Plus de cinq ans après la signature des accords d’Abraham et la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, la coopération militaire entre les deux pays ne cesse de se renforcer.
Rares sont les alliés des Etats-Unis à échapper à la vindicte de l’administration Trump. Plus rares encore ceux à pouvoir se targuer de bénéficier de la bienveillance de Washington. Le Maroc fait partie du club. Une entente célébrée de part et d’autre de l’Atlantique, alors que le roi Mohammed VI a été le premier chef d’Etat africain et arabe à annoncer, le 19 janvier, qu’il rejoindrait le « Conseil de la paix » voulu par le président américain.
Douze jours plus tôt, sous les ors et boiseries du Congrès américain, dans la célèbre Kennedy Caucus Room, les 250 ans d’amitié et de relation diplomatique entre les deux pays ont été mis à l’honneur. L’occasion de rappeler que le Maroc a été l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance des Etats-Unis, dès 1777, sous l’impulsion du sultan Mohammed III, un an avant la France.
Au-delà des marques d’amitié, la coopération bat son plein, sur le plan militaire en particulier. Entre la mi-décembre 2025 et la mi-janvier, le département de la défense américain a par deux fois notifié le Congrès de son accord pour des livraisons d’armes vers Rabat, dont 600 missiles Stinger, évalués à 825 millions de dollars (700 millions d’euros), et 500 bombes guidées GBU-39/B.
« La volonté de Washington d’autoriser le transfert de ces armes très sensibles démontre un degré de confiance envers le Maroc qui n’existe pas avec beaucoup d’autres pays », souligne David Shinn, ancien ambassadeur américain en Ethiopie et au Burkina Faso, professeur de relations internationales à l’université George-Washington.
Rabat bénéficie de ce statut particulier de longue date. Le royaume est ainsi désigné par Washington, depuis 2004, comme un allié majeur non membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. C’est aussi l’unique pays africain à bénéficier d’un accord de libre-échange bilatéral avec les Etats-Unis, entré en vigueur en 2006. Et lorsque la Maison Blanche a imposé, en avril 2025, des tarifs douaniers prohibitifs à la quasi-totalité des pays de la planète, Rabat a fait partie du groupe de pays relativement épargnés, avec un taux limité à 10 %.
« Un tournant politique majeur est intervenu en 2020, et il a renforcé encore toutes les formes de coopération », abonde Ali Moutaib, ancien directeur de l’Ecole de guerre économique de Rabat, faisant référence à la signature des accords d’Abraham, en septembre 2020, lesquels ont conduit à une normalisation des relations diplomatiques avec Israël. Dans la foulée, en décembre de la même année, Washington reconnaissait la « marocanité » du Sahara occidental, soit une avancée inespérée dans ce dossier considéré comme majeur par Rabat.
Premier acheteur
Ces gages apportés de part et d’autre ont été suivis d’une « accélération tangible de la coopération militaire, matérialisée par des accords de vente d’armement structurants », ajoute l’expert en intelligence stratégique. Cette coopération a pris, en octobre 2020, la forme d’un accord bilatéral, dit « Feuille de route pour la coopération en matière de défense 2020-2030 ».
Avec l’appui des Américains, « Rabat a surtout cherché à corriger certaines vulnérabilités structurelles, notamment en matière de défense aérienne multicouche, en essayant d’améliorer ses dotations sur les engins de court, moyenne et longue portée », souligne Rachid El Houdaigui, professeur à l’université Mohammed VI polytechnique de Rabat et chercheur au Policy Center for the New South, un think tank marocain. D’où l’acquisition par le royaume de chasseurs F-16 Block 72 du fabricant Lockheed Martin, ou encore de systèmes de missiles sol-air Patriot à moyenne portée, de lance-roquettes Himars et d’hélicoptères d’attaque Apache fabriqués par Boeing.
Selon l’Agence américaine pour le commerce international, le Maroc est le premier acheteur de matériel militaire américain en Afrique, avec des contrats de vente intergouvernementaux actifs d’une valeur de 8,5 milliards de dollars en 2025. Le pays compte aussi parmi les principaux bénéficiaires, avec Israël et la Grèce, du programme américain de dons ou d’acquisition d’armements à faibles coûts.
De son côté, le ministère de la guerre américain (nouveau nom du ministère de la défense sous l’administration Trump 2) qualifie régulièrement la coopération avec Rabat de « pierre angulaire de la paix en Afrique ». « Washington considère Rabat comme un relais pour stabiliser un Sahel instable, explique Michael Rubin, chercheur pour le think tank conservateur American Enterprise Institute. Les forces spéciales marocaines vont maintenant là où les forces spéciales américaines, et plus largement occidentales, ne peuvent plus aller. »
L’influence croissante des groupes djihadistes dans la région ne fait que renforcer ce constat, alors que les Occidentaux sont largement impuissants, en particulier depuis le retrait des bases militaires françaises et américaines implantées au Sahel, entre 2022 et 2024. Chaque année, les Etats-Unis et le Maroc organisent sur le sol marocain le plus grand exercice militaire du continent. En 2025, l’initiative, appelée « African Lion », a rassemblé des milliers de militaires provenant de dix-neuf pays.
Pour l’ancien diplomate David Shinn, les Etats-Unis voient le royaume comme un partenaire utile non seulement dans les affaires africaines, mais sur l’ensemble de la région méditerranéenne. L’invitation du roi à participer au Conseil de la paix en est d’ailleurs un signe : cette structure aux contours indéfinis, d’abord conçue par Donald Trump comme un outil de gouvernance de Gaza, pourrait voir son champ d’action s’élargir encore.
Côté marocain, si la lutte contre le terrorisme est un enjeu sécuritaire majeur, la montée en puissance militaire du royaume, avec un appui américain mais aussi européen et israélien, doit aussi à sa rivalité avec l’Algérie voisine. Les deux pays, opposés sur le dossier sahraoui et qui ont cessé leurs relations diplomatiques depuis 2021, sont engagés dans une intense course aux armements.
Célia Cuordifede
Le Monde du 06 février 26
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