Au Proche-Orient, les problèmes de trésorerie de l’UNRWA l’obligent à réviser à la baisse ses prestations

 

Dans un centre médical géré par l’UNRWA dans le camp de réfugiés de Mar Elias à Beyrouth, le 2 juin 2025. HASSAN AMMAR/AP
Les services fournis dans les écoles et les centres de santé de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens ont été réduits de 20 % faute de budget suffisant. Ses bailleurs de fonds sont sous la pression des Etats-Unis et d’Israël qui accusent l’organisation de collusion avec le Hamas.

Chaque jour, l’effervescence gagne le principal centre de santé primaire de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) pour la région de Beyrouth, situé en banlieue de la capitale, dans le quartier de Bir Hassan. Majida et Imane (les témoins n’ont pas souhaité donner leur nom), deux Palestiniennes âgées, attendent leur tour aux guichets de la pharmacie, débordés par l’affluence, pour obtenir leurs médicaments ; l’une souffre d’hypertension artérielle, l’autre de problèmes cardiaques. A l’étage, une enfant pleure dans la salle d’attente des patients. Ahmad attend un transfert : son opération dans un hôpital, à la suite d’une infection des reins, doit être prise en charge par l’agence onusienne.
La pression quotidienne est ancienne entre ces murs, mais Nadine Abou Lebdeh, médecin généraliste, la voit s’accentuer depuis le 1er février : la polyclinique n’ouvre plus que quatre jours par semaine, au lieu de cinq auparavant. Cette réduction d’horaires fait partie de mesures drastiques prises par l’UNRWA, à court de fonds. « Nous avons moins de temps pour les patients, regrette la médecin. Or ce lieu est un socle pour les réfugiés palestiniens : ils peuvent y recevoir des soins de qualité gratuits. Les services que nous procurons sont vitaux. Beaucoup n’ont pas les moyens de se soigner ailleurs. »
Le système de santé est essentiellement privatisé au Liban, et les discriminations professionnelles dont font l’objet les Palestiniens (les professions de cadre leur sont interdites) entretiennent la pauvreté au sein de la communauté, qui compte environ 250 000 personnes au pays du Cèdre. En parallèle, les aides fournies par les ONG et les factions palestiniennes ont diminué.

Problèmes chroniques
Les réductions des opérations de l’UNRWA, de l’ordre de 20 %, concernent l’éducation et la santé dans les cinq théâtres de déploiement de l’agence : Liban, Syrie, Jordanie, et Territoires palestiniens. Les aides monétaires aux plus démunis ont en outre été supprimées. Toutes ces coupes budgétaires correspondent à « une mesure d’urgence, pour empêcher un effondrement total de l’UNRWA », justifie Jonathan Fowler, porte-parole de l’organisation, tout en déplorant l’impact négatif sur les réfugiés palestiniens, « déjà appauvris, à Gaza et en Cisjordanie ». La décision a été prise en raison des difficultés financières de l’agence onusienne, qui a entamé l’année 2026 avec un déficit de 222 millions de dollars (188 millions d’euros).
Ces problèmes ont été chroniques pendant des années, à cause du manque d’engagement pérenne des donateurs. Mais le trou de trésorerie actuel résulte en grande partie de la campagne de harcèlement qu’ont mené, depuis la guerre à Gaza, les autorités israéliennes contre l’UNRWA, restée le témoin de la Nakba (« catastrophe »), la dépossession des Palestiniens à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Elles l’accusent de collusion avec le Hamas, ce que l’agence a toujours démenti.
Ces allégations ont provoqué la suppression des financements des Etats-Unis, bailleur historique (343 millions de dollars en 2022). Des pays comme la Norvège ou l’Espagne ont rehaussé leurs contributions, mais cela n’a pas comblé les besoins. Probablement par souci de ne pas contrarier le président Donald Trump, très hostile à l’UNRWA, les riches pays arabes du Golfe, qui ont plusieurs fois joué les pompiers lors de précédentes crises financières, n’ont pas fait de chèques supplémentaires, se contentant de leurs contributions, qui représentaient 2 à 3 % du budget en 2025.
Rien ne porte à croire que les coupes entrées en vigueur soient réversibles sur le court terme. Les réfugiés palestiniens, qui ont vu au fil des ans les services diminuer (classes en sureffectifs, éventail de médicaments disponibles à la baisse…) redoutent que d’autres réductions suivent.

Restrictions « illégales et injustes »
« J’ai peur que l’UNRWA cesse de fonctionner », confie Fatima Madhoun, 59 ans, qui est suivie par une psychiatre à la polyclinique de l’UNRWA, pour ce que, pudiquement, elle ne nomme pas une dépression, mais « des idées noires et une grande fatigue ». « Quand mon mari travaillait encore, j’aurais pu me soigner ailleurs, reprend-elle. Aujourd’hui, c’est impossible. Nous sommes dépendants des soins prodigués ici : mon mari y est lui aussi suivi, pour des problèmes cardiaques. »
Infirmière, Raja Saleh, vaccine les enfants depuis plus de trente ans. Elle ne cache pas ses craintes suite aux coupes décidées par la direction de l’UNRWA : « On ne peut plus accorder l’attention nécessaire aux enfants, et nos salaires ont diminué de 20 %. » Un réajustement sec qui va avoir des conséquences sur la communauté : la plupart des employés (environ 2 800 au Liban) sont palestiniens, et chacun aide souvent sa famille élargie.
Les réductions suscitent colère et désarroi dans les camps, mais aussi devant le siège de l’UNRWA au Liban, lui aussi situé à Bir Hassan. Les manifestations de salariés se sont multipliées devant ses entrées, barricadées. Lors d’un rassemblement, une institutrice venue de Sour, dans le sud du Liban, qui témoigne anonymement car elle n’est pas autorisée à s’exprimer dans les médias, dénonce des restrictions « illégales et injustes, qui servent une politique de suppression de tout ce qui est lié à la Palestine ». Elle refuse, contre l’évidence, de voir que les caisses se sont vidées.
A la polyclinique, Yehya patiente devant la porte d’une pédiatre, avec son épouse, enceinte, et leur jeune fils. Le jeune père de famille, qui travaille dans un restaurant, s’inquiète du risque de voir disparaître le symbole que représente l’UNRWA : la mémoire de l’exode palestinien et le témoin de leurs droits politiques – celui du retour. Au diapason avec de nombreux réfugiés, il estime que les difficultés de l’agence s’expliquent par le fait que « les Américains et les Israéliens veulent en finir avec la cause palestinienne : ils veulent que les réfugiés oublient leur identité et soient naturalisés dans leur pays d’accueil ».

Laure Stephan
Le Monde du 20 février 2026

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