| A Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 25 janvier 2026. BASHAR TALEB / AFP |
Les journalistes internationaux pourront-ils entrer dans Gaza ? Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, puis le début de la riposte lancée par Israël, l’Etat hébreu interdit l’accès aux reporters dans la bande de Gaza en arguant de motifs de sécurité, faisant valoir que leur présence pourrait mettre en danger les soldats. La Cour suprême a examiné, lundi 26 janvier, le deuxième recours déposé par l’association de la presse étrangère (Foreign Press Association, FPA), dont Le Monde est membre, pour obtenir la levée de cette interdiction en vigueur depuis plus de vingt-sept mois. Mise en délibéré, la décision devrait être rendue « dans les prochains jours ».
« Il y a une atteinte disproportionnée à la liberté de travail, au droit de savoir du public », a argumenté Gilead Sher, un des avocats de la FPA. L’association, qui représente 400 journalistes et 130 médias, insiste sur les changements intervenus avec l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, en octobre 2025, qui justifient, selon elle, de revenir sur une précédente décision de la Cour suprême validant l’interdiction en janvier 2024. « Après le cessez-le-feu, l’Etat a déclaré qu’il reconsidérerait sa position concernant l’entrée des journalistes à Gaza. Aujourd’hui, nous sommes trois mois après cette promesse », a souligné l’avocat pour réclamer la fin de l’interdiction. « Nous voyons l’aide internationale entrer quotidiennement dans la bande, nous voyons des travailleurs humanitaires internationaux et des travailleurs de l’ONU. Mais les journalistes étrangers sont interdits », a-t-il poursuivi, insistant sur la différence avec d’autres conflits dans le monde où les médias internationaux ne sont pas empêchés de travailler.
« Il y a quatre jours, nous avons entendu le président Trump annoncer à Davos le Conseil de la paix pour gérer Gaza. La guerre est terminée. Il n’y a actuellement aucune justification, d’un point de vue légal, professionnel et sécuritaire, pour une interdiction globale de la couverture médiatique », a plaidé Me Sher. « Les risques ne sont pas les mêmes qu’au plus fort de la guerre », a-t-il ajouté. Plus de 450 Palestiniens sont morts dans des frappes israéliennes depuis l’accord de cessez-le-feu, selon les autorités locales, et trois soldats ont été tués.
Embarras des avocats du gouvernement
L’argumentaire du gouvernement est essentiellement sécuritaire, similaire à celui avancé depuis les premiers recours, fin 2023. « Il n’y a pas de droit inhérent à entrer dans Gaza. Il y a un droit d’empêcher cela en fonction des circonstances des combats », a expliqué Yonatan Nadav, le défenseur de l’Etat – une affirmation contestée dans la mesure où le territoire de Gaza ne relève pas de la souveraineté d’Israël selon le droit international. « L’entrée des journalistes n’est pas considérée comme faisant partie des droits que le droit international exige qu’Israël respecte », a toutefois affirmé l’avocat.
Le gouvernement avance notamment que la présence de journalistes dans la bande de Gaza pourrait mettre en danger les soldats israéliens, qui continuent d’occuper plus de la moitié du territoire palestinien. Il explique aussi que l’entrée dans Gaza serait aussi dangereuse pour les journalistes eux-mêmes. Le gouvernement met enfin en avant les autorisations ponctuelles de reportage accordées aux médias pour entrer dans la bande de Gaza sous la protection et le contrôle de l’armée – des « embed » dans le jargon journalistique – sans liberté de mouvement ou possibilité de rencontrer des Palestiniens.
Le principe de l’ouverture du point de passage de Rafah, accepté dimanche 25 janvier par le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a, de fait, affaibli la position du gouvernement. « Rafah est ouvert, la requête ne devient-elle pas sans objet ? », a demandé un des magistrats, pendant l’audience, sous-entendant que cette ouverture pouvait modifier la donne. Réponse embarrassée du représentant de l’administration : « Je ne sais pas. » Autre question soulevée par les magistrats : « Quelle est la différence entre les travailleurs humanitaires et les médecins, et les journalistes du point de vue de la sécurité ? » Réponse tout aussi embarrassée des avocats du gouvernement : « Même avec les autres, déjà entrés [à Gaza], il y a un risque. »
Au nom de la sécurité nationale, le gouvernement a demandé, et obtenu, qu’une partie de l’audience se déroule à huis clos, sans la présence de la presse, ni même des avocats de l’association, pour présenter des documents censés soutenir sa position. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 71 000 personnes ont été tuées par l’armée israélienne, une estimation du ministère de la santé de Gaza, contrôlé par le Hamas, jugée fiable par les organisations internationales. Parmi eux, plus de 230 journalistes palestiniens sont morts.
Luc Bronner
Le Monde du 26 janvier 26
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