Dans son livre « Ce que l’art nous empêche de voir », le psychanalyste Darian Leader raconte comment le vol par Vincenzo Peruggia de « la Joconde » a permis à ce tableau d’acquérir une notoriété mondiale supplantant « la Fornarina » de Raphaël dans son statut d’icône artistique. Jusqu’à cette date du 21 août 1911, l’œuvre de Léonard de Vinci était peu connue ou reconnue, observe-t-il, mais l’annonce de sa disparition a provoqué un emballement général des foules qui sont venues voir en nombre et en continu l’emplacement vide du tableau. Il a fallu que « la Joconde » disparaisse pour qu’elle acquière sa valeur de chef-d’œuvre mondial incontesté.
En serait-il de même pour le droit, entendu comme ensemble de droits, principes et libertés ? Depuis 2015 au moins, d’état d’urgence sécuritaire en état d’urgence sanitaire, le droit cède comme valeur de référence des politiques de l’État au profit de la nécessité et des circonstances exceptionnelles qui en deviennent les principes actifs. Depuis l’élection de Donald Trump, la constitution américaine et le droit international ne sont plus les fondements ni les guides des décisions : le président américain gouverne par « executive orders » contre la séparation des pouvoirs, méconnaît l’autorité de la chose jugée et passe outre les décisions des juges fédéraux, méprise le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en organisant l’avenir de l’Ukraine sans les Ukrainiens, de la Palestine sans les Palestiniens et même des Vénézuéliens, des Canadiens et des Groenlandais. De la Hongrie à la Russie, de l’Italie à la Chine ou l’Argentine, la tendance générale qui s’impose est un glissement progressif et accéléré vers un monde gouverné par la force brute et sauvage. Le droit disparaît, « volé » par la barbarie.
Or, c’est dans ce moment que celles et ceux qui voyaient le droit comme une illusion de juristes naïfs, un moyen pour eux de construire, affirmer et consolider la position hégémonique de leur discipline ou un cache-sexe du libéralisme économique, le regardent aujourd’hui de manière différente. Parce qu’il n’est plus là, parce qu’il n’est plus au centre de la configuration politique, le droit est regretté, il (re)devient intéressant, digne d’être pris au sérieux. Le philosophe italien Giorgio Agamben, peu suspect d’idolâtrer le droit, reconnaît maintenant l’importance de l’établissement de la certitude par les moyens du droit plutôt que par les moyens de la police, dénonce la fusion du public et du privé dans les régimes d’exception et s’inquiète de voir l’Europe prendre la Chine comme modèle à suivre.
La liberté de la presse, l’indépendance de la justice, le droit d’association, les libertés universitaires, le respect de la vie privée, la libre disposition de son corps et de ses relations sexuelles au nom de la sauvegarde de la démocratie, tous ces droits et libertés qui étaient dits « formels » sont aujourd’hui appréciés comme « essentiels » pour le vivre-ensemble, pour l’existence et la vie de la société. Toutes les tragédies politiques, et en particulier celles du xxe siècle, ont pour cause l’oubli ou l’ignorance ou la destruction du droit et l’abandon consécutif des individus dans un grand tout – le parti, l’État, la religion, la race… – ou dans un homme providentiel.
La séparation des pouvoirs, qualifiée autrefois de fiction, devient l’arme pour critiquer la confusion des pouvoirs au profit de l’exécutif. Garantie des droits et limitation des pouvoirs sont les deux mamelles de la démocratie. Bref, contre la barbarie populiste faire vivre le droit.
Dominique Rousseau
L'Humanité du 24 janvier 26
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