Jordi Savall, le musicien engagé pour la paix et lauréat du « Nobel de la musique classique »

 

Le musicien catalan âgé de 84 ans s’est vu décerner le prix Ernst-von-Siemens, souvent présenté comme le « Nobel de la musique classique », pour sa « contribution fondamentale à la musique ancienne ». À la tête de ses ensembles Hespèrion XXI ou le Concert des nations, ce gambiste et chef d’orchestre a fait rayonner un répertoire oublié, « non seulement en tant qu’interprète, mais aussi en tant que chercheur en se penchant sur les manuscrits du Moyen Âge et de la Renaissance », précise la Fondation Ernst-von-Siemens.
Elle ajoute que Jordi Savall « a fondé l’ensemble Orpheus XXI pour les musiciens réfugiés d’Afrique du Nord et du monde arabe. Dans ses recherches, il a suivi le chemin emprunté par la musique depuis le XVe siècle à travers l’esclavage. (…) Aujourd’hui encore, il se prononce en faveur de la paix ».
En septembre dernier, il s’indignait dans le Monde : « Quand les responsables de la barbarie extrême à Gaza ne donnent aucun signe de vouloir l’arrêter, la question incontournable reste : “Peut-on rester neutre face à un génocide ?” »

Clément Garcia
L'Humanité du 25 janvier 26

From the concert at Léonie Sonnings music price 2012, given to Jordi Savall. At the Trinitatis church in Copenhagen


Jordi Savall, chef d’orchestre : « Si nous n’arrivons pas à arrêter ce qui se passe à Gaza, chacun de nous sera moralement responsable »
Je viens d’Espagne, un pays qui doit sa richesse culturelle à la présence sur son sol, depuis le Moyen Age, des peuples des trois religions monothéistes : les chrétiens, les juifs et les musulmans. Cela m’a permis de comprendre très tôt l’importance d’établir des liens entre toutes les cultures de la Méditerranée. Que cela soit dans mes recherches ou mes projets musicaux, je me suis efforcé de remonter vers mes racines catalanes et ibériques. Avec mes ensembles musicaux, j’ai essayé d’établir un dialogue entre ces cultures vivantes, descendantes de celles qui nous ont accompagnés durant plus de huit siècles [la période dite « d’Al-Andalus », du VIIIe au XVe siècle].
Alors que le dialogue social et politique dégénère si souvent, la musique apparaît comme une manière de dialoguer et de s’entendre. J’ai pour cela travaillé à réunir des musiciens d’horizons très différents. Dès 1974, j’ai invité des artistes arabes et israéliens à se joindre à l’ensemble Hespèrion XX [désormais Hespèrion XXI], pour construire avec eux des projets sur la musique de la diaspora séfarade.
Quelques années plus tard, en 2006, nous avons réalisé notre premier album Orient-Occident, un dialogue entre les musiques méditerranéennes, chrétiennes, juives et arabes. Cette collaboration a abouti, en 2008, à notre grand projet intitulé Jérusalem, la ville des deux paix, qui retrace la longue histoire de cette ville, centre sacré des trois religions monothéistes.
Il n’a pas toujours été facile de faire jouer ensemble des musiciens juifs et palestiniens, des musiciens chrétiens et musulmans, ou des musiciens arméniens et turcs. Pourtant, c’est en jouant ensemble que nous avons pu surmonter la méfiance initiale et découvrir à travers la musique que, finalement, nous aspirons tous, en tant qu’êtres humains et musiciens, à la beauté, à la vie et à la communion avec l’autre, au-delà des nationalités et des religions. C’est pourquoi je refuse de considérer que mes mots sont ceux d’un musicien désarmé. Au contraire, la musique nous montre les voies du dialogue et de la nuance.

Jugement nuancé
Dans ce contexte de guerre de destruction d’un peuple et d’un pays, on peut se demander si cette recherche de la beauté à travers le dialogue interculturel est suffisante. Déjà en février 2009, au cours de la tournée au Canada du projet Jérusalem, j’avais dénoncé la guerre à Gaza de 2008, en déclarant que : « Si l’on n’accepte pas l’autre, si on lui nie le droit à l’existence, c’est la fin de la civilisation. »
Même l’attaque terroriste inqualifiable du Hamas le 7 octobre 2023, qui a fait plus de 1 200 morts et 251 otages, ne peut justifier la réponse disproportionnée du gouvernement d’Israël, la guerre atroce qui a déjà détruit [au moins] 70 % du territoire de Gaza [selon l’Unosat, une entité onusienne spécialisée dans l’analyse d’images satellitaires] et a fait plus de 65 000 morts [selon le ministère de la santé de la bande de Gaza, dont les estimations sont jugées fiables par les organisations internationales].
Rien ne peut justifier l’utilisation de la famine comme arme : c’est un crime de guerre dont les civils sont les victimes innocentes. Au-delà de Gaza, ce qui se passe en ce moment en Cisjordanie, devenue une prison dans laquelle sévissent des colons protégés par l’armée, est également inacceptable.
Si la communauté internationale et nous tous n’arrivons pas à contraindre le Hamas à rendre tous les otages à leurs familles, et à obliger l’actuel gouvernement israélien à mettre fin au génocide du peuple palestinien, alors chacun de nous sera moralement responsable.
En tant que musiciens, si nous voulons être cohérents avec nos principes moraux, cette responsabilité peut nous obliger à des sacrifices, à l’instar du grand musicien Pau Casals, qui avait refusé de jouer en Allemagne nazie en 1933 et renoncé en 1945 à donner des concerts dans les pays alliés, en signe de protestation contre leur inaction à l’égard du régime du général Franco.
Il faut aussi constamment rappeler que la responsabilité des politiques de tout bord ne saurait être confondue avec celle de leurs citoyens, souvent victimes eux-mêmes. C’est pourquoi on peut se demander si le boycott par le Festival de Flandre du chef d’orchestre israélien Lahav Shani, qui a cherché la modération en évitant des déclarations radicales, est une décision juste.
C’est un dilemme qui demande une grande délicatesse et un jugement nuancé, ce qui nous manque justement en ces temps où les émotions sont altérées, l’expression exacerbée, la nuance pourchassée, la modération reprochée. Nous sommes devenus vindicatifs, excités, portés à l’outrance par les réseaux sociaux qui poussent à l’irréflexion, à la confrontation médiocre, aux discours unilatéraux plus qu’au dialogue. Prendre position, c’est risquer d’être étiqueté et capté par un extrême ou un autre.
Il faut lutter contre cette polarisation, en ne perdant jamais de vue dans le débat politique l’être humain. Relisons Si c’est un homme, de Primo Levi [1947, Julliard], les récits de ces hommes qui ont souffert le pire et qui, finalement, nous expliquent qu’il faut donner à l’autre le droit au dialogue, à l’écoute, à l’indulgence.
Mais, quand les responsables de la barbarie extrême à Gaza ne donnent aucun signe de vouloir l’arrêter, la question incontournable reste : « Peut-on rester neutre face à un génocide ? »

Tribune écrite avec Maria Bartels, philosophe et épouse de Jordi Savall.
Jordi Savall est musicien et chef d’orchestre.
Le Monde du 22 septembre 25

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