| La Mecque, le 31 mai 2025. Les forces de sécurité saoudiennes se tiennent au garde-à-vous sous un portrait du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane, lors d’un défilé militaire.AFP |
Avant le 7 octobre 2023, il a beaucoup été question d’une normalisation imminente des relations entre l’Arabie saoudite et Israël. Aujourd’hui, ce scénario semble bien loin. Comment décririez-vous les relations entre les deux pays ?
Premièrement, je ne crois pas que l’Arabie saoudite ait été sur le point de normaliser ses relations avec Israël. Il y a plutôt eu un élan dans ce sens, mais il est difficile de savoir dans quelle mesure il allait aboutir. Car la normalisation dépendait d’un point crucial : l’approbation par le Sénat américain, avec un minimum de 67 voix, du traité sur la défense, la sécurité et le nucléaire que Riyad appelait de ses vœux et qu’elle avait du mal à obtenir.
Plus tard, en mai 2024, les autorités saoudiennes avaient laissé entendre qu’un accord avec les Israéliens pouvait encore voir le jour, à condition qu’un cessez-le-feu soit instauré à Gaza. Ce qui prouve que l’idée d’une normalisation n’a pas été complètement balayée par le 7 octobre 2023. Désormais, la situation est tout autre, non seulement en raison d’un changement d’opinion publique en Arabie saoudite, mais aussi parce que le contexte politique états-unien n’est pas favorable à un traité — qu’il soit sécuritaire ou stratégique. L’arrivée de Donald Trump à la présidence y est pour quelque chose. Du temps de la présidence démocrate de Joe Biden, les républicains s’opposaient généralement au président au Sénat, sauf sur la question de la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël. Aujourd’hui, il est peu probable que les démocrates soutiennent Donald Trump, y compris dans ce domaine. De plus, même si Donald Trump souhaite une normalisation des relations saoudo-israéliennes, il refuse d’engager davantage les capacités militaires états-uniennes. Par ailleurs, les idéologies MAGA (Make America Great Again) et America First (« L’Amérique d’abord ») ont creusé une certaine distance entre une partie des républicains et Israël.
D’un autre côté, la visite en novembre 2025 du prince héritier Mohammed Ben Salman à Washington a prouvé qu’Israël ne constitue pas une condition sine qua non ni au développement des relations saoudo-américaines ni pour les investissements saoudiens aux États-Unis. Or, c’est là la priorité pour Donald Trump. Si Israël venait à constituer un obstacle à cette perspective, le président états-unien pourrait prendre ses distances avec Tel-Aviv. Personnellement, je ne vois pas de place pour Tel-Aviv dans cette relation bilatérale entre Riyad et Washington. Par conséquent, parler encore de normalisation sert surtout le gouvernement israélien à des fins de politique intérieure et internationale.
Vous avez évoqué l’opinion publique saoudienne. Comment percevait-elle l’éventualité d’une normalisation avec Israël ? Et quel est son degré d’attachement à la question palestinienne ?
Contrairement à d’autres États du Golfe, l’opinion publique saoudienne ne peut être ignorée. Elle est prise en compte par les autorités. Cette opinion ne considérait pas Israël comme un État ami, et ce dernier ne jouissait certainement pas d’une bonne réputation auprès d’elle. Cependant, l’idée de normaliser les relations en échange de concessions faites aux Palestiniens n’était pas inacceptable à ses yeux. Mais après la guerre d’octobre (2023), cette position a évolué, notamment chez les jeunes.
Israël est désormais perçu comme la plus grande menace pour l’Arabie saoudite. La population est de plus en plus consciente de la situation israélo-palestinienne et de la tragédie que vivent les Palestiniens. La compréhension de la réalité de l’occupation a évolué. Jusque-là, ce n’était pas un sujet prioritaire et il y avait peu d’intérêt pour ce qui se passait dans les territoires occupés. L’attention de la population était davantage portée sur l’Iran, les houthistes, les Frères musulmans et la situation dans le Golfe. J’ai personnellement constaté ce phénomène en tant que citoyen saoudien et à travers mes échanges avec de nombreux compatriotes.
Des documentaires sont diffusés sur la situation dans les territoires occupés, et un grand nombre d’analystes — notamment sur des chaînes comme Al Arabiya2 — abordent le sujet, utilisant une terminologie qui était jusque-là absente de leurs discours, comme le fait de parler des accords d’Oslo ou des zones A, B et C en Cisjordanie, alors que bon nombre de Saoudiens ne savaient pas à quoi cela faisait référence. Bien entendu, les autorités prennent en compte ce changement.
Du point de vue du pouvoir, outre les événements qui ont suivi le 7 octobre 2023, la perception d’Israël comme menace a été exacerbée par la guerre de douze jours contre l’Iran (juin 2025). Puis il y a eu le bombardement du Qatar, qui a prouvé aux Saoudiens que personne n’est à l’abri de l’hubris israélienne et que ce pays est bel et bien devenu un danger pour tous. Discuter encore d’une normalisation avec Israël dans ce contexte revient à envisager la chose depuis une position de faiblesse, comme si cela était imposé au royaume, qui cherche à éviter une telle image.
C’est donc l’opinion publique qui influence les décisions du régime et non ce dernier qui impose ses vues à la population ?
Il existe une relation réciproque implicite, et les deux parties se comprennent. Une élite au sein du royaume surveille l’opinion publique et en est, dans une certaine mesure, issue. Elle comprend le sentiment populaire et sait ce qui peut être ou non accepté par la société. Je parle ici d’une élite politique — les technocrates, les cheikhs, le haut-clergé religieux —, pas de l’élite intellectuelle. On peut dire que, depuis cinq ans, nous ne sommes plus dans la gouvernance d’un seul homme.
L’Arabie saoudite traverse actuellement une phase de transition. Aborder la question israélienne et la normalisation des relations dans ce contexte est très délicat, et l’élite saoudienne en est pleinement consciente. D’où la nécessité de trouver un équilibre entre politique intérieure et politique extérieure, tout en prenant en compte ses propres intérêts, comme lorsque les Saoudiens indiquent à Donald Trump être prêts à adhérer aux accords d’Abraham, mais sous certaines conditions.
On revient donc en quelque sorte à l’esprit de l’initiative arabe proposée par le roi Abdallah durant le sommet de la Ligue arabe en 2002. Mais l’Arabie saoudite entretient officieusement des relations économiques avec Israël, notamment via les investissements de son fonds souverain dans des entreprises israéliennes. Comment expliquer ce paradoxe ?
Des relations officieuses existent depuis les années 1990 : des réunions et de séminaires économiques organisés après la conférence de Madrid (1991) ou les accords d’Oslo (1993), auxquels ont participé des Saoudiens, des Israéliens et d’autres Arabes. Sur le plan économique, cela prouve au contraire que la normalisation politique, qui peut avoir un coût pour les autorités, n’est pas indispensable, d’autant qu’un grand nombre d’entreprises avec lesquelles le fonds saoudien collabore sont officiellement états-uniennes. Le prince Mohammed [Ben Salman] avait déclaré dans une interview que l’Arabie saoudite est un pays trop grand pour que n’importe quel État puisse s’en passer. Par ailleurs, les Israéliens se rendent au royaume grâce à leur double nationalité, mais reconnaître publiquement ce fait pourrait poser problème à l’Arabie saoudite.
Il ne faut pas oublier non plus que les Israéliens sont représentés au sein d’organisations internationales telles que les Nations unies et ses agences, où l’Arabie saoudite souhaite exercer une influence plus grande. Elle ne peut pas leur refuser cette présence, mais elle peut la rendre plus difficile. Il y a donc effectivement des liens entre les deux pays, qui sont la conséquence de la mondialisation et du rôle que le royaume entend jouer sur la scène internationale.
Au niveau régional, nous observons également une évolution des relations avec l’Iran, l’Arabie saoudite ayant été le premier pays à condamner les bombardements israéliens, en juin 2025.
Le rétablissement des relations avec l’Iran est devenu un enjeu sécuritaire important, et le meilleur moyen de s’y confronter est le dialogue avec Téhéran : de passer d’une logique de conflit existentiel à une logique de différends entre voisins. Cela ne remet pas en cause le fait que l’Arabie saoudite considère toujours l’Iran comme une menace régionale. Au contraire, c’est justement le sentiment de cette menace qui a rendu le rétablissement des relations crucial. Le problème des Iraniens réside dans la relation étroite qu’entretient le royaume avec les États-Unis, au point qu’ils perçoivent Riyad comme un prolongement de Washington dans la région. Or, au début de la guerre, nous [l’Arabie saoudite] avons adressé un message aux Iraniens disant : nous ne sommes pas contre vous, nous sommes même avec vous.
Pour les Saoudiens, le plus grand danger dans la région n’est plus l’Iran, mais Israël, ou plutôt les actions israéliennes qui sapent les processus de paix, tels que le dialogue saoudo-iranien. Les Israéliens affirment avoir bombardé l’Iran entre autres pour rendre service à l’Arabie saoudite, arguant d’une soi-disant alliance contre Téhéran. Ils ont beaucoup investi dans ce narratif, utilisant les médias arabophones et les centres de recherche pour amplifier leur version et la rendre hégémonique.
Cette propagande compromet le développement des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran, car, lorsqu’on se sent menacé, on n’écoute pas les paroles qui nous rassurent, mais celles qui nourrissent notre peur. La relation entre les deux pays était jusque-là davantage influencée par des facteurs externes que par une relation bilatérale. C’est là tout l’intérêt de la normalisation saoudo-iranienne : créer un canal de discussion direct. Il s’agit d’une tentative des deux pays de se protéger à long terme contre des facteurs externes dont l’impact n’a cessé de croître. L’Arabie saoudite et les États du Golfe planifient à long terme, de manière rationnelle et pragmatique. Ils sont arrivés à la conviction que la confrontation avec l’Iran n’a été bénéfique à aucune des deux parties. Il faut donc changer d’approche.
À moyen et long terme, quatre acteurs majeurs se distinguent dans la région : l’Arabie saoudite, l’Iran, Israël et la Turquie.
Et les Émirats arabes unis…
Nous reviendrons sur les Émirats arabes unis. La Syrie est le dénominateur commun entre ces quatre acteurs. L’Arabie saoudite se considère-t-elle comme l’acteur arabe le plus important et, par conséquent, le plus légitime à jouer un rôle, notamment en Syrie ?
Je ne sais pas si c’est ici la véritable motivation de l’Arabie saoudite. Je pense qu’elle souhaite intervenir en Syrie, car elle y voit une occasion de remodeler le paysage politique régional. Dans ce contexte, le président syrien par intérim Ahmed Al-Charaa joue un rôle important, car sa position remplit parfaitement les objectifs saoudiens. Il contribue de manière significative à isoler l’Iran, sans que l’Arabie saoudite le lui demande — et donc sans répercussion sur les relations bilatérales entre Riyad et Téhéran. Il souhaite également établir de meilleures relations avec le monde arabe.
L’approche proactive de la stratégie saoudienne lui offre des opportunités et développe sa capacité d’adaptation à une situation changeante. Riyad a exprimé son souhait de voir les relations de la Syrie avec les mondes arabe et islamique rétablies — et j’insiste sur monde islamique —, un discours différent de celui entendu lors du sommet de la Ligue arabe de mai 2023, qui se focalisait sur le retour de la Syrie au sein du monde arabe. Parler de monde islamique permet d’adoucir le discours envers l’Iran, à un moment où Al-Charaa s’oppose à la présence iranienne, évitant ainsi une confrontation avec Téhéran. Cette dimension islamique englobe également la Turquie, qui a des intérêts évidents en Syrie.
L’Arabie saoudite commence à remettre en question l’approche du jeu à somme nulle. L’ouverture au dialogue est une voie plus intéressante, et je trouve que c’est une bonne stratégie. La confrontation n’a rien apporté, les « printemps arabes » nous ont montré l’inefficacité de cette approche. Désormais, Riyad s’inscrit dans une approche plus régionale. Et l’intégration du monde islamique est un moyen d’éviter les conflits avec les voisins non arabes.
On a eu l’impression à un moment qu’Ahmed Al-Charaa se jetait dans les bras d’Israël. Il n’est pas interdit de penser que l’Arabie saoudite lui a demandé de faire preuve de retenue. Israël tente actuellement d’imposer sa volonté par la force. Or, l’Arabie saoudite fait pression, car elle considère que des négociations hâtives et imprudentes pourraient inciter Israël à faire fi de tout sens de la concession dans ses négociations futures, en imposant sa volonté avec l’aide des États-Unis. Il cherchera ainsi à obtenir par la force ce qu’il n’a pas pu obtenir par la négociation. D’où la volonté saoudienne d’empêcher toute négociation dans les conditions actuelles, car la situation est instable, et il ne peut y avoir de concessions faites à Israël alors que Riyad souhaite d’abord relancer l’initiative arabe.
Comment évaluez-vous la nature des relations entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et leur confrontation sur les terrains yéménite et soudanais ?
Leurs points de vue sur la région sont divergents. Il ne s’agit pas d’une question de leadership, mais plutôt d’une vision du monde arabe. Aucune puissance ne domine la région, et les Émirats arabes unis y voient une opportunité d’affirmer une position géopolitique particulière. C’est ce qui se passe au Yémen, entre l’Arabie saoudite, qui soutient le gouvernement légitime, et les Émirats arabes unis, qui soutiennent le mouvement séparatiste du Conseil de transition du Sud. Malgré cette divergence, je ne crois pas au risque d’un conflit ouvert. Il existe des limites que les acteurs impliqués ne peuvent franchir.
Sarra Grira
Orient XXI du 06 janvier 2026
Traduit de l’arabe par Sarra Grira.
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