Israël porte un coup d’arrêt au travail des ONG humanitaires en Palestine occupée

 

Un garçon palestinien blessé est soigné par un membre du personnel de Médecins sans frontières dans une clinique du quartier de Rimal, à Gaza, le 31 décembre 2025. OMAR AL-QATTAA / AFP
Les organisations humanitaires actives à Gaza et en Cisjordanie devaient transmettre la liste de leurs employés palestiniens avant le 31 décembre à l’administration israélienne pour les passer au crible des services de renseignement. Trente-sept d’entre elles ont déjà perdu leur accréditation.
Handicap International, Médecins sans frontières (MSF), Médecins du monde, Mercy Corps, Care, Action contre la faim… Trente-sept ONG internationales ont perdu leur accréditation jeudi 1er janvier et sont menacées par Israël d’une interdiction totale de leurs opérations humanitaires en Palestine, à la fois à Gaza et en Cisjordanie occupée, à partir du 1er mars, en application d’une réglementation visant, de façon explicite, à contrôler leurs personnels, mais aussi leur liberté d’expression. Une politique dénoncée par les agences de l’Organisation des Nations unies (ONU) et les acteurs de l’humanitaire, inquiets des conséquences humaines de cette décision, notamment à Gaza où plus de 2 millions de personnes vivent dans des conditions catastrophiques.
« La suspension par Israël de nombreuses agences humanitaires présentes à Gaza est scandaleuse », a réagi mercredi le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Turk. « A Gaza en particulier, alors que l’hiver aggrave les souffrances des familles, que l’insécurité alimentaire aiguë persiste et que le besoin d’aide vitale est plus critique que jamais, l’interdiction des ONG risque de compromettre les fragiles progrès réalisés pendant le cessez-le-feu. Les conséquences pour les enfants, les femmes et les hommes vulnérables seront dévastatrices », ont alerté mercredi les responsables des principales agences de l’ONU.
La principale justification avancée par le gouvernement depuis l’annonce de cette nouvelle réglementation, fin 2025, est celle de la lutte contre le terrorisme. Parmi les critères établis, figurait notamment l’obligation pour les associations internationales de transmettre les listes de leurs employés palestiniens avant le 31 décembre afin de les passer au crible des services de renseignement. Les relais diplomatiques de l’Etat d’Israël ont cherché à expliquer la mesure auprès de l’opinion publique. « L’obligation d’enregistrement vise à empêcher l’implication d’éléments terroristes et à préserver l’intégrité de l’action humanitaire, comme l’ont démontré des cas passés », a indiqué par exemple l’ambassade d’Israël en France. « Le processus d’enregistrement vise à empêcher l’exploitation de l’aide par le Hamas qui, par le passé, a opéré sous le couvert de certaines organisations d’aide internationale, sciemment ou non », a expliqué de son côté l’ambassade israélienne en Belgique.

« Pas de témoins »
Le gouvernement apporte des chiffres contradictoires, en tout cas particulièrement imprécis : selon les sources, entre 104 et 150 ONG auraient déposé des demandes auprès du ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, chargé de ce dossier. A ce stade, seules 24 ONG ont obtenu officiellement un agrément, selon le ministère des affaires étrangères, tandis que neuf ont été définitivement refusées. Pour les autres, les autorités affirment que des organisations peuvent encore être accréditées si elles se conforment aux obligations d’ici à début mars. « Cela ne pose aucun problème à Israël de nous dégager, parce qu’ils savent qu’ils font rentrer en parallèle des ONG, des évangéliques américaines notamment, qui ne feront pas de plaidoyer et qui n’auront rien à faire du droit international et humanitaire. Ils ne veulent pas de témoins et ils veulent pouvoir déplacer à leur gré les populations palestiniennes », alerte Jean-François Corty, président de Médecins du monde.
Une partie importante des ONG qui interviennent à Gaza et en Cisjordanie ont refusé de se soumettre à cette réglementation, considérant qu’elle soulevait des problèmes éthiques et sécuritaires pour leurs employés palestiniens, cibles potentielles de mesures de rétorsion à Gaza, où plusieurs centaines d’agents humanitaires ont été tués depuis le début de la riposte à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, comme en Cisjordanie, où les détentions administratives arbitraires se multiplient depuis deux ans. « Le nouveau cadre d’enregistrement viole les principes humanitaires fondamentaux d’indépendance et de neutralité », ont accusé, jeudi, 18 associations israéliennes, dont Breaking the Silence, Combatants for Peace et B’Tselem, dans un texte commun.
Les ONG rappellent qu’Israël occupe illégalement une large partie de la Palestine et que l’Etat hébreu n’est pas souverain sur ces territoires. « C’est comme si les autorités russes nous demandaient la liste du personnel ukrainien avec lequel on travaille », résume, en réclamant l’anonymat, le chef de mission d’une ONG qui a perdu son agrément le 1er janvier. Outre l’obligation de fournir la liste des employés palestiniens, le gouvernement a établi une série de critères dont certains sont clairement politiques. Peuvent ainsi être bannies des organisations accusées d’avoir participé à des « campagnes de délégitimation » d’Israël ou d’avoir soutenu des opérations de boycott dans les sept dernières années. Peuvent aussi être visées des ONG qui ont exprimé leur soutien à des procédures judiciaires lancées devant des tribunaux internationaux, comme celle accusant l’Etat hébreu et ses dirigeants de génocide à Gaza.

Sanction politique
Dans le rapport concernant MSF, par exemple, la dimension politique de la sanction est transparente. « L’utilisation [par MSF] d’expressions telles que “extermination systématique” et “siège et famine délibérés” sert à dépeindre Israël comme un Etat commettant délibérément des crimes contre une population civile, par opposition à un Etat engagé dans un conflit armé pour défendre ses droits souverains », argumente le gouvernement pour justifier son refus d’agrément. Même chose pour les termes de « génocide » et de « nettoyage ethnique » : « Ces termes ne constituent pas une critique légitime de la politique ou des actions militaires ; ils attribuent plutôt à l’Etat d’Israël l’intention de détruire systématiquement une population », indique le rapport en accusant, par ailleurs, deux employés de MSF Belgique d’avoir été membres de groupes terroristes.
Le caractère discrétionnaire des décisions ressort des documents officiels de l’administration. La liste des critères affichés n’est en effet pas exhaustive, reconnaît ainsi le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, en indiquant que des « considérations supplémentaires non explicitement spécifiées » pourront être prises en compte. Un refus d’accréditation est possible dès lors qu’il existe « une base raisonnable pour supposer » qu’un des critères n’est pas respecté, souligne la même source. Le recours à des sources militaires ou issues du renseignement, notamment pour déterminer le lien d’employés d’ONG avec des groupes terroristes, rend toute contestation difficile. « En cas de contradiction matérielle entre les informations fournies par l’organisation ou l’employé et celles fournies par une autorité israélienne compétente, les informations fournies par l’autorité israélienne seront présumées plus fiables », indique l’administration.
Les interdictions des ONG se doublent d’attaques contre les agences de l’ONU, notamment l’UNRWA, chargée depuis 1949 d’assister les réfugiés palestiniens. Après l’adoption, en 2024, d’une loi interdisant à l’agence toute activité en Israël, la Knesset a voté, fin décembre, un texte coupant l’accès à l’électricité et à l’eau pour les bâtiments de l’agence. « L’UNRWA est une branche du Hamas. Des terroristes déguisés, sous l’égide de l’ONU », a justifié le président de la commission de la défense et des affaires étrangères, Boaz Bismuth (Likoud, droite nationaliste), reprenant le même type d’argumentaire que celui utilisé contre les ONG. Ces mesures ne font pratiquement pas débat en Israël : la décision de pénaliser à nouveau l’UNRWA a ainsi été adoptée à une très large majorité au sein de la Knesset – 59 voix pour, seulement 7 voix contre.

Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)
Le Monde du 1er janvier 26

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