Gaza : « Les prisonniers palestiniens sont victimes d’agressions et de viols » dénonce Sara Bashi, directrice du Comité public contre la torture en Israël

 

« Au centre de détention de Sde Teiman, j’ai vécu les pires jours de ma vie. Je souffre encore de graves traumatismes. Ils m’ont maintenu nu, et des soldats ont lâché des chiens sur moi qui m’ont attaqué. Ils m’ont frappé au pénis, l’ont attaché avec une corde en plastique, ce qui a provoqué un gonflement et des saignements », a révélé à B’Tselem un Palestinien qui a requis l’anonymat par crainte de représailles après sa libération en octobre 2025.© Jamal Awad/Xinhua
La directrice du Comité public contre la torture en Israël, Sari Bashi, dénonce les arrestations qu’Israël poursuit dans la bande de Gaza malgré le cessez-le-feu et les conditions de détention de tous les détenus. Elle alerte également sur la volonté du régime israélien de mettre en place la peine de mort pour les Palestiniens.
Un récent rapport de B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme, est intitulé « Bienvenue en enfer ». Il actualise le document d’août 2024, avec 21 nouveaux témoignages de Palestiniens sur les conditions de détention dans diverses prisons et centres de détention israéliens, faisant suite à une première publication qui en comportait 55. On y trouve ainsi les paroles de Tamer Qarmut, originaire de Beit Lahiya, dans le nord de la bande de Gaza, agressé sexuellement à l’aide d’un bâton par des soldats israéliens.
« Au centre de détention de Sde Teiman, j’ai vécu les pires jours de ma vie. Je souffre encore de graves traumatismes. Ils m’ont maintenu nu, et des soldats ont lâché des chiens sur moi qui m’ont attaqué. Ils m’ont frappé au pénis, l’ont attaché avec une corde en plastique, ce qui a provoqué un gonflement et des saignements », a révélé à B’Tselem un Palestinien qui a requis l’anonymat par crainte de représailles après sa libération en octobre 2025.
Selon son dernier rapport de septembre 2025, le Service pénitentiaire israélien (IPS) détenait 10 863 Palestiniens classés par le régime israélien comme « prisonniers de sécurité ». L’armée israélienne gère quatre centres de détention militaires mais ne fournit pas de données sur le nombre de prisonniers.
Parmi tous ces détenus, 3 521 sont définis comme « détenus administratifs », c’est-à-dire des Palestiniens emprisonnés sans procès et sans possibilité de se défendre. 2 623 autres sont présentés comme des « combattants illégaux », détenus sans statut officiel de prisonnier de guerre (conformément aux Conventions de Genève).
Enfin, 3 227 sont définis comme « détenus de sécurité », c’est-à-dire des Palestiniens faisant l’objet de poursuites judiciaires mais n’ayant pas encore été condamnés. Les 1 492 autres sont des « condamnés pour des raisons de sécurité » ayant écopé de peines de prison prononcées par un tribunal.

Les autorités israéliennes continuent-elles d’arrêter et de détenir des personnes originaires de Gaza ?
Oui. Malgré le cessez-le-feu, l’État d’Israël a reconnu qu’il continuait d’arrêter des personnes dans la bande de Gaza et de les détenir sans inculpation ni procédure régulière, notamment dans des centres de détention militaires où les conditions de vie sont déplorables.
Selon un document récemment déposé par l’État dans le cadre d’une action en justice intentée par le Comité public contre la torture contestant une loi autorisant la détention sans procès de personnes originaires de Gaza dans des conditions déplorables, les autorités ont reconnu qu’à la fin du mois de décembre, elles détenaient 1287 personnes originaires de Gaza, y compris des personnes arrêtées récemment après le cessez-le-feu du 10 octobre.
Ces personnes sont détenues sans inculpation sur la base d’une déclaration de dangerosité fondée sur des preuves qu’elles et leurs avocats ne peuvent ni consulter ni contester. Et, en vertu d’amendements draconiens à la loi, ces personnes peuvent être détenues pendant de longues périodes sans même être présentées à un juge, sans avoir besoin d’un avocat et sans qu’un responsable militaire ne fournisse la raison de leur détention.

Israël recourt à ce qu’il appelle l’incarcération de « combattants illégaux ». De quoi s’agit-il exactement ?
Il s’agit d’une loi qui autorise la détention sans procès, des personnes originaires de Gaza. Avant le 7 octobre 2023, le nombre de personnes détenues en vertu de cette loi était relativement faible ; aujourd’hui, ce nombre a explosé. Des milliers de personnes sont ou ont été détenues en vertu de cette loi, et les conditions de détention se sont aggravées, notamment par les moyens que j’ai mentionnés.

Quelle est la différence avec la détention administrative ?
La loi sur les « combattants illégaux » a été mise en place pour remplacer la détention administrative pour les habitants de Gaza. La détention administrative est donc une détention sans procès pour les Palestiniens de Cisjordanie, qui relevait auparavant de la législation militaire en vigueur en Cisjordanie. La bande de Gaza, qui était directement administrée par Israël jusqu’en 2005, disposait également d’une législation militaire autorisant la détention administrative.
Mais en 2005, lorsque le gouvernement israélien a dissous le gouvernement militaire, il a commencé à utiliser la loi sur les combattants illégaux pour faire essentiellement la même chose : détenir des personnes à Gaza sans procès. Cependant, depuis le 7 octobre 2023, Israël a introduit des amendements draconiens qui aggravent encore une loi déjà terrible en allongeant la durée de détention sans comparution devant un juge, sans accès à un avocat et sans qu’un responsable militaire ne fournisse d’explication quant aux raisons de la détention.

Quelles sont les conditions de détention des prisonniers palestiniens ?
Épouvantables. À notre connaissance, une centaine de Palestiniens sont morts en détention ces deux dernières années. Les détenus subissent des actes de torture, des passages à tabac, sont contraints de rester assis ou debout dans des positions inconfortables, sont exposés en permanence à une musique forte, sont isolés, privés de sommeil, vivent dans des cellules surpeuplées où les maladies infectieuses se propagent rapidement, et sont privés de soins médicaux vitaux. Ils sont également victimes d’agressions physiques et de viols.

Ces prisonniers bénéficient-ils d’une forme de protection ?
En vertu du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme, le gouvernement israélien est tenu de traiter tous les détenus avec humanité et de la même manière que tous les autres détenus dans les prisons israéliennes. Il est nécessaire d’autoriser les visites du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), les visites familiales et un accès suffisant à une cantine alimentaire adéquate ; or, tout cela est suspendu depuis le 7 octobre 2023.
Ces personnes ne sont pas autorisées à voir leurs proches. Les visites du CICR sont suspendues. Le ministre israélien de la Police a officiellement instauré des protocoles pires que les conditions habituelles de détention des Palestiniens, notamment la réduction des rations alimentaires et l’autorisation d’un surpeuplement qui favorise les maladies infectieuses. Les détenus sortent de prison battus, brisés, émaciés et couverts de gale. La situation n’a jamais été aussi grave.

Que fait le Comité public contre la torture en Israël ?
Depuis 1999, notre Comité lutte contre la torture et autres formes de traitements cruels et inhumains, inhérents au droit israélien. Or, depuis le 7 octobre 2023, ces pratiques se sont considérablement aggravées et, il est important de le préciser, il s’agit de tortures pratiquées principalement sur des Palestiniens. Le gouvernement israélien met ainsi en œuvre une politique de suprématie juive au détriment de la santé physique et psychosociale des détenus palestiniens.
Notre action consiste à rendre visite aux personnes incarcérées, à recevoir les appels et les demandes de leurs familles. Nous pouvons déposer des plaintes en leur nom afin de faire cesser la torture et exiger des comptes aux gardiens de prison et aux responsables militaires quant aux mauvais traitements infligés à ces personnes. Nous œuvrons à la modification des lois et des politiques, notamment la loi sur les « combattants illégaux » et la nouvelle loi sur la peine de mort qui autorisent et imposent des traitements cruels et inhumains, principalement contre les Palestiniens.

Saisissez-vous les tribunaux internationaux, la CPI ou la CIJ ?
Vous voyez toutes les difficultés que cela implique. Nous déposons de nombreux recours auprès des instances internationales, comme récemment auprès de la Convention des Nations Unies contre la torture et du Comité de surveillance du respect ou non de cette convention par Israël. Nous avons déposé un rapport détaillé.
C’est crucial, car le gouvernement israélien diffuse de la désinformation et de la mésinformation concernant son recours à la torture. Nous fournissons donc des preuves concrètes et irréfutables que le gouvernement israélien bafoue ses obligations internationales et viole même le droit israélien dans sa manière de traiter les Palestiniens.
Nous intentons également des actions individuelles en justice afin d’exiger des enquêtes sur les causes des décès en détention et de contester les décisions de ne pas enquêter sur les agissements de certains gardiens de prison ou militaires ayant torturé des détenus palestiniens. Nous contestons également les procédures qui entravent l’accès des détenus palestiniens à leurs avocats.

Il existe un projet de loi présenté à la Knesset autorisant la peine de mort pour les Palestiniens. De quoi s’agit-il ?
Le parlement israélien accélère l’adoption d’un projet de loi sur la peine de mort qui, de fait, la rétablirait dans le droit israélien, mais uniquement pour les Palestiniens. Ce texte ne s’appliquerait qu’aux Palestiniens condamnés pour des crimes contre des juifs israéliens, principalement par des tribunaux militaires où les procédures légales sont bafouées. Dans ce cadre, qu’il s’agisse de la loi actuelle ou du projet de loi, la peine de mort serait obligatoire.
Aucune commutation de peine ne serait possible et les exécutions se dérouleraient dans le plus grand secret : l’identité des auteurs, le matériel utilisé et les autres aspects de l’exécution seraient tenus secrets. Ce texte est draconien, même au regard des normes des autres pays appliquant la peine capitale.
La peine de mort est toujours illégale car elle constitue intrinsèquement un châtiment cruel et inhabituel qui engendre des souffrances atroces et viole le droit à la vie. Mais cette forme de loi, sans aucune disposition pour exclure les enfants et sans aucune garantie de procédure régulière, est presque sans précédent.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 28 janvier 26

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