| Zaher Nasser Shamiya, 16 ans, se trouvait
dans le camp de réfugiés de Jabalia, au nord de Gaza, lorsqu’il a été
atteint à la tête par une balle israélienne. © Omar AL-QATTAA / AFP |
Dans une rue poussiéreuse, à seulement 50 mètres de la ligne jaune, au nord de Gaza, Zaher Nasser Shamiya, 16 ans, gît dans une mare de sang. Ses amis, paralysés par la peur, vivent l’intensification des tirs israéliens autour d’eux. Quelques instants plus tard, un engin de l’armée israélienne fonce sur Zaher et l’écrase avant que quiconque puisse l’atteindre.
« Un bulldozer militaire a délibérément écrasé Zaher alors qu’il était encore en vie, le coupant en deux et le réduisant en morceaux », témoigne son père, Nasser Shamia, à l’Humanité. « Plus tard, ses amis ont pu rassembler ses restes et les emmener à l’hôpital Al-Shifa, avant que nous nous précipitions là-bas pour le voir une dernière fois. » La scène laisse le quartier dans un silence stupéfait alors que les blocs de béton jaunes de la ligne voisine se dressent comme une frontière entre la vie et la mort.
Ce 10 décembre, Zaher se trouvait près du club Khadamat Jabalia dans le camp de réfugiés de Jabalia, au nord de Gaza, lorsqu’il a été atteint à la tête par une balle israélienne. Alors qu’il marchait le long de la rue Hadded, le jeune homme a été probablement visé par un drone israélien. Ses amis l’ont vu bouger la tête après qu’il a été touché. « Mais ils n’ont pas pu s’approcher de lui en raison des tirs intenses des Israéliens autour de la ligne jaune », explique encore son père.
Des blocs de béton peints en jaune, placés tous les 100 mètres
Juste après avoir abattu Zaher Nasser Shamiya, les forces israéliennes ont lancé des grenades fumigènes afin d’avancer. Les soldats sont ensuite descendus de leurs véhicules pour se déployer et permettre aux bulldozers d’arriver. Une fois sur place, ils ont construit une petite barrière de terre devant les blocs jaunes.
Cette frontière militaire a été tracée et imposée par les forces israéliennes à l’intérieur de la bande de Gaza à la suite du cessez-le-feu négocié par les États-Unis, et entré en vigueur en octobre 2025. Selon les termes de la première phase de l’accord, les troupes israéliennes se sont retirées de certaines parties de Gaza pour se positionner derrière cette démarcation, destinée à tracer la limite de leur contrôle opérationnel.
Bien qu’initialement décrite comme une ligne de retrait temporaire liée au cessez-le-feu, l’armée a commencé à la marquer physiquement à l’aide de blocs de béton peints en jaune, placés environ tous les 100 mètres.
Dans la pratique, celle-ci fonctionne comme une zone interdite aux Palestiniens : les secteurs situés à l’est sont effectivement sous le contrôle militaire israélien, et toute personne s’approchant de la ligne ou la franchissant est soumise à un déluge de feu meurtrier, selon les rapports locaux.
Depuis la trêve, le gouvernement a progressivement étendu le tracé vers l’ouest dans la bande de Gaza, prenant le contrôle de quartiers au-delà de l’accord initial, démolissant des structures près de la frontière et plaçant environ 53 % du territoire sous son contrôle. 576 habitants de Gaza sont morts depuis le début du cessez-le-feu, le 10 octobre dernier.
Pour étendre la zone occupée, les soldats ont également procédé à des démolitions à grande échelle dans l’est de l’enclave, utilisant des explosifs afin de détruire plusieurs immeubles résidentiels à la fois, dégageant des zones entières et empêchant les résidents déplacés de revenir.
Tout Palestinien qui tente de s’approcher des blocs de béton jaunes, fréquemment avancés dans les quartiers civils, risque d’être immédiatement pris pour cible par les snipers, l’artillerie ou les drones israéliens. Depuis l’accord de cessez-le-feu, des centaines de personnes ont ainsi été tuées ou blessées à proximité de la ligne. Des milliers d’autres ont été déplacées, même après être retournées dans leurs quartiers.
« Même à distance, on peut être abattu ou mourir lentement d’une autre manière »
Plus de quatre mois après le cessez-le-feu, Om Khadr Al Rayyan, une veuve palestinienne déplacée, originaire de Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza, passe encore des nuits blanches à essayer de calmer ses enfants dès que l’artillerie israélienne se fait entendre. Elle vit désormais dans une école transformée en refuge pour les familles déplacées, près de la « frontière » récemment établie par Israël, qui, selon elle, « sépare un type de mort d’un autre. »
« Presque tous les jours depuis le cessez-le-feu, notre région est le théâtre de tirs d’artillerie, de coups de feu ou de frappes aériennes. Je reste assise ici avec mes enfants, essayant de les protéger de mon corps, sachant que nous sommes très proches de la source des tirs », explique Om Khadr. Elle poursuit : « La guerre n’est pas terminée ici. Elle est peut-être moins dangereuse dans d’autres parties de la bande de Gaza, mais ici, une guerre continue menace encore nos vies chaque jour. » Sa maison, réduite en ruines, se trouvait à quelques centaines de mètres de l’école où elle est désormais réfugiée. « Depuis deux ans, nous sommes déplacés d’un endroit à l’autre, encore et encore », souffle Om Khadr.
Il y a environ sept mois, l’occupant israélien a même pris pour cible leur tente de fortune, tuant son mari et son fils aîné, Khadr. « Depuis, je m’occupe seule de mes enfants, craignant d’en perdre un autre. » Son fils de 10 ans, Youssef, a été gravement blessé au dos et a perdu l’œil gauche. Elle n’est désormais plus en mesure de consulter régulièrement des médecins pour suivre son état de santé, craignant que tout mouvement dans la zone ne provoque des tirs.
Om Khadr essaie de ne pas quitter l’école, sauf pour les besoins les plus urgents, comme aller chercher de l’eau ou apporter de la nourriture à ses enfants. « Les tireurs d’élite et les chars israéliens stationnés près de la ligne jaune peuvent tirer sur tout ce qui bouge, même si cela se trouve en dehors de la zone jaune désignée », affirme-t-elle. Om Khadr fait donc avec les moyens du bord. « Pour nettoyer son œil, j’utilise une solution maison. Même si je décidais de l’emmener chez un médecin, il n’y a pas d’hôpitaux ni de cliniques à proximité, et aucun moyen de transport. Les taxis refusent de venir ici car la zone est extrêmement dangereuse. »
Dans un mélange de tristesse et d’épuisement, Om Khadr regarde son fils blessé : « On pourrait penser que le danger n’existe que si l’on franchit la ligne de démarcation, mais en réalité, même à distance, on peut être abattu ou mourir lentement d’une autre manière. Chaque jour, j’ai l’impression de marcher au bord de la mort, et je dois vivre avec cette peur pour mes enfants. »
Une « nouvelle frontière »
Le 7 décembre, le chef de l’armée israélienne, le lieutenant général Eyal Zamir, a décrit la limite comme une « nouvelle frontière ». L’accord de cessez-le-feu, négocié par les États-Unis, a désigné cette dernière comme un point de redéploiement provisoire avant de nouveaux retraits israéliens vers la frontière de Gaza. Eyal Zamir a toutefois déclaré que les forces israéliennes continueraient d’exercer « un contrôle opérationnel sur de vastes parties de la bande de Gaza » et resteraient stationnées le long de ce qu’il a qualifié de ligne défensive avancée « et de ligne d’activité opérationnelle ».
Dans l’est de Gaza, en particulier dans le quartier de Shujaiya, des familles disent s’être couchées en se sentant relativement en sécurité, pensant être loin de la ligne jaune, pour découvrir des blocs de béton placés juste devant leur porte à leur réveil. « Notre maison a été bombardée au début du génocide, et depuis, nous avons vécu chez des parents ou des amis. Mais lorsque le cessez-le-feu est entré en vigueur, nous sommes revenus et avons installé une tente sur les décombres de notre maison », relate Dina Asaad, une habitante de 34 ans du quartier de Shujaiya. « À la fin du mois de novembre, les bombardements se sont intensifiés. Ils tiraient sans interruption pendant des heures, on aurait cru que la guerre avait repris. Chaque fois que cela se produit, nous savons que les forces d’occupation prévoient d’avancer dans la zone. »
Début décembre, Dina et sa famille ont fait leurs bagages et fui. Ils vivent désormais chez des proches, comme lors des premiers mois du génocide. Plusieurs de leurs voisins ont été tués dans les quartiers proches de la ligne jaune. « On a parfois l’impression qu’un tireur d’élite israélien prend plaisir à tirer sur des personnes se trouvant en dehors de la zone occupée. Beaucoup de ceux qui ont été tués ou blessés se trouvaient à des centaines de mètres de la démarcation », constate-t-elle avant de conclure : « Ce n’est pas seulement une ligne militaire, elle marque la fin de nos vies, la perte de nos maisons et la mort de nos proches. C’est un cauchemar. »
Maha Hussaini
L'Humanité du 08 février 26
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