| Des Palestiniens déplacés, dans un campement de tentes, à Gaza, le 27 janvier 2026. DAWOUD ABU ALKAS/REUTERS |
A l’occasion d’une conférence de presse tenue lundi 26 janvier, des collectifs et des structures des secteurs de la culture, de la recherche et de l’enseignement supérieur ont dénoncé la suspension, par le gouvernement français, de l’éligibilité des artistes et des scientifiques de Gaza au programme Pause.
Placé sous la tutelle de quatre ministères, ce dispositif permet l’accueil en urgence d’artistes et de scientifiques étrangers en danger, grâce à un financement conjoint de l’Etat (60 %) et des structures d’accueil (40 %) pour une durée d’un an renouvelable.
Depuis qu’Israël a lancé son offensive dévastatrice contre l’enclave palestinienne, en représailles aux massacres menés par le Hamas, le 7 octobre 2023, 41 lauréats gazaouis ont été évacués depuis Gaza ou l’Egypte, la dernière fois le 11 juillet 2025. Alors que les structures d’accueil attendent depuis des mois la relance des évacuations, interrompues par la France en août 2025 à la suite de propos antisémites tenus par une étudiante gazaouie, Nour Attaalah, pourtant non lauréate de Pause, et reprises au compte-gouttes depuis fin octobre – pour des personnes hors programme Pause –, le couperet est finalement tombé : dans un courrier du 22 janvier, les responsables du programme ont annoncé aux structures d’accueil que les Gazaouis sont désormais exclus du dispositif, « car le gouvernement français ne peut pas les évacuer ».
Pointant un « racisme antipalestinien » saturant « le champ médiatique et politique » français, Marion Slitine, chargée de recherche au CNRS et fondatrice du collectif Maan, qui soutient les artistes palestiniens, a appelé le gouvernement à revenir sur sa décision qui, selon elle, « relève d’un acte discriminatoire notoire », empêchant la sortie du territoire « de potentiels témoins des massacres à Gaza ». Consternés, les participants dénoncent à l’unisson le manque de volonté politique de la France, qui invoque des blocages imposés par Israël et la Jordanie.
« Punition collective »
« Si la raison du blocage est que la France ne peut pas mener d’évacuations depuis la Palestine, alors pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, évacués l’année dernière par l’Espagne et l’Italie, sont-ils toujours bloqués en Europe depuis des mois, faute d’un titre de séjour délivré par la France ? », interpelle Marion Slitine, qui rappelle que la France n’a, dans l’ensemble, évacué que « 652 personnes, quand l’Italie en a évacué 1 400 ». « Cela prouve que quand on veut, on peut », renchérit Patrick Zahn, président de l’association Juristes pour le respect du droit international, qui estime qu’en dérogeant à ses obligations légales de protection, la France contribue à mettre ces lauréats en danger.
« Ces personnes sont bien plus en danger que les autres », insiste le juriste, soulignant qu’Israël a délibérément détruit les secteurs éducatif et culturel du territoire palestinien. Rappelant qu’une commission indépendante des Nations unies a qualifié l’offensive israélienne dans l’enclave côtière de « génocide », Didier Fassin, professeur au Collège de France, accuse l’Etat d’avoir soumis les Gazaouis à « une punition collective » en suspendant les évacuations après les propos de Nour Attaalah. Celle-ci, qui devait intégrer Sciences Po Lille à la rentrée de septembre de la même année, a été désinscrite et expulsée du territoire français.
Quelque 21 lauréats et leurs familles – soit 115 personnes – sont aujourd’hui bloqués à Gaza, pour certains depuis plus d’un an et demi. En décembre 2025, les autorités n’ont validé que 12 nouveaux dossiers – ceux qui n’ont pas de famille – sur les 67 sélectionnés par Pause. Les participants appellent à la validation des 55 candidatures restantes par les ministères de tutelle.
« Traitement discriminatoire »
Maisons d’édition, théâtres, bibliothèques ou encore universités, les structures d’accueil expriment leur désarroi face à des candidats plongés dans des conditions de vie « épouvantables ». « On ne sait pas quoi dire à ces artistes avec lesquels nous sommes liés. Il nous semble impensable de les abandonner », déclare Marine Relinger, dramaturge et cinéaste. « Le non-respect de ce que l’on doit aux personnes à Gaza nous inquiète énormément », ajoute Blandine Dujardin, directrice adjointe du Théâtre du Nord.
Membre du collectif Universitaires avec Gaza, qui accompagne les étudiants dans leurs démarches, Bien Do Bui dénonce le « traitement discriminatoire » subi par les jeunes Gazaouis, notamment pour l’accès aux visas, « bien plus difficile que pour les autres pays » : « Le garant financier, suffisant ailleurs, ne suffit pas dans leur cas. » Malgré des garanties solides, certains étudiants ont dû renoncer faute de bourse du gouvernement français, critère qui leur a été imposé par les autorités.
Invités à s’exprimer en vidéo lors de la conférence de presse, des Gazaouis lauréats du programme ont fait part de leur espoir que la situation se débloque rapidement. En avril 2025, Ahed Helles, professeur d’architecture et d’urbanisme à l’université Al-Aqsa de Gaza, a obtenu une bourse de recherche et un poste à l’université de Versailles, mais son évacuation a été suspendue sans raison avant qu’il n’apprenne que cela faisait suite aux propos antisémites de l’étudiante.
« Ce qui nous a profondément peinés, c’est que mes collègues et moi-même soyons punis pour quelque chose que nous n’avons pas fait, que nous ne soutenons pas, que nous rejetons et condamnons fermement », confie-t-il depuis Gaza. Connecté depuis l’Espagne, le visage sombre, Mahmoud Alshaer, écrivain et lauréat attendu au Collège de France, a été évacué avec sa famille en octobre 2025 et reste bloqué en attente de son visa français. « J’ai quitté Gaza il y a quatre mois, après avoir perdu ma maison, mon travail et tout ce que j’avais construit au fil des ans. Cette attente n’est pas qu’une question de temps. C’est une question de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre et n’a pas encore atteint son refuge définitif. Une attente qui aggrave nos souffrances. »
Marie Jo Sader
Le Monde du 27 janvier 26
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