Pour la troisième année consécutive, le Ramadan arrive dans la bande de Gaza, marqué par le souvenir de la guerre. Les visages sont absents des tables de l'iftar et les maisons réduites en ruines. Plus de lanternes ne sont suspendues comme avant, plus les marchés ne s'animent avant le coucher du soleil ; seules des tentes s'étendent à perte de vue dans les camps de déplacés, l'arôme des plats mijotés se mêlant à la poussière.
Des tables sans maître
Dans un abri à l'ouest de la ville, Umm Muhammad (42 ans) est assise devant une petite casserole sur un réchaud de fortune et murmure : « Avant, le Ramadan nous réunissait autour d'une même table… Aujourd'hui, je prépare un repas qui suffit à peine pour mes trois enfants. Mon mari est tombé en martyr et notre maison n'est plus là. Le moment le plus difficile, c'est l'appel à la prière au coucher du soleil ; je regarde autour de moi comme si je l'attendais encore. »
Umm Muhammad évoque une « table qui était autrefois assez grande pour les voisins » et des plats désormais considérés comme des luxes. Elle ajoute : « La question n'est plus : “Que allons-nous cuisiner ?” mais plutôt : “Avons-nous de quoi rompre le jeûne ?” »
Marchés en ruines et prix exorbitants
Sur un marché populaire du sud de la bande de Gaza, Abou al-Abd, vendeur de légumes, se tient près de caisses à moitié pleines. Il constate le ralentissement de l'activité juste avant l'Iftar : « La demande est faible et le pouvoir d'achat encore plus. Les gens comptent chaque shekel. Même les dattes s'achètent maintenant à l'unité. »
Il explique que la perturbation des chaînes d'approvisionnement et la rareté des produits ont fait grimper les prix, tandis que beaucoup ont perdu leurs revenus. « Le Ramadan était autrefois une période faste pour les commerçants… Aujourd'hui, nous essayons simplement de survivre. »
Des tentes servant d'abris
Dans un camp de déplacés temporaire, des volontaires tentent d'accrocher de simples décorations en papier entre deux tentes. Ahmed, un étudiant de 19 ans déplacé avec sa famille, explique : « Nous décorons l'endroit pour rappeler aux enfants que c'est le Ramadan, et non un mois d'angoisse. Nous essayons d'organiser un iftar communautaire avec ce que nous trouvons. » Il évoque les initiatives des jeunes qui organisent les prières de Tarawih en plein air lorsque les circonstances le permettent et qui lancent des campagnes de dons locales pour fournir des repas de base, en précisant : « Les rituels ont diminué, mais l'esprit est toujours là. »
Un sentiment de perte ravivé par l'appel à la prière
Dans un hôpital de campagne, le Dr Samer raconte que la pression ne diminue pas avec l'arrivée du Ramadan : « Entre les plaies non cicatrisées et les patients atteints de maladies chroniques qui ne peuvent pas recevoir de soins réguliers, le Ramadan représente un fardeau supplémentaire pour le système de santé. Nous essayons d'informer les patients sur les bonnes pratiques de jeûne, mais les options sont limitées. »
Il ajoute : « La douleur psychologique est intense ; beaucoup vivent dans un deuil permanent. Chaque appel à la prière du Maghrib fait ressurgir les images de ceux qu'ils ont perdus. »
Solidarité mise à l'épreuve
Malgré les difficultés, de petits réseaux de solidarité se forment dans les quartiers et les centres d'hébergement. On partage les repas, on reconditionne les denrées alimentaires disponibles et on distribue les rations aux familles les plus démunies. Maryam, une bénévole de 27 ans, témoigne : « Nous n'avons peut-être pas grand-chose, mais nous nous avons les uns les autres. Nous veillons à ce qu'aucun enfant ne se couche sans avoir rompu le jeûne.» Elle souligne que l'aide extérieure est fluctuante, tandis que les besoins augmentent chaque jour. « Nous avons besoin de continuité, pas d'une aide saisonnière.»
Ramadan entre souvenirs et espoir
Sur les ruines d'une maison démolie, Abou Yazan contemple l'endroit où il suspendait chaque année sa lanterne. « Avant, je l'achetais pour mes petits-enfants… Cette année, je les cherche sur des photos.»
Il conclut son entretien avec l'agence de presse Al-Hadaf par une phrase qui résume la situation de beaucoup : « Nous jeûnons parce que nous croyons qu'après l'épreuve vient le soulagement. Le Ramadan nous enseigne la patience, même si elle s'accompagne d'un goût amer.»
Ce troisième Ramadan à Gaza n'est pas qu'une période religieuse ; c'est une épreuve quotidienne de résilience. Au milieu de tables délabrées, de marchés désertés et de tentes servant d'abris, ce mois demeure un espace de cohésion sociale et un espoir renouvelé. Face à la persistance des défis humanitaires et économiques, les Gazaouis s'accrochent à ce qui leur reste : une prière au coucher du soleil, un morceau de pain partagé équitablement et un souvenir que les ténèbres ne peuvent effacer.
Karima Shehab
Gaza, le 18 février 2026
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