Retour sur 2025 : à Gaza, la désolation absolue

 

Des Palestiniens au milieu des décombres à Jabaliya, le lendemain de l’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, le 20 janvier 2025. ABED HAJJAR/AP
Plus de deux ans après la tragédie du 7-Octobre et la riposte implacable d’Israël, il ne reste quasiment plus rien de Gaza, alors que le cessez-le-feu, adopté le 9 octobre, reste fragile.

Un anéantissement. Lorsque des journalistes internationaux, dont Le Monde, sont autorisés, début octobre, à pénétrer quelques heures dans la ville de Gaza avec l’armée israélienne, alors que l’Etat hébreu continue de bombarder l’enclave palestinienne nuit et jour et d’interdire toute entrée libre de médias, la vision est celle d’une désolation absolue, confirmant que, sauf dans quelques quartiers, la bande de Gaza a été presque totalement détruite, des villes entières ont été rasées, les populations déplacées, blessées ou tuées. « Plus de 10 % des 2,2 millions d’habitants de Gaza ont été tués ou blessés », a reconnu, en septembre, l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Herzi Halevi, en poste jusqu’en mars, validant les estimations globales données par le ministère de la santé de l’enclave.
Le bilan humain continuera longtemps de hanter le Moyen-Orient et de façonner son avenir. Plus de 25 000 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne pour la seule année 2025, la plus meurtrière depuis le début du conflit, malgré deux cessez-le-feu, entre janvier et mars puis après le 10 octobre. Ces morts s’ajoutent à ceux comptabilisés en 2024 (23 000 directement imputables à la guerre) et en 2023 (22 000 en trois mois). Soit plus de 70 000 décès au total recensés par le ministère de la santé, contrôlé par le Hamas, dont les estimations sont jugées fiables par les organisations internationales. Plus de 171 000 blessés, dont des milliers d’amputés, s’ajoutent à ce bilan.
Aux effets directs et indirects de la guerre, l’armée, obéissant aux ordres du gouvernement, a mené une stratégie de destruction des villes, y compris après le cessez-le-feu d’octobre dans les zones restées sous le contrôle provisoire de l’Etat hébreu. Les évaluations réalisées par satellite confirment l’étendue, inédite, des dommages : 81 % de l’ensemble des immeubles de la bande ont été détruits ou endommagés depuis deux ans, selon les agences de l’Organisation des Nations unies (ONU), tout particulièrement dans les villes de Rafah, de Khan Younès et de Gaza, où des dizaines de bulldozers ont contribué à raser minutieusement ce qui avait échappé aux bombardements de l’aviation, des chars et de la marine.
Dans le détail, les chiffres de destruction sont tout aussi impressionnants : 88 % des commerces ont été touchés, 77 % des routes ont été détruites, près de 92 % des écoles devront être reconstruites ou réhabilitées en profondeur. Même chose pour les ressources agricoles, essentielles dans l’enclave, presque totalement ravagées. Là encore, l’ONU relève que l’année 2025 a été particulièrement dévastatrice, alors que de nombreux experts, y compris israéliens, s’accordent pour considérer que le Hamas, en tant qu’organisation militaire, avait perdu l’essentiel de ses ressources et de ses capacités dès le milieu de l’année 2024.
L’Etat hébreu a également maintenu une politique très restrictive d’aide humanitaire pour les 2,2 millions d’habitants, contribuant à une dégradation significative des conditions de vie, notamment pour les plus fragiles. Selon les périodes, cette aide a été soit complètement bloquée (entre mars et mai, par exemple), soit limitée (entre mai et septembre), soit ouverte plus largement (pendant les cessez-le-feu), mais jamais suffisante, selon les organisations non gouvernementales (ONG). Conséquence : en août, l’état de famine a été reconnu pour plus de 500 000 habitants par les experts d’agences internationales – une évaluation contestée par Israël. « L’un des chapitres les plus sombres du conflit israélo-palestinien », a commenté le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. « Ce que fait Israël n’est pas seulement une agression : c’est un crime de guerre et un crime contre l’humanité, documenté, surveillé, et qui restera inscrit dans les annales de l’histoire comme l’un des chapitres les plus atroces de la tragédie humaine aux XXe et XXIe siècles », a réagi, en septembre, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.
La « victoire totale » promise par le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, à la tête d’une coalition de droite et d’extrême droite depuis décembre 2022, demeure un slogan politique. Deux ans après le début de la riposte israélienne, l’organisation islamiste palestinienne, responsable de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, qui avait provoqué la mort de 1 200 personnes et l’enlèvement de 251 autres, assure toujours l’ordre dans Gaza. Le Hamas n’a certes pas pu reconstituer ses stocks d’armes ou ses capacités locales de production de roquettes, notamment dans ses tunnels, mais il a reconstitué une partie de ses ressources humaines.
Si Israël avait bénéficié d’un soutien large et massif dans le monde après les massacres du 7-Octobre, le pays se trouve désormais confronté à une condamnation internationale elle aussi inédite. Ses principaux dirigeants sont accusés, à titre personnel, de génocide devant la Cour pénale internationale. L’Etat hébreu est mis en cause devant la Cour internationale de justice par l’Afrique du Sud, rejointe par d’autres pays. « Si l’on avait voulu détruire Gaza, on l’aurait fait en un jour », a contesté Benyamin Nétanyahou à plusieurs reprises, tout en renvoyant les critiques de son gouvernement à de l’antisémitisme.

L’indifférence des politiques
Des voix, minoritaires, se font entendre au sein de la société israélienne pour dénoncer les intentions génocidaires depuis le 7-Octobre. Des ONG, comme B’Tselem ou Physicians for Human Rights, ont repris à leur compte l’accusation de génocide après avoir documenté l’action de l’armée et du gouvernement depuis deux ans. « Israël mène, de façon coordonnée et intentionnelle, une politique destinée à détruire la société palestinienne dans la bande de Gaza. Tout ce dont les êtres humains ont besoin pour vivre est ciblé, tout ce sur quoi repose la société, en commençant par les habitations, les infrastructures, etc. Un génocide, ce n’est pas seulement des tueries de masse », a ainsi expliqué Yuli Novak, directrice de l’ONG B’Tselem.
Confrontés aux bilans humains, aux déplacements forcés de centaines de milliers de personnes, aux destructions des villes, des historiens ont aussi choisi de qualifier la guerre de génocide. « Ma conclusion inéluctable est qu’Israël commet un génocide contre le peuple palestinien (…). J’enseigne le génocide depuis un quart de siècle. Je sais reconnaître un génocide quand j’en vois un », a, par exemple, déclaré l’historien israélo-américain Omer Bartov en juillet. « Quelle pourrait être l’intention d’Israël, si ce n’est de détruire les Palestiniens en tant que groupe ? Comment expliquer autrement tout ce qu’Israël a fait jusqu’à présent ? », s’est interrogé l’historien israélien Shmuel Lederman. « Le génocide ne nécessite pas une directive unique et explicite ; il résulte plutôt d’un processus dans lequel la rhétorique, la politique, le discours politique, la déshumanisation collective et des schémas d’action répétés convergent vers des actes de destruction massive », a écrit l’historien israélien Daniel Blatman dans le quotidien israélien Haaretz, un des rares médias à aborder cette question.
Les destructions dans Gaza ne laisseront pas des traces uniquement dans l’enclave. Douze ONG israéliennes, dont des piliers de la défense des droits humains, ont souligné, début décembre, la gravité de la situation pour l’Etat hébreu, malgré sa victoire militaire. « L’année 2025 a révélé une réalité que peu auraient pu imaginer : un Etat agissant sans retenue, violant systématiquement le droit international et démantelant les valeurs qu’il prétend défendre. La famine comme arme, les attaques contre les hôpitaux, la disparition de détenus, l’expulsion de communautés entières et les massacres de civils à grande échelle ne sont pas des “erreurs”, mais bien une politique délibérée », soulignent les organisations, parmi lesquelles Breaking the Silence, Yesh Din ou Combatants for Peace. Une alarme accueillie dans l’indifférence absolue par le monde politique, concentré sur les débats à propos de la hausse du budget militaire en 2026 ou sur l’instauration de la peine de mort pour les Palestiniens qualifiés de « terroristes ».

Luc Bronner
Le Monde du 03 janvier 26

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