Les visées de Trump sur l’île arctique ont des effets sur les politiques danoises à l’égard de la population inuite et sur l’expression du nationalisme groenlandais, explique l’universitaire dans un entretien au « Monde ».
Marine Duc est géographe, spécialiste du Groenland et maîtresse de conférences à l’université de Reims, où elle étudie les rapports de pouvoir postcoloniaux entre la population groenlandaise et le Danemark. Elle a travaillé notamment sur les inégalités éducatives et de genre, ainsi que sur les politiques extractivistes au Groenland.
Comment analysez-vous la réponse groenlandaise aux menaces d’annexion de Donald Trump ?
La situation a évolué depuis les premières prétentions de Donald Trump, il y a un an. En janvier 2025, le président des Etats-Unis pouvait espérer sans doute un soutien d’une partie de la population, du fait d’un sentiment antidanois exacerbé au Groenland ces dernières années. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’existe au Groenland qu’une très petite minorité favorable à l’action de Trump, et les déclarations répétées du président des Etats-Unis suscitent de l’anxiété parmi la population.
La position du « ni-ni » défendue par les leaders groenlandais, et par de nombreux militants et membres de la société civile, est claire : ils ne veulent être ni danois ni américains ; ils sont groenlandais, et les accords sur l’autonomie élargie de 2009 reconnaissent pleinement leur droit à l’autodétermination. Les visées de Trump semblent avoir pour effet de transformer l’expression du nationalisme groenlandais, en déclenchant des manifestations d’union nationale transpartisane, comme l’a montré la déclaration conjointe, le 9 janvier, des cinq partis politiques groenlandais. Cette unanimité est assez rare dans l’histoire politique du Groenland.
Depuis, le chef du gouvernement groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a précisé, le 13 janvier : « Si nous devons choisir entre les Etats-Unis et le Danemark, là, maintenant, nous choisissons le Danemark. » Si le statu quo avec le Danemark reste insatisfaisant pour bien des Groenlandais, ils comptent sur l’Etat danois pour préserver la sécurité de l’île et les principes du droit international.
Vous évoquez un sentiment antidanois exacerbé ces dernières années. Comment se manifeste-t-il ?
Les revendications prédatrices de Trump interviennent dans une période particulière pour le Groenland. Les critiques à l’égard des violences subies pendant la période coloniale ont pris une ampleur considérable dans la population ces dernières années, avec la mise en lumière de plusieurs scandales, notamment celui des stérilisations forcées.
Entre 1960 et 1970, les autorités danoises ont mis en place une campagne contraceptive de grande ampleur. Des milliers de femmes, dont certaines âgées de 14 ou 15 ans, se sont vu imposer un stérilet sans leur consentement. Elles ont souffert de douleurs, d’infections et d’infertilité sans en comprendre la raison. Le scandale n’a véritablement émergé qu’en 2022 et a été corroboré depuis par des travaux scientifiques.
Le gouvernement danois a sciemment produit de l’ignorance et a reconnu tardivement sa responsabilité. Lorsqu’il l’a fait, en septembre 2025, il a associé à ses excuses les autorités groenlandaises, brouillant la ligne entre responsables et victimes. On estime que 4 500 femmes ont été concernées, ce qui correspondait à l’époque à la moitié des femmes groenlandaises en âge de procréer. Cette violence genrée et racialisée est une entrave aux droits reproductifs et par conséquent aux droits humains. Elle pourrait relever de la qualification de « génocide », selon les critères établis par la convention de Genève.
Dans quel contexte ces violences se sont-elles produites ?
Le Groenland a été colonisé au XVIIIe siècle par le royaume du Danemark, initialement pour rechercher des descendants norrois d’Erik le Rouge, explorateur viking du Xe siècle et fondateur de la première colonie européenne sur cette île. A partir du XIXe siècle, le projet colonial repose sur des intérêts économiques liés au développement du commerce des produits issus de la chasse – fourrures et peaux, huile de phoque et de baleine, et à l’extraction minière. Il est couplé à des politiques de régulation de la différence raciale, afin d’assurer la domination politique. L’historien danois Soren Rud a notamment montré qu’au XIXe siècle le commerce des produits de la chasse s’articulait à un maintien volontaire de la population inuite dans un état de nature, dont on estimait qu’il lui correspondait.
Les années 1950 ont marqué un tournant dans le processus de colonisation. En 1953, le Groenland a perdu son statut de colonie pour devenir un territoire danois à part entière. Pour rattraper les standards socio-économiques danois, le gouvernement du Danemark a investi massivement dans les domaines de l’éducation, de la santé, dans l’industrie de la pêche, a fermé des villages pour regrouper la population au nom d’une prétendue « modernisation ». D’autres valeurs et pratiques sont alors érigées en norme : le danois comme langue légitime, la famille nucléaire et le pavillon, le travail salarié.
Quelles conséquences ces politiques ont-elles eues ?
Cette transformation des modes de vie a eu de lourdes conséquences sur les corps. Les sciences sociales parlent parfois de trauma colonial pour désigner l’augmentation de l’alcoolisme, des suicides, des violences de genre ou des violences sur les enfants, et leurs conséquences sur les générations suivantes. Ces transformations ont aussi renforcé la dépendance économique du Groenland, pourtant aujourd’hui utilisée comme argument contre le projet indépendantiste.
Les mouvements anticoloniaux des années 1970 ont conduit à la première autonomie du Groenland en 1979, puis, trente ans plus tard, à l’autonomie élargie, qui reste le statut actuel depuis 2009. Un véritable programme de construction d’un Etat est en cours.
Les générations qui ont subi directement ces politiques commencent à être âgées, mais cette mémoire des violences coloniales reste vive et pèse dans les recompositions géopolitiques en cours : les Groenlandais connaissent de l’intérieur la réalité de la colonisation et savent reconnaître les ressorts d’une intention prédatrice sur leur terre.
Comment la prise de conscience de ces violences au Danemark s’est-elle opérée ?
Il faut souligner le rôle des médias et des milieux militants anticoloniaux et féministes sur le sujet. On remarque aussi une certaine prise de conscience au Danemark, qui transparaît par exemple dans des mobilisations collectives. Cela dit, le récit du « bon colonisateur » persiste, et les autorités danoises cherchent à le maintenir, bien qu’il s’effrite depuis les révélations.
Il est important de noter que les visées impérialistes de Donald Trump ont déjà eu des conséquences sur les politiques danoises à l’égard de la population inuite. Ainsi, en janvier 2025, le gouvernement a décidé de renoncer aux tests d’évaluation des compétences parentales, très critiqués au Groenland par les défenseurs des droits humains, qui les considéraient comme culturellement inadaptés aux Inuits. Largement utilisés, ces tests conduisaient au placement de sept fois plus d’enfants groenlandais que danois. La décision du gouvernement d’organiser des excuses publiques, en septembre 2025, à l’égard des femmes concernées par la campagne contraceptive, peut également être analysée comme participant d’une volonté d’apaisement des relations avec les Groenlandais face aux manœuvres de Trump.
Quel rôle les ressources du territoire jouent-elles dans les dynamiques géopolitiques ?
La colonisation du Groenland par le Danemark a d’abord été économique. A partir de la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1980, les Danois ont exploité la cryolite, un matériau rare et indispensable à la transformation de l’aluminium. Le documentaire Orsugiak, l’or blanc du Groenland (2025), réalisé par Claus Pilehave et Otto Rosing, qui tentait de chiffrer les bénéfices colossaux de cette exploitation, a été déprogrammé par la radio-télévision danoise après une vive polémique, ce qui montre combien le sujet reste sensible.
Depuis 2009, le gouvernement du Groenland est seul propriétaire des ressources de son sous-sol. Les richesses importantes situées sous la calotte glaciaire, notamment des terres rares, cruciales pour l’industrie numérique, sont difficiles à exploiter et le pays est toujours à la recherche d’investissements étrangers. Rien n’empêche des entreprises américaines d’investir au Groenland, à condition de respecter les réglementations socio-environnementales.
Emmanuel Macron a évoqué à propos du Groenland l’« agressivité néocoloniale » de Donald Trump à l’égard de l’Europe. Comment analysez-vous cette réaction ?
Ce discours naturalise de fait l’appartenance du Groenland à l’Union européenne (UE). Or l’européanité du Groenland est une européanité instable, inquiète. Sur un plan administratif, le Groenland a été un territoire de l’UE du seul fait qu’il était à l’époque sous autorité danoise, mais il en est volontairement sorti en 1985 à la suite d’un référendum, à cause de profonds différends sur les activités de pêche.
Depuis les années 2010, un rapprochement a eu lieu avec l’UE sur les droits de pêche et par le biais de nouveaux partenariats, notamment éducatifs. Un sondage de 2024 indique que 60 % des Groenlandais seraient désormais favorables à une adhésion à l’Union européenne. Mais l’UE restait peu présente dans le document publié par le Groenland en février 2024 sur sa politique de sécurité et de défense (2024-2033).
Les perspectives sont sans doute en train d’évoluer, notamment au prisme de la recomposition que l’on constate aujourd’hui des relations entre l’OTAN et la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne. Mais, sur le plan de l’identification, le sentiment national local au Groenland s’est construit contre ce que représente l’Europe. Et l’idée que les Groenlandais ne sont pas de « vrais » Européens est toujours l’un des ressorts de la stigmatisation des populations inuites dans l’ensemble de la communauté du royaume danois.
Emmanuel Macron a l’air d’oublier que le Groenland, avant d’être la cible de l’administration Trump, est d’abord une conquête coloniale européenne, au même titre que celles qui ont visé la Caraïbe, le continent africain ou le Pacifique.
Propos recueillis par Claire Legros
Le Monde du 17 janvier 2026

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