« Ma maison a été brûlée, bombardée, rasée. Récemment, ils en ont déblayé les gravats… » : au Caire, la vie suspendue des exilés gazaouis

 

Dans un café, Assia raconte sa propre fuite : les messages largués sur Gaza‑ville ordonnant d’évacuer en cinq minutes, les écoles bombardées malgré la présence de réfugiés, la marche vers le sud, les chars, les fusils pointés, les cadavres sur les bas‑côtés.© Emilien Urbach
Dans les pas de l’ONG Infirmiers sans frontières, « l’Humanité » est partie à la rencontre de mères isolées et de leurs enfants malades, évacués de Gaza et bloqués dans la capitale égyptienne dans l’attente de la réouverture du point de passage de Rafah
Au petit matin, sur un rivage du Nil, une silhouette fend la lumière crue. Anas, 9 ans, se jette dans les bras de Malika Baouya. Elle lui palpe aussitôt les doigts, réflexe de soignante, avant qu’il ne relève son tee‑shirt pour montrer la cicatrice qui traverse sa poitrine : longue couture pâle, souvenir de son opération à cœur ouvert, en Turquie. « Quand je l’ai rencontré, il était sur le point de mourir », explique la fondatrice de l’ONG Infirmiers sans frontières (ISF).
C’était en juin 2024, la première fois que Malika est venue au Caire à la rencontre des mères isolées, évacuées de Gaza par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avec leurs enfants malades, avant la fermeture du point de passage de Rafah quelques semaines plus tôt. Cette ville, Malika la connaît pour y avoir vécu et vu naître l’une de ses filles. Elle y revient aujourd’hui pour y mener une sorte de course contre l’oubli.

« J’ai laissé mon mari et trois enfants à Khan Younès »
Le protocole d’évacuation mis en place par l’OMS prévoit que « les pays hôtes prennent en charge la totalité des soins de santé, ainsi que le logement ». L’opération d’Anas n’a pas pu être réalisée en Égypte. L’urgence justifiait qu’elle soit réalisée en Turquie, en dehors du cadre prévu. De retour au Caire, Anas et sa mère, Oumanes, sont donc sortis du dispositif de l’OMS. Tous deux restent ici avec, pour seule aide, concernant les soins et le logis, celle que leur apporte ISF.
Comme les autres exilés gazaouis en Égypte, Oumanes vit, en outre, sans aucun statut de résidente, sans droit au travail, sans argent non plus, pour continuer de payer l’école privée où elle avait inscrit son fils, palliant l’interdiction à la scolarisation des enfants palestiniens dans la sphère publique. « J’ai laissé mon mari et trois enfants à Khan Younès, confie‑t‑elle. Ils vivent sous une tente. Mon mari a failli perdre sa jambe dans un bombardement. Moi, ça fait un an, huit mois et quatre jours que j’attends au Caire. Je ne souhaite qu’une chose : rentrer. »
Malika et Oumanes se sont attablées dans un café. Le serveur, derrière elles, fait habilement rougir les charbons d’un narguilé. Elles discutent comme des amies, se remémorent les démarches imposées par la Turquie, la demande de signature impossible du père coincé à Gaza, l’administration égyptienne qui traite la jeune mère en suspecte… Anas renverse son grand jus de fraise. La flaque s’étale, rouge vif. Personne ne commente.
Oumanes sort son téléphone pour montrer une vidéo de son somptueux appartement « entièrement neuf », tournée juste avant le début des bombardements israéliens. Puis viennent des images récentes, plus rien, même les décombres, enlevés. « Nous habitions à proximité de la ligne jaune, murmure-t-elle, les yeux mouillés. C’est ma vie qui a été effacée. »
Anas et les deux femmes montent dans un taxi. Les gaz d’échappement brûlent la gorge. Direction : les locaux perchés de l’ONG Muslims in Need. Mahmoud et Majib, deux Palestiniens d’à peine 20 ans, les accueillent. « Entre 100 000 et 160 000 Gazaouis sont arrivés en Égypte, sans compter ceux qui ont une double nationalité, expliquent‑ils. On voit des familles entières dormir sous les ponts. »
Majib évoque les jeunes qui se débrouillent pour travailler en ligne, malgré l’interdiction. « Moi aussi, on m’a proposé un boulot au noir, acquiesce Oumanes. Il fallait un ordinateur. Je n’en ai pas. » La discussion se poursuit. « Ça fait trois mois qu’on nous dit que le point de passage de Rafah va rouvrir, constatent-ils de concert. Mais rien ne bouge. » Ils évoquent Gaza, leur ville, les zones interdites, les morts qui s’ajoutent aux morts.

Tel-Aviv trie les ONG autorisées à entrer dans Gaza
Le soir, Malika, toujours accompagnée d’Anas et sa mère, retrouve Assia. Elle est palestinienne mais possède la double nationalité égyptienne. Un atout qui lui permet de travailler. Prof de français à Gaza pendant vingt‑sept ans, elle est aujourd’hui opératrice dans un centre d’appels. C’est la cheville ouvrière d’ISF au Caire, celle qui continue, ici, quand Malika repart.
Dans un café, Assia raconte sa propre fuite : les messages largués sur Gaza‑ville ordonnant d’évacuer en cinq minutes, les écoles bombardées malgré la présence de réfugiés, la marche vers le sud, les chars, les fusils pointés, les cadavres sur les bas‑côtés. « Quand je m’en souviens, je tremble, lâche-t-elle. J’ai fermé ma porte à clé le 7 octobre 2023, je pensais partir une semaine. Ma maison a été brûlée, bombardée, rasée. Récemment, ils en ont déblayé les gravats… » Et de promettre : « Je rentrerai pour la reconstruire à l’identique. »
Autour d’une boisson tiède, elles évoquent leurs dernières expériences. Malika raconte la précieuse autorisation d’entrée à Gaza qu’elle venait d’obtenir, valable jusqu’en octobre 2026 mais révoquée depuis sa participation à la Global Sumud Flotilla, cet automne. « Ils trient les ONG, insiste-t-elle. Les soignants internationaux qui, de retour de mission en Palestine, témoignent, sont de plus en plus souvent interdits de revenir. »

« Il faut faire sortir mon père »
La nuit tombe, les phares se croisent sur la route du quartier 6‑October, les pyramides de Gizeh, silhouettes éternelles au loin, se découpent. Nous arrivons chez Fatima, dans un appartement presque vide. Elle est sortie de Gaza avec cinq enfants dont deux atteints d’une maladie génétique. Le père, lui, s’est vu interdit de quitter l’enclave dévastée. Leurs enfants sont tous nés à Riyad.
« Nous avons vécu en Arabie saoudite, puis en Turquie, raconte‑t‑elle, en servant un thé froid. Nous ne sommes revenus à Gaza qu’en février 2023. » La famille n’a pas le projet d’y retourner. Elle n’y a vécu que quelques mois avant que le piège de la guerre se referme sur elle. « Il faut faire sortir mon père, poursuit Abdelraouf, l’aîné de 16 ans. Après nous pourrons reprendre notre vie comme avant. » Lui s’inquiète pour son baccalauréat, l’an prochain. « Trois ans sans vraie école, calcule‑t‑il. Seulement des cours en ligne donnés par des professeurs à Jérusalem. »
Le lendemain matin, devant l’ambassade de Palestine, une centaine d’enfants orphelins descendent d’un bus avant d’entrer dans le bâtiment. L’organisation ISF est venue participer à une journée de rencontre organisée par l’ONG suisse Children’s Right to Healthcare. L’initiative n’est pas bien perçue par les autorités égyptiennes. Aucun journaliste n’y est convié.
Après la prise de parole de Malika, sont prévus un spectacle et une séance de dessins. Sur les feuilles de papier se tracent drapeaux palestiniens ensanglantés, hélicoptères, chars, prénoms de mères et de pères disparus. Dehors, dans la cour de l’ambassade, des files d’hommes et de femmes exilés attendent un tampon, un récépissé, une respiration administrative. Mohamed, 27 ans, est venu chercher son acte de mariage pour faire venir son épouse restée à Gaza.

Des enfants en attente d’opérations chirurgicales vitales
En fin d’après-midi, aux abords de la place Tahrir, un autre Mohamed du même âge a rendez-vous avec l’infirmière militante. Sorti de Gaza pour venir récupérer un visa étudiant pour la Grèce, dont il avait obtenu l’accord deux semaines avant le 7 octobre 2023, l’entretien consulaire lui a finalement été refusé. Il est désormais bloqué au Caire… sans visa.
Ses parents, sourds et muets, vivent toujours à Gaza sous une tente. Récemment, son père a été amputé des orteils, conséquence d’un diabète non soigné à cause du blocus. « Je rentrerai quand ma sœur et mon neveu Kenan rentreront », assure le jeune homme. Kenan, 4 ans, va bientôt pouvoir bénéficier, à Assouan, de l’opération cardiaque pour laquelle sa mère et lui ont été intégrés au dispositif d’évacuation de l’OMS.
Malika saute dans un bus en direction du quartier Obour. C’est là que se trouvent la plupart des familles qu’elle avait rencontrées en juin 2024. Leur immeuble est interdit d’accès. L’infirmière leur a donné rendez‑vous dans un petit parc privé. Un billet glissé au gardien, et les bancs se remplissent. Seize mères forment un cercle. Les enfants cavalent autour.
Anas court, lui qui, auparavant, s’essoufflait au bout de trois pas. Oufna raconte sa vie « à dix dans un trois-pièces, deux mères et huit enfants », les registres à signer pour chaque sortie, les aides alimentaires et financières aléatoires. Une autre mère s’inquiète du suivi médical de son fils, opéré par un chirurgien hollandais qui ne répond plus. Oum Bayane berce Suhar, un bébé d’un an né au Caire.
« Son père ne l’a jamais vu », soupire-t-elle. Et puis Laïal s’avance. Douze ans, le sourire discret, elle tend à Malika trois petits bracelets, « pour toi ». La jeune fille attend une greffe de moelle osseuse. La France devait la recevoir, « mais le dossier est resté bloqué », explique-t-elle à Malika. Laïal évoque aussi quelques souvenirs : son immeuble bombardé, la fenêtre explosée qui lui est tombée dessus, ses six frères et sœurs restés à Gaza et leur père coincé à Ramallah.

Dans l’enfer des prisons israéliennes
Le soleil décline quand Malika repart vers Medinat Nasr avec Assia, Oumanes et le petit Anas. Trois hommes les attendent. Originaires de Tulkarem, Abou Tarek, Abou Ahmad et Abou Laith ont passé plus de vingt ans dans les prisons israéliennes. Ils viennent d’être libérés, comme 4 000 autres détenus palestiniens en deux ans, dans le cadre d’échanges entre le Hamas et Tel-Aviv.
Ils font partie des 300 prisonniers directement expulsés vers l’Égypte, interdits de territoire palestinien. Abou Ahmad évoque l’isolement « sans jour ni nuit dans des cellules où tout était gris », les mains et les pieds liés dans le dos pour avoir, un jour, demandé une cigarette. Abou Tarek parle de ses livres enquêtes, rédigés à distance avec l’aide de journalistes étrangers, dans lesquels il documente la torture psychologique visant à « transformer le résistant en homme résigné ».
Derrière les barreaux, ces hommes ont appris l’anglais, le français, l’hébreu, fait entrer des livres clandestinement, mené une bataille du savoir qui les a soudés : « À l’intérieur, nous n’étions plus membres de factions. On était un seul peuple. » Ils tendent de l’argent à Oumanes et Assia. Les femmes refusent, en larmes. « Ma liberté a le goût du sang, lâche Abou Laith. Mon passeport a coûté le prix de la destruction de vos maisons et de l’éloignement de vos maris. La résistance est un droit, mais rien ne justifie le massacre d’enfants. Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais choisi de rester en prison. » Plus de 9 000 de ses camarades y croupissent encore.
Sur le chemin du retour, dans un métro aux volets de bois, Malika sourit à Anas. « Je reviendrai », lui murmure-t-elle. Comme une promesse de toujours se tenir à ses côtés.

Émilien Urbach
L'Humanité du 1er janvier 26

Solidarité Enfants de Gaza blessés : la France face à ses engagements.
En Haute-Garonne, un large collectif de syndicats, d’associations et d’élus toulousains vient de signer une tribune exigeant le respect de l’engagement, pris par Emmanuel Macron en novembre 2023, d’accueillir 50 enfants palestiniens blessés. « Aujourd’hui à Toulouse, nous avons 10 enfants que notre CHU peut accueillir, soigner », annoncent les signataires de cet appel.
Pour Cédric Caubère, secrétaire général de la CGT 31, engagé à bord de la Global Sumud Flotilla, cet automne, l’action est symbolique mais cruciale : « On sait bien que ce n’est pas ça qui va définitivement améliorer le sort des Palestiniens à Gaza (…) mais il faut maintenir la pression sur l’État français et le renvoyer à ses obligations. »
L’urgence est chiffrée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : plus de 15 000 personnes, dont 4 000 enfants, attendent une évacuation vitale. Pourtant, l’implication européenne reste dérisoire. Sur les milliers de patients évacués par l’OMS, depuis octobre 2023, les pays de l’Union européenne n’en ont accueilli que 397 au total.
La France, malgré ses promesses, reste en retrait alors que le rythme de ces évacuations a été divisé par deux en 2025. Ralenties à partir de la fermeture du poste-frontière de Rafah, vers l’Égypte, « entre le cessez-le-feu du 19 janvier 2025 et jusqu’au 10 septembre 2025, elles n’ont pas dépassé 2 266 personnes, contre 4 947 entre octobre 2023 et le 6 mai 2024 », indique l’OMS. Derrière les chiffres se trouvent des enfants dont le droit à la santé est bafoué. Et la tribune toulousaine de souligner : « C’est par nos actes que se mesure notre humanité. »

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