Nous entrons dans une ère où la catastrophe n'est plus un événement historique, mais son mode de fonctionnement même. Guerre permanente, effondrement écologique, migrations forcées, génocide, annihilation écologique, destruction des êtres humains et non humains : ces phénomènes ne sont plus des anomalies de l'ordre naturel. Ils constituent désormais l'ordre naturel lui-même.
La multiplication des crises climatiques, géopolitiques, énergétiques et humanitaires contemporaines modifie la manière dont les États occidentaux gouvernent la vie collective. L'environnement n'est plus seulement un enjeu environnemental : il est devenu un enjeu stratégique, intégré à la sécurité nationale. Cette transformation peut être qualifiée d'« écologie de sécurité » – un système politique dans lequel les conditions matérielles de la vie (eau, énergie, infrastructures, transports) sont gérées selon une logique de sécurité nationale plutôt que selon une logique de justice mondiale.
Israël en est un exemple frappant. Fondée sur une politique axée sur la sécurité, les frontières et la gestion de la rareté des ressources dans un environnement perçu comme hostile, la survie environnementale de la société israélienne est liée à une logique de nettoyage ethnique des Palestiniens qui frôle l'imaginaire « éco-fasciste ». Dans cette configuration, l'environnement cesse d'être un bien commun mondial et devient un enjeu de sécurité nationale. Dans ce cadre, l'État israélien, souvent présenté comme un laboratoire pour les industries vertes, gère la crise climatique non comme une question de justice mondiale, mais comme un problème de stabilité régionale et de contrôle des flux vitaux (eau, énergie, alimentation, transports).
Une lecture marxiste approfondit cette analyse : elle perçoit l'écologie sécuritaire comme une reconfiguration du capitalisme sous l'effet des contraintes environnementales. La crise climatique n'abolit pas les rapports de domination, mais les intensifie. Dans un tel contexte, il n'y a aucun mal à ce que certaines populations deviennent les victimes expiatoires des transformations capitalistes, supportant leurs coûts humains et environnementaux. Dans l'écologie marxiste (John Bellamy Foster, Andreas Malm, Jason Moore), la crise climatique révèle une contradiction fondamentale du capitalisme : la destruction des fondements matériels de la vie. L'écologie sécuritaire représente une réponse étatique à cette contradiction. La nature devient un enjeu stratégique. L'eau, l'énergie et la terre ne sont plus de simples ressources économiques : elles sont des instruments de souveraineté. Cette logique transforme la politique environnementale en une gestion différenciée de la vulnérabilité, protégeant certaines populations tout en accablant d'autres, voire en les décimant.
La politique impérialiste occidentale contemporaine ne promet pas un avenir meilleur ; elle ne se préoccupe que de la survie. Ce que de nombreux penseurs appellent aujourd'hui la montée du fascisme ne désigne pas un retour mécanique aux régimes des années 1930, mais plutôt la consolidation progressive de politiques autoritaires au sein des démocraties occidentales, légitimée par la peur et le spectre d'une catastrophe imminente. À l'aube du millénaire, Robert Paxton avertissait que le fascisme n'est pas le produit d'une rupture soudaine, mais d'une dérive progressive : une démocratie vivant dans un état d'exception perpétuelle qui finit par redéfinir ses frontières sans cesser formellement d'être une démocratie et sans effondrement institutionnel apparent.
C'est à cette dérive que plusieurs auteurs font référence lorsqu'ils abordent la montée du fascisme. Ghassan Hage propose un cadre d'analyse clair pour comprendre cette transformation : la généralisation du siège comme subjectivité politique. Les sociétés se perçoivent comme assiégées. Cette perception devient une technologie de gouvernance et, lorsqu'elle se conjugue à la crise environnementale et à la guerre perpétuelle, elle produit ce que l'on pourrait appeler une écologie de la guerre : la gestion stratégique du territoire, des ressources et de la population devient un élément central de la souveraineté. Le sentiment d'être assiégé ne se limite pas à une simple action militaire ; il devient une construction émotionnelle permanente qui façonne les institutions.
Le discours politique occidental contemporain recourt de plus en plus au concept d'invasion. En 2015, Donald Trump déclarait : « Nous sommes confrontés à une invasion de drogue, une invasion de gangs, une invasion humaine.» Dans le lexique de ce discours, l'immigration est une forme de guerre. L'étranger devient une force hostile et s'inscrit dans une infrastructure psychologique. Benjamin Netanyahu emploie une rhétorique similaire : « Nous luttons pour notre survie.» Josep Borrell, Haut Représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, nous rappelait en octobre 2022 que « l’Europe est un jardin, mais la majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle peut envahir le jardin », quelques mois après l’invasion russe de l’Ukraine et un an avant la guerre israélienne contre Gaza. La guerre cesse d’être circonstancielle, et la survie nationale justifie un état d’exception permanent.
Ce sentiment de siège, lié à une crise structurelle de l’impérialisme occidental menacé par la montée en puissance de la Chine, redéfinit les seuils de la légitimité politique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières nationales. La catastrophe permet des formes de violence qui auraient été impensables en temps normal. Lorsque la survie est en jeu, la destruction de l’environnement, vivant et non vivant, devient partie intégrante de la stratégie des États impérialistes. Les guerres contemporaines menées par l’impérialisme occidental en Palestine, au Soudan, au Congo et ailleurs ne se limitent plus à des affrontements militaires. Elles affectent l’environnement lui-même : l’eau, l’énergie, les infrastructures vitales et l’habitabilité des terres. La guerre devient une transformation écologique.
Si le capitalisme repose sur la capacité à rompre les échanges matériels entre les sociétés humaines et l'environnement naturel par une extraction sans contrepartie, alors les guerres contemporaines aggravent cette rupture. Lorsque les infrastructures d'eau, d'agriculture et d'énergie sont systématiquement détruites, le métabolisme social est perturbé à grande échelle. Les accusations de génocide écologique en Palestine et au Liban peuvent être perçues comme des exemples extrêmes de cette rupture métabolique : des contextes où la reproduction des biens matériels nécessaires à la vie devient secondaire par rapport aux impératifs militaires et économiques.
La violence environnementale révèle la logique sous-jacente du capitalisme de crise : la capacité à sacrifier certaines régions du globe pour maintenir l'ordre mondial. L'accumulation ne s'effectue plus uniquement par l'exploitation de la main-d'œuvre, mais aussi par la réorganisation violente des environnements, où certaines zones deviennent des champs sacrificiels qui absorbent la catastrophe nécessaire à la stabilité de l'ordre mondial.
La force dominante.
Dans la perspective du « fascisme fossile » – tel que décrit par Andreas Malm –, la Palestine et le Liban apparaissent comme des arènes où la guerre contemporaine révèle une écologie politique de la survie au sein d'une structure hiérarchique. La destruction massive des infrastructures énergétiques, hydriques et urbaines n'est pas un simple dommage collatéral militaire ; elle engendre un environnement durablement inhabitable, qualifié d'écogénocide – une destruction grave et pérenne des fondements matériels qui compromet la reproduction de la vie collective. Même si ce concept reste sujet à débat en droit international, son application analytique met en lumière un changement fondamental : la guerre affecte désormais les conditions environnementales mêmes de l'existence.
Dans un monde structuré par la dépendance aux énergies fossiles et par la compétition géopolitique pour le contrôle des flux de matières, ces catastrophes s'inscrivent dans une logique où certaines populations sont implicitement considérées comme sacrifiables. Dans ce contexte, la Palestine et le Liban sont devenus des laboratoires pour une politique où la catastrophe environnementale devient gérable, intégrée à une gestion stratégique des terres et à une économie mondiale tolérante envers la destruction de l'environnement pour maintenir son équilibre.
La montée de l'écofascisme ne signifie pas l'instauration de dictatures classiques. Elle révèle un glissement plus subtil : la démocratie s'adapte à la catastrophe en adoptant une logique de siège. Gouverner devient la gestion de la peur et d'une survie différenciée. La question ouverte transcende toute région : qui a le droit de continuer à vivre dans un monde qui se rétrécit ? Tant que cette question est résolue par la force, la catastrophe demeure une technologie de gouvernance au service d'un impérialisme génocidaire.
Hala Youssefi
Chercheuse et professeure d'économie tunisienne
Université Dauphine – Paris
Le 21 février 2026
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