Le président américain a invité une soixantaine de pays à participer au comité, conçu d’abord pour orchestrer la reconstruction de Gaza. Mais la Maison Blanche a revu ses ambitions pour cette « organisation internationale ».
Plus rien ne semble trop grand pour Donald Trump. Le président américain s’imagine désormais en faiseur de paix et de prospérité dans le monde entier, s’érigeant en maître d’une « organisation internationale » à même de supplanter les lenteurs, et parfois la paralysie, de l’Organisation des Nations unies (ONU).
Après avoir annoncé, samedi 17 janvier, la seconde phase du plan de paix à Gaza, la Maison Blanche a invité une soixantaine de pays à participer au « conseil de la paix » ou « board of peace », pièce essentielle du programme adopté en octobre 2025 après le cessez-le-feu dans la bande de Gaza. Initialement censé soutenir l’administration palestinienne, orchestrant la reconstruction et le développement économique de l’enclave dévastée par la guerre, ce board, approuvé par un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 2025, devait limiter son rôle à Gaza et se clore en 2027.
Mais sa charte, ébruitée dans la presse, montre que le président américain a revu ses ambitions. L’organe a désormais pour mission de « promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légale, et assurer une paix durable dans les régions affectées ou menacées par des conflits ». Donald Trump laisse filtrer son objectif sous-jacent : doubler l’ONU qu’il méprise. « Déplorant que trop d’approches de la construction de la paix entretiennent une dépendance permanente et institutionnalisent la crise au lieu d’aider les populations à en sortir », le président américain suggère d’avoir « le courage de s’écarter d’approches et d’institutions qui ont trop souvent échoué ». Nulle part dans le document ne figure la mention de Gaza.
Dans son organigramme idéal, une soixantaine de pays seront représentés. La Chine, adversaire de l’administration américaine, n’y aura pas sa place, et plus personne ne pourra opposer de droit de veto. Donald Trump sera le véritable arbitre des décisions finales, où, selon ses mots, le « bon sens » et le « pragmatisme » prévaudront. Le président américain, qui semble penser, depuis son opération militaire au Venezuela, le 3 janvier, orchestrée sans se soucier du droit international, que plus rien ni personne ne peut lui résister, a peu de doute sur sa capacité à attirer chefs d’Etat et de gouvernement à qui il réclame 1 milliard de dollars (860 millions d’euros) pour un siège permanent à « son » board.
Silences embarrassés et refus polis
Une cérémonie est déjà prévue, jeudi 22 janvier, pour saluer sa victoire et la formation de son comité de paix depuis le Forum économique de Davos, en Suisse, où se retrouvent les dirigeants des plus grandes entreprises et les représentants politiques du monde entier. « Trump vit dans un monde qu’il fabrique lui-même (…) il aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures et croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre », analyse l’historienne Elisabeth Roudinesco dans un entretien au Grand Continent, daté du 16 janvier. Mais, à la fin, qui signera son document ?
Lundi 19 janvier, l’initiative du président américain suscitait doutes et, parfois, gêne chez nombre de dirigeants. Moins d’une dizaine avait répondu positivement à la lettre du milliardaire américain au ton grandiloquent vantant les mérites de cet « effort historique et magnifique », pour mettre en œuvre le « conseil le plus impressionnant et influent jamais réuni ». Parmi eux, Viktor Orban, le premier ministre hongrois dont les méthodes illibérales défient la démocratie. Le président argentin, Javier Milei, surnommé dans son pays « el loco » (le fou), s’est aussi félicité de l’« honneur » fait à son pays tout comme le ministère des affaires étrangères de Biélorussie qui dit Minsk « prêt » à rejoindre ce conseil. L’autocrate Alexandre Loukachenko qui dirige la Biélorussie d’une main de fer depuis plus de trente ans mérite, selon Donald Trump, l’« honneur réservé à ceux qui sont prêts à diriger par l’exemple et à investir brillamment dans un avenir sûr et prospère pour les générations à venir ».
Ailleurs dans le monde, le président américain n’avait récolté, dans la soirée de lundi, que silences embarrassés ou refus polis. Le Canada « ne paiera pas pour un siège » au « conseil de paix » de Donald Trump, a indiqué, lundi, une source au sein du gouvernement. Le premier ministre, Mark Carney, a bien l’« intention », fait-il savoir, « d’accepter l’invitation » mais pas aux conditions du président américain.
Le Brésil de Lula, qui redoute de voir le président américain concentrer des « pouvoirs excessifs », estime que cette proposition supplanterait l’ONU et la regarde avec circonspection, indique une source brésilienne.
Une provocation de plus
Froissé de voir la Turquie et le Qatar invités, le bureau du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou avait signalé, samedi, que cette initiative n’avait pas été « coordonnée » avec l’Etat hébreu. « C’est notre show, pas le sien », a riposté un officiel américain, cité le 17 janvier par le site Axios. « S’il veut qu’on négocie avec Gaza, ce sera à notre façon », complète la même source, citée par le site américain.
Au moment où le président des Etats-Unis fait vaciller l’Alliance transatlantique en prétendant s’emparer du Groenland par la force, menaçant l’Europe de surtaxe douanière si elle ne cède pas à ses exigences sur ce dossier, cette initiative nourrit les inquiétudes du sein du Vieux Continent. S’agit-il de décrédibiliser l’ONU ? Donald Trump veut-il véritablement promouvoir la paix ? L’Europe a des raisons de douter. « Etant donné que votre pays a décidé de ne pas m’attribuer le prix Nobel pour avoir mis fin à huit guerres, je ne me sens plus tenu de penser uniquement en termes de paix », assume Donald Trump dans un courrier diffusé, lundi, sur X et adressé au premier ministre norvégien, Jonas Gahr Store.
Comme une provocation de plus faite à cette Europe continuellement maltraitée par l’allié américain, la Maison Blanche a convié, à ce board of peace, Vladimir Poutine. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov a confirmé, lundi, au média russe Ria Novosti l’invitation faite à l’ancien officier du KGB sans dire si elle était, ou non, acceptée. Le Kremin « étudie tous les détails de l’offre » en espérant des « discussions avec Washington pour en examiner toutes les nuances », a précisé M. Peskov. M. Poutine, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour internationale de justice pour crimes de guerre, est vu en Europe, comme la principale menace à la paix sur le Vieux Continent depuis l’invasion de l’Ukraine, en 2022.
Emmanuel Macron a indiqué, lundi, par le biais de son entourage, qu’« à ce stade, la France n’entendait pas donner une suite favorable » à l’offre qui lui avait également été faite. Même si le poids de Paris s’est considérablement affaibli sur la scène internationale, ce non, venu d’une puissance nucléaire membre du Conseil de sécurité de l’ONU, n’est pas anodin. Il est le reflet d’une ligne européenne. La veille, le board of peace avait fait l’objet de discussion lors d’une réunion d’ambassadeurs de l’Union européenne où des « doutes sérieux » ont été émis, rapporte une diplomate européenne. Les Européens disent vouloir examiner le cadre juridique de ce conseil avant de prendre position. « Entre accepter et décliner, il y a une zone d’ombre : attendre », glisse une diplomate à Bruxelles.
Par Claire Gatinois
Le Monde du 20 janvier 26
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