| Donald Trump vient d'enterrer l'ordre international instauré après 1945.© REUTERS/Jonathan Ernst |
L’intervention militaire des États-Unis au Venezuela ne compromet pas seulement l’obtention du prix Nobel de la paix par Donald Trump : elle a clairement enterré l’ordre international qui prévalait depuis 1945. Un basculement s’est opéré, pour consacrer la primauté de la loi du plus fort.
« Bien évidemment, l’ordre multilatéral était déjà moribond depuis un bon moment. Sa déliquescence – et celle d’organisations comme l’ONU – avait commencé dès les années 1990. Donald Trump n’en est pas responsable. Il n’aura fait que précipiter le mouvement. Et il en a signé, avec l’enlèvement de Nicolas Maduro, le samedi 3 janvier 2026, l’arrêt de mort officiel », résume Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis.
Deux jours après l’enlèvement du président du Venezuela, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni lundi, à la demande de Caracas. Les Nations unies ont réitéré la prééminence des règles de leur Charte, qui fondent le droit international. « Il est important de respecter des principes de souveraineté, d’indépendance politique et d’intégrité territoriale des États », a insisté le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui redoute qu’un tel acte de guerre ne provoque « l’instabilité du pays ». Il s’est également inquiété de son « impact potentiel sur la région » comme du « précédent que cela peut représenter pour la façon dont les relations entre États sont conduites ».
Une stratégie clairement définie
De nombreux pays ont condamné et contesté la légalité de l’intervention états-unienne. Est-ce suffisant ? « Les Américains nous ont fait entrer dans une autre époque. Il y aura un avant et un après. Les États-Unis se comportent désormais ouvertement comme un État mafieux, si ce n’est terroriste. On pourrait même parler de la première puissance de cette importance pratiquant le racket à l’échelle internationale », estime Romuald Sciora. Surtout, ils ne cherchent plus à dissimuler leurs motifs derrière l’exportation de la démocratie, le combat contre le terrorisme ou la protection des droits humains.
Cette politique est assumée par Donald Trump qui l’a définie dans sa stratégie de sécurité nationale (NSS), le 5 décembre. Dans ce document qui expose la nouvelle doctrine en matière de diplomatie et de défense, le gouvernement des États-Unis affirme agir « pour restaurer la puissance américaine sur le plan intérieur et à l’étranger » et pour faire passer « ses intérêts en premier » au nom de « la sécurité économique ».
S’agissant de Caracas, l’armée de Washington « restera en alerte » au cas où Donald Trump déciderait qu’une nouvelle attaque est nécessaire, a déclaré un responsable américain au site d’information Axios.
Une menace pour l’Amérique latine
Dans cette optique, et fidèle à son concept de « paix par la force », Trump s’est dit prêt à réitérer des opérations militaires ailleurs contre ses adversaires. L’enlèvement du président vénézuélien traduit la volonté de s’approprier davantage de ressources naturelles (le pétrole) et d’adresser un avertissement aux autres principales nations sud-américaines qui s’opposent ou ne sont pas alignées sur les exigences de la Maison-Blanche : le Mexique, la Colombie, Cuba et le Brésil.
« Le Mexique soutient fermement que l’Amérique n’appartient à aucune puissance. Le continent américain appartient aux peuples de chacun des pays qui le forment », a prévenu la présidente mexicaine. Elle répondait par ces propos aux menaces de Donald Trump qui venait d’affirmer : « Ce sont les cartels qui gouvernent le Mexique, pas elle. Il va bien falloir faire quelque chose avec le Mexique. »
Intronisée en octobre 2024, Claudia Sheinbaum, qui a succédé à Andrés Manuel Lopez Obrador, bénéficie toujours d’une forte popularité (70 %) et maintient une politique de progrès social dans un des pays les plus peuplés de la région (130 millions d’habitants).
Un effet domino
Un effet domino est-il à craindre pour la région ? « Un tel coup nécessite une longue préparation et Washington était en lutte depuis plusieurs décennies avec Caracas. Si les États-Unis n’approuvent pas d’autres États qui leur sont hostiles, d’autres moyens de rétorsion existent : pressions économiques, soutien à l’opposition, sanctions », note un diplomate européen.
À bord de son avion présidentiel dimanche, Donald Trump a pourtant jugé qu’une opération similaire en Colombie serait « une bonne idée ». « La Colombie est très malade aussi, dirigée par un homme malade, qui aime fabriquer de la cocaïne et la vendre aux États-Unis », a-t-il lancé.
Le président colombien Gustavo Petro lui a rétorqué lundi : « J’avais juré de ne plus toucher à une arme depuis l’accord de paix de 1989, mais, pour la patrie, je reprendrai les armes. » Il a également rejeté les menaces de son homologue états-unien qui l’accuse sans preuves d’être un narcotrafiquant, à l’instar du président vénézuélien. « Mon nom (…) n’apparaît pas dans les dossiers judiciaires sur le trafic de drogue. Cessez de me calomnier, M. Trump », a fustigé Gustavo Petro sur le réseau social X.
Ces menaces explicites sont d’autant plus graves qu’elles sont proférées à quelques mois d’élections générales en Colombie avec un premier tour de la présidentielle prévu le 31 mai. Au Brésil aussi, ce climat de tension va peser sur les élections, alors que le président Lula tentera de briguer un quatrième mandat en octobre.
Quant aux autorités cubaines, elles dénoncent vigoureusement ces intimidations, le président des États-Unis ayant jugé la Grande Île « prête à tomber » après le renforcement du blocus et des sanctions de Washington. Le blocus pétrolier contre le Venezuela a des effets directs sur La Havane qui affronte de sérieuses difficultés économiques.
La complicité de l’Europe
Du côté des Européens, l’aveu de faiblesse prend la forme d’une complicité passive. D’aucuns se sont félicités sans vergogne de l’enlèvement de Maduro, tournant définitivement le dos au droit international. Appeler au respect de la Charte des Nations unies tout en célébrant la perspective d’une « transition pacifique » à Caracas, selon les mots de Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, repris par l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, revient de fait à avaliser la stratégie de déstabilisation de Washington. Ce, alors même que le gouvernement bolivarien tient toujours debout.
Le président français Emmanuel Macron a lui, dans un premier temps, qualifié l’agression de « bonne nouvelle pour les Vénézuéliens ». Rétropédalage ce lundi face à l’ire provoquée par ses déclarations : il a fait savoir au Conseil des ministres que la « méthode utilisée » par Donald Trump n’était « ni soutenue ni approuvée » par la France. Membre à part entière de l’internationale fasciste, la présidente du Conseil des ministres italienne, Giorgia Meloni, a, elle, carrément légitimé ce raid militaire illégal, reprenant l’argument fumeux de la lutte contre le narcotrafic.
Les réactions à ce coup de force en disent long sur la vassalisation croissante du continent par Washington. Et dans cette mise au pas, les enjeux énergétiques pèsent lourd. Il suffit d’observer les volumes d’importation européens de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des États-Unis : ils n’ont jamais été aussi élevés qu’en 2025. Cette dépendance promet le pire pour la suite, d’autant que l’Europe est en première ligne au Groenland.
Le Groenland, prochaine cible ?
Sur ce front, Katie Miller a profité du rapt pour vendre la mèche. L’épouse de Stephen Miller, le directeur de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, a partagé sur X une carte de l’île arctique recouverte de la bannière étoilée, accompagnée d’une formule lapidaire : SOON (bientôt).
Dans un accès de surenchère, Donald Trump a fait mine de lever le voile sur son calendrier d’annexion. « Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… Parlons du Groenland dans vingt jours, a-t-il lancé dimanche. Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper. »
De là à voir des navires militaires états-uniens débarquer à Nuuk ? « Ça suffit maintenant », a répondu le premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen. Même réprobation de la part de la première ministre danoise, Mette Frederiksen. Sous souveraineté du Danemark, ce territoire semi-autonome est rattaché à l’Union européenne et, in fine, à l’Alliance transatlantique.
Un scénario d’invasion serait un « coup fatal porté à l’esprit même de l’Otan, analyse Romuald Sciora. Un pays membre de cette organisation, son pays fondateur et le plus puissant, menace un autre pays membre de lui arracher par la force une partie de son territoire ». Qu’importe le moyen de se les approprier, le milliardaire de la Maison-Blanche convoite les ressources minières – notamment les terres rares – du Groenland et l’accès aux nouvelles routes commerciales arctiques, qu’il prétend prémunir de la domination russo-chinoise.
Pékin et Moscou, qui restent désignés comme les menaces principales par l’Otan, l’Europe et les États-Unis, ne devraient pas changer de stratégie. Dans ce nouvel ordre international qui se dessine aux antipodes du multilatéralisme, les deux pays se flattent d’en être les « derniers défenseurs ». Pourtant, « le recours à la force est finalement légalisé et pourrait être utilisé à son tour par Pékin, redoute un diplomate. Moscou n’a pas eu besoin d’attendre avec l’invasion de l’Ukraine ». Un monde a déjà basculé.
Vadim Kamenka et Antoine Portoles
L'Humanité du 05 janvier 26
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