« New Gaza » : dans l’enclave, les doutes et les espoirs soulevés par le projet américain

 

Un marché de rue à Khan Younès (bande de Gaza), le 23 janvier 2026. ABDEL KAREEM HANA/AP
A Davos, l’administration américaine a dévoilé un plan aux allures d’utopie économique, visant à faire du territoire palestinien un pôle attractif. Mais l’absence de consultation des habitants et de projet politique inquiète.
Au bout du fil, Amjad Shawa, directeur du réseau des ONG palestiniennes à Gaza, se montre très critique. Pour lui, rien ne va dans le projet pour Gaza dévoilé jeudi 22 janvier à Davos par l’administration américaine devant le Conseil de la paix créé à l’initiative de Donald Trump, avec pour objectif à peine voilé de se substituer à l’Organisation des Nations unies, honnie par le chef de la Maison Blanche.
Les responsables américains y ont présenté leur vision d’une « New Gaza », destinée à transformer le territoire palestinien en une station balnéaire luxueuse hérissée de gratte-ciel en bord de mer. « New Gaza pourrait être un espoir, une destination, avec beaucoup d’industries, et devenir réellement un lieu où les habitants pourraient s’épanouir », a déclaré Jared Kushner, le gendre de Donald Trump.
« Nous avons été surpris de voir une image publiée par Jared Kushner montrant à quoi Gaza devrait ressembler, sans que personne ne nous ait consultés sur ce que nous souhaitons », déclare Amjad Shawa par téléphone. Israël interdit toujours l’accès de la bande de Gaza à la presse étrangère. « Est-ce vraiment cette Gaza-là que nous voulons ? Personnellement, non. Gaza n’est pas un complexe touristique. Elle doit avant tout appartenir à ses habitants et répondre à leurs besoins. »
Si l’idée d’attirer des investisseurs pour reconstruire et développer la bande de Gaza dévastée séduit, la principale crainte demeure l’absence de projet politique. La New Gaza est présentée comme un projet purement économique, aux mains d’investisseurs étrangers, détachée de son identité palestinienne et risquant d’entériner la séparation avec la Cisjordanie, qui se réduit déjà comme peau de chagrin sous l’effet de la colonisation galopante et de la répression israélienne quotidienne. La perspective d’un Etat palestinien – que la France, 157e Etat à le faire, a reconnu le 22 septembre 2025 – pourrait ainsi être enterrée.

« Terrain d’expérimentation »
« Parler d’une économie prospère et de stabilité nécessite plus que des plans et des maquettes : cela exige une volonté politique et des personnes convaincues que la solution globale à ce conflit doit aboutir à un Etat palestinien moderne vivant côte à côte avec Israël », confie Ahmed Abou Jazar, citoyen originaire de Rafah, déplacé depuis un an et demi dans une tente sur la côte d’Al-Mawassi. « Ce qui nous inquiète le plus, c’est l’inconnu. Ce projet nous paraît flou. Si le rôle du Conseil de la paix est de mettre fin au génocide, nous le soutenons, mais il n’a pas à intervenir dans le destin de la bande de Gaza », affirme ce père de deux enfants.
Selon les annonces américaines, dont le financement demeure inconnu, Gaza pourrait atteindre un PIB de 10 milliards de dollars (8,45 milliards d’euros) d’ici à 2035, avec 500 000 nouveaux emplois créés, 25 milliards de dollars investis dans des infrastructures modernes et des services publics, et 3 milliards dans des zones commerciales et centres d’affaires. Cette vision d’une Gaza transformée en « smart city » n’est pas pour déplaire à une partie de la jeune génération, surdiplômée mais massivement touchée par le chômage. Mohammed Abou Nasser, étudiant en 3e année d’ingénierie à l’université Al-Azhar de Gaza, se dit enthousiaste, tout comme ses camarades. « Ce qui a été annoncé est positif pour nous, les jeunes. Dans le contexte de la guerre et du chômage quasi-total, cela nous donne de l’espoir que nous avons encore un avenir ici et que nos études ne sont pas vaines », déclare-t-il, alors que lui et ses camarades ne pensent qu’à l’émigration.
« Tout ce qui est dit ou entendu n’est pas nécessairement la vérité. Ce sont des plans théoriques », estime Iyad Safi, membre du Conseil révolutionnaire du Fatah dans la bande de Gaza. Il ne croit ni aux annonces ni à l’approche de Donald Trump, dont la gestion des crises internationales relève selon lui d’« une logique de transactions commerciales et financières ». « Or la cause palestinienne est fondamentalement une cause politique et nationale. Elle concerne le droit du peuple palestinien à exister sur sa terre », assure ce père de cinq enfants, lui aussi déplacé de force à Al-Mawassi, à Khan Younès. Pour Iyad Safi, le Conseil de la paix transforme Gaza en terrain d’expérimentation d’un nouvel ordre international fondé sur « la force et le fait accompli », plutôt que sur le droit international.

Profonde déconnexion
Seule instance palestinienne dans cette pyramide de structures mises en place par l’administration Trump pour gérer l’étroite langue de terre, le conseil d’administration, composé de technocrates issus essentiellement du Fatah, est accueilli avec espoir par les Palestiniens de Gaza, à condition toutefois qu’il passe le relais, dans deux ans, à une Autorité palestinienne souveraine. « Cette transition est conforme à l’accord de Trump approuvé par les factions palestiniennes et les Nations unies, et soutenu par un grand nombre d’Etats arabes lors du sommet de Charm el-Cheikh. Il s’agit du seul plan légitime et concret », estime Iyad Safi.
L’autre point d’interrogation concerne la responsabilité : à qui obéit ce comité palestinien, censé apporter la stabilité et piloter la reconstruction de l’enclave ? « Préservera-t-il l’unité des territoires palestiniens ? Ou deviendra-t-il un agent du Conseil de la paix et un instrument indirect de l’occupant israélien ? », s’interroge le responsable du Fatah.
Compte tenu de conditions de vie qualifiées d’« inhumaines » par les Nations unies et des violations répétées du cessez-le-feu par Israël – qui alourdissent chaque jour le bilan des morts dans une enclave contrôlée encore à 55 % par l’armée israélienne –, les Gazaouis ressentent pour l’instant une profonde déconnexion entre la réalité quotidienne et le futur promis à Gaza d’ici à trois ans. « Aujourd’hui, le véritable enjeu n’est pas l’image de la New Gaza, mais qu’Israël se retire et ouvre les points de passage pour permettre une entrée sans entrave de l’aide humanitaire et des matériaux. C’est là-dessus que les Etats-Unis devraient travailler », conclut Amjad Shawa.

Marie Jo Sader
Le Monde du 24 janvier 26

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