« Pourquoi la guerre ? » : ce que les penseurs répondent à cette question déchirante

 

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Depuis la boucherie de 1914-1918, les philosophes ne cessent de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce fléau frappe si souvent l’humanité. Pulsion irrépressible des hommes ou aboutissement de processus historiques et sociaux ?

La France doit se préparer à « accepter de perdre ses enfants ». Par ces quelques mots, prononcés le 18 novembre 2025 devant les maires de France réunis porte de Versailles, à Paris, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, a causé de nombreux haut-le-cœur. Soudainement, le grondement des bombardements en Ukraine s’est rapproché, le « choc » des forces russes avec l’armée française pouvant, selon lui, avoir lieu « dans trois, quatre ans ». Ses propos ont soulevé une polémique, mais aussi une prise de conscience : oui, la guerre peut revenir en Europe occidentale, avec ses souffrances et ses vies fauchées. Cette idée que nous ne sommes pas à l’abri de cette violence paraît absurde, privée de sens. Mais elle n’est plus exclue. Et chacun se pose de nouveau la question d’apparence naïve, mais en réalité déchirante et métaphysique : pourquoi la guerre ?

A cette question, deux des plus grands génies de l’histoire se sont attaqués au tout début des années 1930 : Albert Einstein et Sigmund Freud. L’odeur âcre de la Grande Guerre flotte encore sur l’Europe. Comme aujourd’hui, tout semble gris. La crise économique mondiale frappe les démocraties, et on doute de leur capacité à l’affronter. Benito Mussolini consolide son pouvoir en Italie. En Allemagne, pays humilié par les conditions fixées par le traité de Versailles, l’instabilité économique et politique favorise la montée en puissance du NSDAP, le parti nazi d’Adolf Hitler. C’est dans cette sombre ambiance que l’ancêtre de l’Unesco, l’Institut international de coopération intellectuelle, créé sous l’égide de la toute jeune Société des nations pour favoriser le dialogue scientifique et culturel, propose à Albert Einstein de mettre en place un échange épistolaire avec la personne de son choix sur le thème de la guerre. Existe-t-il un moyen d’en affranchir les hommes ?

Agé de 53 ans, Einstein vit ses derniers mois à Berlin : il est attaqué de toutes parts par l’extrême droite antisémite de son pays, et il quittera définitivement l’Allemagne fin 1932. Il est considéré comme le plus grand scientifique vivant. En 1915, il a publié sa théorie de la relativité générale et a reçu le prix Nobel de physique six ans plus tard, pour son explication de l’effet photoélectrique. Il choisit d’écrire à l’Autrichien Freud, de vingt-deux ans son aîné. Ces deux géants ont chacun découvert un nouveau continent – la relativité, l’inconscient. Ils se connaissent peu. Ils se sont croisés une seule fois, fin 1926, à Berlin, chez le fils du psychanalyste, Ernst. Une rencontre que Sigmund Freud raconte quelques jours plus tard dans une lettre à son ami Sandor Ferenczi : « [Einstein] est gai, sûr de lui et agréable (…) Il s’y connaît autant en psychologie que moi en physique, aussi eûmes-nous une conversation très plaisante. » De son côté, le physicien doute des théories du psychanalyste, mais il respecte leur « influence sur [le] point de vue actuel sur le monde », comme il l’écrira plus tard. Quelques mois après leur rencontre de 1926, il décline l’idée de suivre une psychanalyse sur le divan de Freud : « Je préfère rester dans l’ignorance. »

Le 30 juillet 1932, Einstein envoie, de Potsdam, une lettre à Freud, qui lui répond, de son domicile de Vienne, en septembre. Cet échange est publié l’année suivante en France, en Allemagne et en Angleterre sous le titre « Pourquoi la guerre ? » (« Warum Krieg ? », « Why War ? »), une formule suggérée par le père de la psychanalyse, qui trouve que cela claque bien. En Allemagne, où Hitler prend le pouvoir le 30 janvier 1933, l’opuscule circulera sous le manteau.

Dans sa courte lettre, Einstein demande à son interlocuteur comment rendre l’humanité « plus résistante aux psychoses de la haine et de la destruction ». Il esquisse au passage une analyse qu’on a pu qualifier de marxiste. A le lire, c’est en effet un petit groupe « peu nombreux mais décidé, peu soucieux des expériences et des facteurs sociaux », qui pousse toujours à la guerre. Les marchands de canons et autres profiteurs. A l’inverse, le peuple, constate-t-il, ne manifeste pas naturellement de soif de guerre. Il se fait manipuler par l’élite, qui contrôle « l’école, la presse, et presque toujours les organisations religieuses ». Il ne s’arrête cependant pas là, et se demande pourquoi les gens ordinaires se laissent « enflammer » par les discours guerriers « jusqu’à la folie et au sacrifice ». Et finit par tendre la perche à Freud : « L’homme a en lui un besoin de haine et de destruction », une disposition facile à réveiller. C’est là, semble-t-il, que réside « le problème essentiel et le plus secret de cet ensemble de facteurs ».

La réponse du psychanalyste viennois est bien plus longue. Lui-même a beaucoup réfléchi sur les causes de la guerre, et depuis longtemps. « En 1914, ses trois fils ont été enrôlés dans la guerre. La question le passionnait, il la reliait à son concept de pulsion de mort », raconte la psychanalyste Marlène Belilos, qui a dirigé l’ouvrage collectif Freud et la guerre (Michel de Maule, 2011). La guerre est présente dans le livre de ce dernier Malaise dans la civilisation (1930), et elle hante nombre d’autres écrits, y compris les lettres qu’il échange avec les écrivains Stefan Zweig, Thomas Mann ou Romain Rolland. Dans celle qu’il écrit en réponse à Albert Einstein, il résume sa réflexion. Comme dans tout le règne animal, commence-t-il, les conflits d’intérêts entre humains sont résolus par la violence. Mais chez l’homme, à la logique de la guerre vient s’ajouter une « disposition instinctive » qui pousse à la « mise à mort de l’ennemi ». C’est ce que Freud appelle la « pulsion de mort ».

Selon lui, en effet, les instincts de l’homme se ramènent exclusivement à deux catégories : « d’une part ceux qui veulent conserver et unir » (regroupés dans sa théorie sous le nom d’Eros), « d’autre part ceux qui veulent détruire et tuer » (Thanatos). Tous les phénomènes de la vie découlent de cette dialectique. L’instinct de conservation relève d’Eros, mais s’appuie sur Thanatos : l’être vivant préserve sa propre vie en détruisant l’autre. Impossible de se débarrasser de cette pulsion de mort, écrit-il dans la lettre : tout au plus peut-on « canaliser » le penchant humain à l’agression « de telle sorte qu’il ne trouve [pas] son mode d’expression dans la guerre ».

Le bouillonnement de l’entre-deux-guerres
Freud et Einstein ne sont pas les seuls à réfléchir intensément au sujet. Après la première guerre mondiale, de très nombreux intellectuels sont engagés dans une réflexion fébrile sur les causes des conflits entre nations. « Le regard sur la guerre a changé de nature : le dispositif dans lequel on expose sa vie pour prendre celle de l’autre, qui était paré d’honneur, a disparu. Moralement, la guerre a perdu avec l’apparition des mitrailleuses », analyse aujourd’hui le philosophe Frédéric Gros. En France, le pacifiste Alain (1868-1951) considère qu’elle est la « messe de l’homme » par laquelle il teste son courage et met en avant son honneur, alors qu’« il n’y a point d’honneur à écraser une faible troupe par l’assaut d’une multitude ou plus simplement par des armes supérieures » (Mars ou la guerre jugée, Gallimard, 1921). Mais, selon lui, on a tort de penser que la guerre vient de passions enfouies, de « ce qui est inférieur » dans l’homme. « La guerre n’est guerre que par l’esprit qui consent », et les premiers responsables du crime sont donc « ceux qui ont pour fonction de penser » : savants, historiens, philosophes et moralistes.

La philosophe Simone Weil (1909-1943), qui a été son élève quand elle était en khâgne au lycée Henri-IV, considère certes la guerre comme le mal absolu, mais propose de l’analyser avec un prisme matérialiste : avant de la juger, il faut « analyser les rapports sociaux qu’elle implique » (Réflexions sur la guerre, revue La Critique sociale, nº 10, novembre 1933). De son côté, Henri Bergson publie en 1932 Les Deux Sources de la morale et de la religion, un livre dans lequel il décrit la guerre comme un produit de la « morale close », celle qui se préoccupe de la survie du groupe. Dans cette approche fermée, l’ennemi n’est plus seulement un adversaire à vaincre, mais un être à éliminer : il parle de « guerre d’extermination ».

De très nombreux auteurs décortiquent les enchaînements qui ont conduit à la boucherie de 1914-1918, renouant avec une pratique que l’on avait quasiment oubliée depuis l’Antiquité (Hérodote commence ses Histoires en expliquant qu’il a enquêté sur « les raisons pour lesquelles [Grecs et Perses] se firent la guerre » !).

La Grande Guerre a ouvert un bouillonnant questionnement autour du pourquoi, et il ne s’arrêtera plus. Le rêve de l’abolition de la guerre, qui était nourri à la fin du XIXᵉ siècle par l’universalisme hérité de la Révolution française, a été pulvérisé par le plus sanglant des conflits armés, un orage d’acier, une tuerie industrialisée. « Les philosophes ont dû alors affronter cette dialectique entre progrès et régression, entre l’universalisme et son exact contraire », analyse le philosophe bergsonien Frédéric Worms, aujourd’hui directeur de l’Ecole normale supérieure. Selon lui, dans leur échange, Einstein et Freud incarnent ce tiraillement : face à la guerre, le Nobel de physique « exprime l’étonnement de la pensée rationnelle », tandis que le père de la psychanalyse, lui, dévoile l’« ambivalence profonde de l’homme ». Il donne le point au second : « Ce que Freud dit, c’est qu’il faut assumer cette ambivalence. Et il a raison. »

Hobbes et Rousseau structurent le débat
Dans sa lettre, Freud rend, en creux, un hommage discret à un philosophe anglais du XVIIᵉ siècle, Thomas Hobbes (1588-1679). Quand il écrit qu’« iI n’est possible d’éviter à coup sûr la guerre que si les hommes s’entendent pour instituer une puissance centrale aux arrêts de laquelle on s’en remet dans tous les conflits d’intérêts », il paraphrase presque ce philosophe. Ce n’est pas la première fois que Freud dialogue avec ce penseur, sans le citer directement : dans Malaise dans la civilisation, Freud reprend ainsi à son compte la formule antique « l’homme est un loup pour l’homme » que Hobbes a popularisée. « Qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? », demande le médecin viennois.

Hobbes tient une place à part dans la pensée sur la guerre. C’est en effet lui qui a lancé le débat anthropologique sur le pourquoi, qui se poursuit encore aujourd’hui. Jusque-là, on se contentait de discuter entre théologiens des critères d’une « guerre juste ». Mais, en dehors de quelques humanistes, le principe même de la guerre était peu remis en cause. Elle était l’affaire des Etats, et on s’en tenait au paradoxe astucieux d’Aristote : « Le but de la guerre, c’est la paix. » Plus tard, cette approche sera ciselée dans un parfait axiome posé par Carl von Clausewitz (1780-1831) : « La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. »

Non sans provocation, Hobbes prend le contre-pied de cette vision dominante. Dans le Léviathan (1651), son œuvre principale, il soutient que la guerre est inhérente à ce qu’il appelle l’« état de nature » (l’état hypothétique d’une société vivant sans autorité). Du fait de l’avidité humaine, ou de la peur, ou de la recherche de gloire, « aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition que l’on nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun ». Seule l’autorité de l’Etat peut assurer la sécurité des humains. « Profondément, ce qu’il nous dit, c’est que seul le droit peut nous protéger de la guerre », résume Luc Foisneau, auteur de Hobbes. La vie inquiète (Gallimard, 2016). La grande modernité de son raisonnement, c’est que la légitimité du monarque vient d’un contrat implicite avec ses sujets, et non d’un choix divin.

Un bon siècle après le Léviathan, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) s’insurge contre ce qu’il appelle l’« horrible système de Hobbes ». Puisque les mouvements de la nature sont toujours droits, il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, écrit-il. L’homme est « naturellement bon », la société le déprave. Pour Rousseau, l’Etat ne protège pas les hommes contre la guerre, mais l’inverse : c’est l’Etat qui la produit « pour se sentir exister ».

Ce débat Hobbes-Rousseau ne s’est jamais vraiment éteint. Nombre de philosophes, de psychanalystes ou d’anthropologues considèrent que le genre humain – ou du moins sa moitié mâle – porte en lui un désir de guerre que les institutions doivent neutraliser. Mais bien d’autres considèrent que la guerre n’est pas inscrite dans notre ADN, qu’elle est le produit de rapports sociaux : relations de domination, rivalités géopolitiques ou idéologiques, luttes pour l’accès aux ressources, dynamiques institutionnelles…

Les marxistes s’inscrivent dans cette seconde approche. Quand elle n’est pas révolutionnaire (donc légitime), la guerre est le résultat de l’accumulation du capital, qui pousse toujours à la conquête de nouveaux moyens de production. Plusieurs théoriciens développent le concept d’« impérialisme » pour expliquer les conflits armés modernes : Rosa Luxemburg (1871-1919), Rudolf Hilferding (1877-1941) et, bien sûr, Lénine (1870-1924). Au nom de la lutte contre l’impérialisme, l’URSS a longtemps soutenu les mouvements pour la paix dans le monde… tout en participant activement à la course aux armements.

« Besoin de reconnaissance »
Dans le débat sur la racine profonde de la guerre, il faut mentionner un philosophe à part, le Russe exilé en France Alexandre Kojève (1902-1968). C’est un bourgeois ruiné par le krach de 1929 qui donne, entre 1933 et 1939, un cours brillant sur la pensée de Hegel (1770-1831) à l’Ecole des hautes études à Paris : ce cours est suivi chaque lundi avec passion par de nombreux jeunes intellectuels promis à un bel avenir – Raymond Aron, Jacques Lacan, Maurice Merleau-Ponty, Georges Bataille, Raymond Queneau. Il deviendra haut fonctionnaire au ministère de l’économie et on le soupçonnera, non sans raison, d’être un agent soviétique.

Il fait sienne l’affirmation de Hegel selon laquelle « la santé d’un Etat se manifeste (…) non pas tant dans le repos de la paix que dans le mouvement de la guerre ». Les conflits, professe-t-il, sont nourris par le « besoin de reconnaissance » : ils sont par exemple un moyen de réaffirmer l’identité nationale d’un peuple. Pour prouver qu’ils existent, les Etats montrent qu’ils peuvent sacrifier leurs citoyens. Et, pour que soient reconnues leurs valeurs, les individus « montrent qu’ils sont capables de se mettre en danger, d’aller jusqu’à risquer leur vie pour les défendre », explique le spécialiste de la philosophie russe Rambert Nicolas, auteur de La Conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe (Gallimard, 2025).

« Ce que dit la guerre, à écouter Kojève, c’est que le sens de la vie est plus important que la vie. » Cette pensée est enracinée dans une polémologie russe dont Vladimir Poutine est imprégné. On l’a ainsi entendu réconforter en 2022 une mère dont le fils était mort en combattant dans le Donbass : « Il y a des gens dont on peine à dire s’ils ont vraiment vécu ou non. Ils meurent d’on ne sait quoi, par exemple d’un abus de vodka… Votre fils, lui, a vécu. Il a atteint son but. Cela signifie que sa mort a eu un sens. »

Le philosophe qu’adore Poutine n’est pas Kojève, mais un des contemporains de ce dernier, Ivan Iline (1883-1954), penseur ultraorthodoxe et nationaliste qui s’est exilé après la révolution bolchevique. Pour lui, la guerre a pour rôle de réveiller, d’unir et de régénérer spirituellement un peuple : avec elle, « les hommes se sentent comme des branches et des feuilles d’un même arbre », écrit-il en 1914 dans un article intitulé « Le Sens spirituel de la guerre ». On ne s’étonnera pas qu’il ait fini par vanter le fascisme mussolinien… La bête noire d’Ivan Iline était Léon Tolstoï (1828-1910), chantre de la non-violence, qui considérait qu’un vrai chrétien devait refuser de combattre, donc déserter ou se rendre. Pour Tolstoï, qui a vu de près la poudre et le sang en tant qu’officier à Sébastopol, la guerre n’existe que parce que les hommes, aveuglés par le patriotisme, ce « sentiment funeste et déraisonnable », obéissent à l’Etat et renoncent à leur conscience morale…

Pourquoi la Guerre ? Why War ? Warum Krieg ? La question continue de servir de titre à des livres (Richard Overy, Penguin, 2024) ou à des films (Amos Gitaï, 2025), preuve qu’on est loin d’avoir trouvé la réponse. Le philosophe Frédéric Gros, qui a également titré son dernier essai Pourquoi la guerre ? (Albin Michel, 2023), est séduit par la nudité dénonciatrice de la question, qui la rend à la fois enfantine et philosophique. Il est en revanche déçu par la réponse d’Einstein et de Freud, qui « n’est pas à la hauteur de leur génie ». Invoquer une pulsion de mort, relève-t-il, « c’est répondre à une énigme par une autre énigme ». Lui défend une position inverse : s’il y a quelque chose de naturel chez l’homme, c’est la paix. « La guerre, elle, est un processus intrinsèquement historique », qu’il est possible de vaincre. Mais, pour cela, il faut avoir le courage de cesser de voir en la paix une espèce de vernis artificiel qui finira toujours par craquer.

Par Pascal Riché
Le Monde du 09 janvier 26

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