« Il est difficile d’exprimer à travers l’art ces images qui nous viennent de Gaza » : l’artiste Dalya Abdalrahman tente de se reconstruire

 

Accueillie par la Haute école des arts du Rhin (HEAR), l’artiste gazaouie Dalya Abdalrahman tente de se reconstruire en exprimant par ses images certaines expériences de survie qu’elle a affrontées à Gaza. Un témoignage brutal transcendé par un style personnel ouvrant sur un univers iconographique qu’elle partage avec d’autres artistes strasbourgeois au sein d’ateliers qu’elle anime dans l’école.
Sa voix est décidée mais sans heurt, et précise. Dalya ne veut omettre aucun détail de ce qu’est devenue sa vie et celle des habitants de Gaza lorsque l’attaque de l’armée israélienne les a subitement privés des conditions les plus élémentaires de l’existence. « On nous a confiné dans nos maisons, le danger était partout, dans l’air, par terre, depuis la mer. On a arrêté tout travail, qu’il ait ou non à faire avec l’art. Sans eau, sans électricité, on en était réduits à essayer de se protéger et à chercher à chaque instant des moyens pour rester vivants », explique l’artiste gazaouie. Expulsée de son quartier par l’armée israélienne qui l’oblige à se réfugier dans le centre de la bande de Gaza, elle apprend que sa maison a été bombardée et que son atelier a brûlé. « Tout mon travail d’artiste était dans mon atelier, je n’avais donc plus aucune œuvre à mon nom. Il faut bien comprendre ce que veut dire pour une artiste le fait d’avoir perdu toutes les images qu’elle avait réalisées », dit-elle.
Avant la guerre, Dalya était formatrice dans le domaine des arts visuels, elle coordonnait des projets et elle avait créé il y a quatre ans un atelier pour des femmes artistes dans une ville où le contexte ne leur était pas forcément favorable. C’est les mains vides qu’elle réussit à s’enfuir en Egypte avec ses trois enfants et son mari. Mais là, pas de travail pour survivre, aucun logement, pas d’école pour les enfants, et aucun droit.
Dalya commence à chercher un moyen pour partir, et, par l’intermédiaire d’une association parisienne d’aide aux artistes en exil, elle finit par intégrer un dispositif national (PAUSE), encadré par quatre ministères (Culture, Enseignement supérieur, Affaires étrangères, Intérieur) dont est partie prenante la Haute école des arts du Rhin, sous l’égide du Collège de France.
L’objectif est à la fois d’extraire l’artiste d’une situation de danger et de la restabiliser au niveau psychologique et familial dans un endroit où elle n’est plus menacée, puis de l’aider à devenir une professionnelle de sa propre démarche artistique dans un autre monde. À l’école des beaux-arts de Strasbourg, Dalya a repris son activité d’enseignante, en ouvrant un atelier adapté désormais à des élèves qui ont envie de découvrir sa pédagogie et d’utiliser les mêmes outils artistiques que les siens.

Hospitalité
« Je considère que les politiques internationales d’enseignement supérieur, ce n’est plus uniquement, comme au XXe siècle, des politiques avec ce relent colonial qui consiste à aller dans d’autres pays et à prendre ce dont vous avez besoin pour vos études. Ce sont aussi des politiques d’hospitalité dans lesquelles vous acceptez de changer votre écosystème de travail. Penser les relations internationales en termes d’hospitalité, ça change beaucoup de choses et c’est très important. Avec Dalya, cette hospitalité est particulière puisqu’elle est liée à la question des violences et des traumatismes de guerre assez horribles. Mais l’hospitalité, ça peut aussi être de travailler avec des associations locales. On est à Strasbourg dans une ville internationale. Accueillir Dalya, c’est soutenir cette politique d’hospitalité », explique Stéphane Sauzedde, le directeur de l’HEAR.
Pour les étudiants, comme pour les personnes extérieures à l’école qui viennent participer aux ateliers, côtoyer une artiste gazaouie permet d’avoir un accès direct à tout un environnement culturel, historique et politique qu’ils ne connaissent que par les médias. « Il est difficile d’exprimer à travers l’art ce qui nous révolte et qu’on a du mal à dire à propos de ces images qui nous viennent de Gaza et que l’on n’arrive même pas à regarder tellement c’est insoutenable et que cela dépasse notre compréhension. Dans l’atelier, j’essaie de laisser faire intuitivement ma main et d’aller au-delà de ce que mon cerveau n’arrive pas ou n’a pas envie d’appréhender. En travaillant en noir et blanc comme Dalya, on arrive à quelque chose d’assez abstrait qui en même temps exprime et tient à distance la monstruosité », témoigne Naïma, qui travaille depuis 20 ans comme ingénieure de formation pour des enfants placés par décision administrative, et œuvre également dans une ONG pour accompagner des réfugiés et des demandeurs d’asile.
« Avec Dalya, on se trouve face à deux visions totalement différentes dans la manière de travailler. Grâce à elle, je prends conscience de la puissance de l’art et du fait que l’enseignement de l’art est quelque chose d’universel. Peu importe l’endroit où on est sur terre. La barrière de la langue disparaît puisque les choses se passent de l’humain à l’humain », constate Romain Frémont, qui est étudiant en 1re année à l’HEAR.

La femme au centre
Les murs de l’atelier de l’artiste gazaouie accueillent une exposition d’œuvres qu’elle a réalisées depuis qu’elle est à Strasbourg. « Quand j’ai pu retrouver un peu de stabilité, j’ai commencé à me rappeler des images horribles que je voyais quand j’étais à Gaza, les bombardements, les tentes, les queues interminables, les gens qui marchaient en grande foule en portant tout ce qu’il leur restait sur leur dos. J’ai essayé de transmettre leurs visages épuisés, et aussi la peur que nous avions quand nous avancions sous les bombardements, parce que j’ai constaté que les images qui circulaient sur les réseaux sociaux ou sur médias internationaux n’étaient ni fidèles ni complètes. J’ai voulu produire des images qui ressemblaient à la vérité parce que c’est mon rôle en tant qu’artiste de pouvoir transmettre le message de mon pays », confie Dalya. Parmi les 43 œuvres qu’elle expose, la femme occupe une place centrale.
Elle est l’héroïne de la destruction de Gaza, celle qui lutte pour sa propre vie et pour celle de ceux qui l’entourent. « Je pense définitivement que la question de l’art et plus largement de la culture et de la création est quelque chose d’extrêmement puissant autour de quoi il est facile de se retrouver entre êtres humains, et parfois même au-delà de l’être humain, dans toutes les formes de vie. La question de se mettre ensemble et de fabriquer des choses dans une sorte de joie créative, c’est vraiment extrêmement puissant. Par les temps qui courent et qui sont assez obscurs et angoissant pour beaucoup de jeunes gens dans nos écoles, c’est important de montrer qu’il y a ces formes de vie très enthousiasmantes », assure le directeur de la Haute école des arts du Rhin.

Jean-Jacques Régibier
L'Humanité du 20 février 2026

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