Qu’est-ce que vraiment l’intifada ?

 

       © Hélène Aldeguer, 2025.
« Le slogan “Mondialiser l’intifada” », cela signifie « faire la guerre aux juifs », expliquait le 9 novembre 2025 Alix Bouilhaguet, journaliste de franceinfo, en dénonçant le nouvel élu à la mairie de New York, Zohran Mamdani, qui aurait utilisé l’expression. Un mois plus tard, le 14 décembre, Bret Stephens, éditorialiste du New York Times, écrivait que le massacre antisémite de la plage de Bondi, en Australie, s’inscrivait dans la stratégie de « mondialisation de l’intifada ». Une analyse que partagent les autorités britanniques et australiennes qui ont décidé l’arrestation de militants scandant ce slogan. Ainsi se confirme le détournement d’un mot qui exprime pourtant avant tout le refus palestinien de l’occupation.

En arabe, le sens littéral d’« intifada » signifie « s’ébranler, bouger, s’agiter » et, par extension, « soulèvement ». Il désigne la révolte palestinienne qui débute en décembre 1987 à Gaza et en Cisjordanie et s’achève en 1991 avec la conférence de Madrid et l’ouverture des négociations multilatérales. Née spontanément, la « révolution des pierres » est vite encadrée par des comités populaires locaux, qui organisent aussi bien les manifestations de rue — sans armes à feu — que le boycott des produits israéliens, l’enseignement, les soins médicaux. Une direction unifiée regroupe les principales organisations palestiniennes, à l’exception du Mouvement de la résistance islamique, à peine créé et baptisé d’après ses initiales, Hamas (en arabe, « zèle »). Il est issu des Frères musulmans qui, jusqu’à cette date, avaient refusé de participer aux combats contre l’occupation. La répression israélienne est particulièrement brutale, malgré le caractère non armé du mouvement. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) y gagne une légitimité dont elle se sert pour négocier avec le gouvernement israélien : les accords d’Oslo sont entérinés par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le 13 septembre 1993.

Leur échec, provoqué notamment par l’accélération de la colonisation, débouche sur la seconde intifada. La visite provocatrice du chef de l’opposition de droite israélienne, Ariel Sharon, sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, le 28 septembre 2000, sert d’étincelle. Les Palestiniens exigent la fin immédiate de l’occupation et la création d’un État palestinien. Quelques mois plus tard, Sharon remporte les élections ; il dénonce les accords d’Oslo comme « la plus grande catastrophe qui soit jamais arrivée à Israël ».

La répression, déjà extrêmement violente sous le gouvernement de Shimon Peres — il a fait donner l’aviation contre les insurgés —, s’intensifie. Sharon vise notamment Arafat cerné dans son quartier général de Ramallah. Les attentats-suicides, qui frappent souvent des civils en Israël, se multiplient à partir du printemps 2001. Ils sont perçus, par la majorité des Palestiniens, comme un moyen de rétablir l’équilibre des forces.

Le bilan humain est terrible. En quatre ans, près de quatre mille Palestiniens et un millier d’Israéliens sont tués. Le mouvement s’éteint progressivement à la suite de la répression et de la mort de Yasser Arafat le 11 novembre 2004. Mahmoud Abbas, un adversaire de la militarisation de la résistance, est élu à la tête de l’Autorité palestinienne. Mais sa stratégie de négociations ne débouche sur aucune concession israélienne, ce qui renforce le Hamas.

« Barbares et civilisés »
Si le mot intifada entre dans les dictionnaires français au début des années 1990, son usage est transformé par les révoltes des banlieues qui suivent la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre 2005, après une poursuite par la police. Alors que l’intifada est terminée en Palestine, la presse israélienne dresse dès les premiers jours un parallèle entre les deux. Le quotidien Maariv titre sur l’« intifada des banlieues », expression vite reprise en France. Le mot se confond alors avec « violence », « terrorisme », voire « antisémitisme ». Son usage vise à décrédibiliser la lutte des Palestiniens, à l’inscrire dans un affrontement entre « barbares et civilisés », entre les musulmans et l’Occident. « On me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza, et quand on me parle des banlieues », notait le fondateur du site en ligne Arrêt sur images, Daniel Schneidermann.

Une étape nouvelle est franchie en octobre 2023 dans le sillage de la guerre contre Gaza, avec la volonté de retourner totalement le sens du mot intifada et de réduire une résistance légitime face à une occupation illégale, à une « guerre contre les juifs ». Ce qui permet de justifier la complicité ou la passivité de nombre de gouvernements occidentaux face au génocide à ciel ouvert qui vise les Palestiniens, comme peuple et comme individus.

Alain Gresh
Orient XXI du 05 janvier 26

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