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"La butte rouge" (Marc Ogeret) |
Les rangées de vignes fraîchement plantées longent les collines ondulantes du paysage aride. Tout près, on tombe sur un vélo d’enfant abandonné, une vieille valise et une botte poussiéreuse : les vestiges d’une communauté palestinienne récemment expulsée par les colons israéliens. Un vieil homme, M. Issa Abou Al-Qabach, connu sous le nom d’Abou Safi, raconte comment ces derniers l’ont chassé de sa maison à Khirbet Ar-Rathim. « Ils n’ont cessé de nous menacer, chaque nuit, chaque jour, chaque heure, ils nous ont humiliés… Cinq d’entre eux m’ont frappé avec leurs M16, juste entre les yeux. Ils m’ont dit : “Tu mourras si tu ne pars pas, tu as cinq jours pour partir.” »
Les collines au sud de la ville d’Hébron figurent parmi les régions où la viticulture progresse le plus rapidement. À mesure que les attaques s’intensifient, les terres palestiniennes sont vidées, saisies puis intégrées aux colonies, ouvrant la voie à l’annexion de la Cisjordanie par Israël. « Mon grand-père avait acheté cette terre à une autre tribu à l’époque ottomane. Elle a été transmise à mon père, puis à nous… Nous vivions de ses récoltes, de ses bénédictions », ajoute Abou Safi. Mais, aujourd’hui, « tout a disparu… Nous sommes ruinés, dispersés… Ils nous ont déracinés ». Abou Safi est décédé quelques mois après cet entretien. Son cas illustre la situation délétère de la Dheffa, la « rive » ouest du Jourdain. Khirbet Ar-Rathim fait ainsi partie des soixante-dix communautés palestiniennes déplacées de force depuis octobre 2023. Au cours des deux dernières années, plus de mille Palestiniens ont été tués, et des milliers d’autres blessés, dans des attaques menées par l’armée israélienne ou par des colons.
Le gouvernement investit massivement
La plantation de vignes offre des perspectives économiques aux colons, tout en empêchant les Palestiniens de revenir sur leurs terres. Deux entreprises viticoles installées dans la région d’Hébron écoulent leurs bouteilles sur le marché français : La Forêt Blanche, fondée par un colon reconnu coupable du meurtre de trois Palestiniens, et Antipod, qui opère dans la colonie israélienne de Kiryat Arba et commercialise sa production sous trois appellations (Jerusalem Winery, Noah Winery et Hevron Heights Winery).
Avant de fonder son domaine viticole, M. Menachem Livni, un des dirigeants du groupe extrémiste Jewish Underground (HaMakhteret HaYehudit, en hébreu), avait été condamné pour le meurtre de trois étudiants palestiniens à Hébron et pour avoir blessé trente-trois personnes en 1983. Il avait également été impliqué dans des tentatives d’assassinat de maires palestiniens en Cisjordanie et dans un projet d’attentat contre la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem. Condamné à l’emprisonnement à perpétuité en 1985, il sera libéré moins de sept ans plus tard à la faveur d’une grâce présidentielle (1).
À sa sortie de prison, il se lance dans la viticulture dans la région d’Hébron en fondant en 2003 le domaine Livni Winery. Il s’associe ensuite avec deux Français, l’œnologue Bruno Darmon et l’homme d’affaires Yaacov (Jacques) Bris. Ensemble, ils rebaptisent le domaine La Forêt Blanche en 2018.
Le domaine de M. Livni n’est pas un cas isolé : d’autres entreprises viticoles dans la région sont également liées à des colons impliqués dans des violences contre des Palestiniens. Des documents obtenus par l’organisation de veille Kerem Navot révèlent que la société Ba’al Hamon cultive aussi la vigne dans les collines du sud d’Hébron. Parmi ses actionnaires figure M. Shimon Ben Gigi, « coordinateur de la sécurité » à Havat Maon, un avant-poste de colons considéré comme illégal même au regard du droit israélien. M. Ben Gigi a été poursuivi pour agression et a été cité dans de multiples faits de violences et de harcèlement contre des habitants palestiniens (2).
Les régions viticoles constituent une part appréciable des territoires occupés, qu’ils soient palestiniens ou syriens. Selon un rapport préparé pour le Conseil de la vigne en Israël, on estime à 1 320 hectares la superficie des vignobles dans le plateau du Golan occupé (3). En Cisjordanie, il est plus difficile d’évaluer l’étendue des vignobles implantés par les colons, car Israël ne fait aucune distinction entre son territoire reconnu et ceux de ses colonies. Toutefois, selon le Conseil, les collines de Judée — dont une partie se situe au-delà de la « ligne verte », démarcation reconnue internationalement — figurent parmi les régions viticoles les plus importantes après le Golan.
Le chercheur israélien Dror Etkes met en garde : les chiffres officiels ne reflètent pas l’ampleur réelle de l’agriculture coloniale en Cisjordanie. « Il y a de nombreuses saisies de terres qui ne sont pas recensées. On observe une expansion ces dernières années, notamment dans des zones comme le sud d’Hébron », explique celui qui a cartographié 1 300 hectares de vignobles en Cisjordanie. Sur son ordinateur portable, il montre des images aériennes documentant la dépossession progressive des paysans palestiniens au fil des décennies.
Non loin de Ramallah, cette expansion coloniale a profondément transformé le paysage. Mme Iman Hamayel se souvient d’une enfance imprégnée des sons et des saveurs de la terre de sa famille à Jabal Al-Taweel (la « haute colline »), dans la municipalité d’Al-Bireh : « Ma mère et moi y allions tôt le matin, accompagnées par le chant des oiseaux. Nous portions un panier chacune et nous les remplissions de figues. Pendant la saison des récoltes, nous allions cueillir les olives après l’école. C’était comme une fête. Ensuite, ils ont commencé à nous interdire d’y aller. »
À la fin des années 1990, les propriétaires palestiniens ont perdu l’accès à leurs terres lorsque la colonie de Psagot, établie en 1979 sur les terres d’Al-Bireh, s’est progressivement étendue, accaparant vergers et oliveraies. Depuis 1967, Israël a ainsi saisi plus de 200 000 hectares de terres (4).
En 1998, M. Yaakov Berg, né en Union soviétique et installé avec sa famille dans cette colonie illégale, a commencé à planter des vignes sur des terres prises aux Palestiniens. Cinq ans plus tard, pendant la seconde Intifada, alors qu’il fondait avec sa femme la cave Psagot, l’armée israélienne a posé une clôture empêchant définitivement les propriétaires palestiniens d’accéder à leur terre de Jabal Al-Taweel.
« Une fois, ma mère a réussi à s’infiltrer pour voir la terre… Ils avaient arraché les oliviers et les figuiers et planté des vignes », poursuit Mme Hamayel. En toute illégalité, M. Berg a construit une maison avec piscine sur les terres des Palestiniens spoliés. En 2003, l’Administration civile israélienne de Cisjordanie a émis un ordre de démolition à son encontre qui n’a jamais été exécuté. Sa cave a quant à elle bénéficié de l’équivalent de plus de 1 million d’euros de subventions publiques (5). Elle a également reçu des fonds de la famille américaine Falic, qui a investi plus de 1 million de dollars et est devenue actionnaire majoritaire de Psagot (6). Ses vignobles s’étendent désormais sur plus de huit hectares de terres palestiniennes.
Comme Psagot, de nombreuses caves situées dans les territoires occupés jouissent de généreuses subventions, d’avantages fiscaux et de l’accès à l’eau pour l’irrigation fourni par l’entreprise publique israélienne. « Le gouvernement israélien en général, et plus encore celui qui est en place actuellement, investit massivement dans ce système », confirme M. Etkes. Ces subventions étatiques et l’appui de la famille Falic ont permis à Psagot de passer du statut de petite exploitation à celui d’exportateur primé. La cave dispose aujourd’hui d’un centre d’accueil proposant des visites, des banquets et des événements privés, ainsi que d’une pâtisserie récemment ouverte. Selon son site Internet, celle-ci « connaît une croissance constante », produisant environ un million de bouteilles de vin, dont plus de 70 % sont exportées dans le monde entier — y compris en France.
Ainsi, dans les rayons d’un Hypercacher et chez un caviste de banlieue parisienne, des bouteilles estampillées La Forêt Blanche, Golan Heights Winery ou Jerusalem Winery sont en bonne place. Une grande variété de vins des colonies est également disponible sur des sites de vente en ligne comme Anavim, Mes Vins Cacher, La Route des Vins, Winess, Houra, La Bouteille Dorée ou Vino Club. Invariablement, les étiquettes assurent qu’il s’agit de « vin d’Israël ». Elles portent plus rarement cette précision très euphémique : « fabriqué dans les hauteurs du Golan, sous juridiction israélienne ». Une mention dénuée de toute valeur légale, puisque aucun texte de droit international ne reconnaît une telle « juridiction » sur ce territoire syrien annexé en 1981. Selon les Nations unies, le Golan demeure à ce jour un territoire occupé.
Chez Auchan, dans le rayon kasher, on peut trouver du Recanati et du Barkan. Si ces domaines viticoles ont bien leur siège en Israël, ils s’approvisionnent en raisins sur le plateau du Golan et en Cisjordanie occupée. Un rapport du centre de recherche indépendant Who Profits révélait dès 2011 que Barkan y possède des vignobles, tandis que Recanati affiche des vignobles du Golan sur son site Web.
Israël produit quelque 45 millions de bouteilles de vin par an et a vu ses exportations doubler en dix ans, d’après l’Institut israélien des exportations ; l’Union européenne en absorbe près d’un tiers. Malgré son statut de premier producteur mondial et la profonde crise économique actuelle du secteur viticole, la France elle-même importe chaque année environ 600 000 litres de vin israélien, pour plus de 5 millions d’euros, ce qui en fait le plus important marché européen pour Tel-Aviv — environ 10 % de ses exportations totales.
Se conformer au droit international ?
Principal partenaire commercial d’Israël, l’Union représente quant à elle environ un tiers de son commerce extérieur, tandis que le total du commerce bilatéral de biens s’élève à 42 milliards d’euros par an. Face aux contestations de la société civile et des organisations de défense des droits humains, Bruxelles tente de se conformer, en surface, au droit international, tout en préservant autant que possible les intérêts de Tel-Aviv.
Depuis 2004, les exportateurs israéliens sont tenus de fournir un code postal indiquant le lieu de production, afin que les marchandises issues des colonies ne bénéficient pas d’un traitement préférentiel au titre de l’accord commercial Union européenne - Israël. Une disposition renforcée en 2012 pour garantir que les accords bilatéraux ne s’appliquent pas à la Cisjordanie occupée ni au Golan. En 2013, l’Union publie des directives supplémentaires interdisant que des subventions et des prêts profitent aux colonies. Dans une foire aux questions (FAQ) mise en ligne peu après par la Commission européenne (7), on trouve la question suivante : « Je produis du vin dans une colonie de Cisjordanie. Ces lignes directrices affecteront-elles mes exportations vers le marché européen ? » Réponse : « Non… Il n’existe aucune limitation concernant les exportations vers l’Union européenne de produits fabriqués dans les colonies. Toutefois, conformément à l’accord d’association, ces produits ne bénéficient pas d’exemptions de droits de douane. » En 2015, nouvel épisode : la Commission publie une notice interprétative demandant aux États membres de veiller à ce que les produits issus des colonies israéliennes soient étiquetés comme tels. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) consolidera cette exigence en 2019, en statuant que les États membres doivent assurer un étiquetage distinct pour les produits issus des colonies, et en interdisant leur commercialisation avec le label « fabriqué en Israël ».
Dans un rapport de 2014 (8), M. François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles (ULB), démontrait qu’au regard des obligations internationales les États devraient tout bonnement interdire les produits des colonies. Cette analyse est confirmée dix ans plus tard par la Cour internationale de Justice (CIJ) dans un avis consultatif dont il résulte que les gouvernements autorisant le commerce avec les colonies israéliennes contribuent à leur maintien et à leur expansion (9).
Se contenter d’indiquer sur un produit qu’il a une origine illégale est insuffisant : « C’est comme si on mettait sur un produit “réalisé avec le travail d’enfants” et qu’on expliquait ensuite que c’est le choix du consommateur d’acheter ou non des produits fabriqués avec le travail des enfants », explique M. Dubuisson.
En 2016, mécontent de l’application en France des directives bruxelloises, M. Berg, patron des vins Psagot, saisit la justice. Appuyé par l’Organisation juive européenne (OJE) et soutenu par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), il dénonce une « discrimination ». Mais son offensive va se retourner contre lui : le Conseil d’État transmet l’affaire à la CJUE, qui, en 2019, juge que le label « produit d’Israël » induit en erreur en occultant que Tel-Aviv agit dans ces territoires en puissance occupante. La Cour rappelle que la mention « colonie israélienne » constitue une exigence liée au respect du droit international et à des considérations éthiques. Son procureur va jusqu’à évoquer le précédent du boycott des produits sud-africains sous l’apartheid, soulignant le droit des consommateurs européens à refuser certains achats.
| Mosab Shawer. – M. Nabil Al-Nawajaan tient une grappe de ses vignes détruites par des colons à Susya, au sud d’Hébron, 2025 © Mosab Shawer |
Fraude délibérée des producteurs
Mais même cette « mesurette » d’obligation d’un étiquetage conforme n’est pas respectée. Un rapport de l’organisation European Middle East Project révélait en 2020 que seulement 10 % des vins produits dans les territoires occupés étaient vendus avec des étiquettes conformes. Durant notre enquête, qui s’est déroulée en 2025, nous n’avons trouvé aucun étiquetage légal sur les nombreuses bouteilles que nous avons eues entre les mains. En analysant les vins trouvés cette année-là dans deux magasins français et une douzaine de sites de vente en ligne, nous avons comptabilisé près de trois cents vins provenant des territoires occupés. La plupart portaient la mention « vin d’Israël ».
En plus de flouer le consommateur, le label « produit d’Israël » permet-il aux producteurs de vins issus des territoires occupés de bénéficier de tarifs préférentiels grâce à l’accord d’association Union européenne - Israël ? Comme nous le confirme une source douanière, les droits de douane « sont réduits ou nuls », mais seulement si l’origine du produit est Israël dans ses frontières reconnues internationalement.
Dans les faits, pourtant, les réglementations concernant la différenciation territoriale et l’étiquetage sont ignorées. En cause, comme le note le rapport de quatre-vingts organisations publié sur le site d’Oxfam, la « fraude délibérée des producteurs israéliens » mélangeant des produits des colonies avec des produits de l’intérieur des frontières reconnues d’Israël (10). L’utilisation de fausses localisations en Israël permet également d’obtenir un traitement commercial préférentiel.
Ainsi, les adresses figurant sur les étiquettes des bouteilles de Jerusalem Winery vendues en France ne correspondent pas à leur lieu réel de production, situé dans la colonie de Kiryat Arba. Des documents de l’entreprise suggèrent qu’elle pourrait s’appuyer sur l’adresse de son site d’embouteillage et sur son enregistrement administratif pour dissimuler l’origine véritable de ces vins, produits en territoire occupé.
M. Dubuisson résume la situation : « Il y a d’un côté une fraude qui s’opère avec une absence totale de coopération des autorités israéliennes, et de l’autre une insuffisance de moyens des services douaniers et une complaisance de l’Union européenne. Les autorités européennes prennent manifestement des mesures qui permettent de sauver les apparences, de faire comme si on faisait quelque chose pour mettre en application les réglementations européennes, mais en réalité elles tolèrent que ça passe indistinctement et que le système soit très inefficace. »
En septembre 2025, après deux ans de massacres et de dévastation à Gaza, la Commission européenne a proposé de suspendre des stipulations commerciales de l’accord d’association Union européenne - Israël, ce qui priverait Tel-Aviv d’une partie de son accès préférentiel au marché européen et entraînerait environ 227 millions d’euros de droits de douane supplémentaires par an. À l’heure où nous publions ces lignes, ce projet est resté lettre morte. En France, le député Aymeric Caron a déposé une proposition de loi visant à interdire l’importation des produits des colonies. Mais, faute d’avoir été soumis au vote lors de la niche parlementaire de La France insoumise (LFI) le 27 novembre 2025, le texte a peu de chances d’être débattu.
À la fin du XIXe siècle, le baron Edmond de Rothschild, fervent soutien du mouvement sioniste, acquiert des terres en Palestine et y importe des cépages français, dans l’espoir de créer des débouchés économiques pour les colons juifs. Selon les chercheurs israéliens Ariel Handel et Daniel Monterescu, cette volonté de moderniser la viticulture dans les colonies juives s’inspire des conceptions associées à la « mission civilisatrice impériale française », où le vin est envisagé comme vecteur de culture et de progrès. Malgré des investissements considérables, l’entreprise échoue : les cépages français s’adaptent mal au climat et aux sols locaux, et les vins ne parviennent pas à s’imposer sur les marchés étrangers.
« Israël n’était pas connu pour son vin avant le début des années 1990, avec la création de la Golan Heights Winery », rappelle Handel. L’objectif, alors, était de reconfigurer l’image du plateau du Golan, afin qu’il apparaisse « non plus comme un territoire occupé, un espace de guerre et de sang, mais comme une sorte d’Europe en Israël… Un lieu de tourisme et de bon goût ».
« La Cisjordanie comme une nouvelle Toscane »
Le rôle du vin dans la normalisation de l’occupation du Golan est tel que le modèle est désormais reproduit par les colons en Cisjordanie. « Ils ont commencé à vendre la Cisjordanie comme une nouvelle Toscane : vin et fromage, chambres d’hôtes », note Handel. Des circuits œnologiques guidés sont proposés aux touristes locaux et internationaux dans les territoires occupés. TripAdvisor et d’autres plates-formes relayent ces itinéraires de wine-washing. Une annonce pour une « visite privée des vins des collines de Judée depuis Jérusalem » promet ainsi « une journée de plaisir et de découverte du patrimoine viticole d’Israël » conduisant les visiteurs dans des établissements comme celui de Psagot.
Les colons vignerons se présentent volontiers comme des pionniers « ramenant la viticulture après deux mille ans » et « ressuscitant » des traditions bibliques, comme l’indique Monterescu (11). « L’agriculture en général, et la viticulture en particulier, occupe une place très forte dans la cosmologie juive, explique-t-il. Elle possède une résonance culturelle et religieuse profonde. Elle est donc à la fois un moyen d’expansion territoriale et de captation foncière, et un marqueur d’enracinement religieux. » Mentionnée des centaines de fois dans la Bible, la vigne apparaît aussi dans de nombreux sites archéologiques, où subsistent d’anciens pressoirs. Les vignerons messianiques des colonies tentent ainsi d’établir un lien direct entre la viticulture moderne et l’âge biblique.
Face à ce discours, les vignerons palestiniens soulignent que la production vinicole locale n’a jamais disparu, même si elle a décliné sous la domination ottomane en raison de l’interdit religieux sur l’alcool. M. Fadi Batarseh est œnologue à la cave de Cremisan, entre Jérusalem et Bethléem, fondée en 1885 par des moines salésiens. Il rappelle que, « avant même la création de Cremisan, nombre de familles chrétiennes produisaient leur vin à domicile ».
La vigne demeure d’ailleurs l’une des cultures les plus répandues en Palestine, après l’olivier et le palmier dattier. Les raisins sont consommés frais ou transformés en raisins secs, en mélasse, en vinaigre ou en confiseries, tandis que les feuilles sont récoltées pour être utilisées dans divers plats locaux. M. Batarseh a ainsi participé à un programme de cartographie des cépages indigènes : « Nos analyses génétiques ont révélé l’existence de vingt et un génotypes, dont quatre adaptés à la vinification — trois blancs et un rouge. » En 2008, Cremisan commence à produire des vins issus de variétés locales — dabouki, hamdani-jandali et baladi —, qui seront distingués dans des compétitions internationales. À la suite de ce succès, la cave israélienne Recanati lance en 2014 un vin similaire, réalisé à partir de raisins fournis par un agriculteur palestinien près de Bethléem.
Les agriculteurs palestiniens, en préservant ces variétés endémiques, sont devenus les « gardiens » d’un savoir viticole ancien, observe Monterescu. Mais, une fois que les caves israéliennes obtiennent l’accès à ces raisins, le paysan palestinien « devient superflu : on n’a plus besoin de lui ». « Aujourd’hui, une multitude de vignerons israéliens produisent du dabouki, du jandali, du hamdani » et commercialisent ces cépages indigènes comme « les anciens raisins bibliques d’Israël », explique le spécialiste.
Pour M. Canaan Khoury, producteur de vin en Cisjordanie occupée dans le village palestinien de Taybeh, l’appropriation de ces variétés par les colons vise à légitimer l’occupation. « Je peux retracer la présence de ma famille à Taybeh sur six cents ans. Pour quelqu’un arrivé de New York il y a quelques années, c’est plus difficile de justifier sa présence. »
Alors que les vins des colonies circulent librement, les produits palestiniens subissent des restrictions draconiennes. « Nous ne pouvons rien importer ni exporter librement. Il nous coûte plus cher d’acheminer le vin de la cave jusqu’au port que du port jusqu’à Tokyo », déplore M. Khoury. Sans compter la violence des colons et l’accaparement des ressources (12) : « Nous avons subi des confiscations de terres par l’armée, et les attaques des colons sont constantes. Nous n’avons même pas accès à notre propre approvisionnement en eau. Les Israéliens nous la volent et nous la revendent en quantité limitée », explique encore notre interlocuteur. Quelques semaines après notre rencontre dans son domaine, des colons ont mené de nouvelles attaques et abattu plusieurs pieds de vigne.
Même s’il n’entretient guère d’illusions, M. Khoury continue de cultiver, de vendanger en famille, de produire du vin et de construire de nouvelles installations : « Nous plaisantons en disant que nous les construisons pour que les colons puissent les prendre. » Ce qui le fait tenir, dit-il, c’est l’attachement à l’héritage familial, à la terre, et la volonté d’offrir à sa fillette un exemple de résistance, d’enracinement et de lutte pour un avenir en Palestine.
Meriem Laribi et Marta Vidal
Le Monde-diplomatique de février 2026
Cette enquête a bénéficié du soutien d’Investigative Journalism for Europe (IJ4EU) ainsi que des contributions d’Omri Eran-Vardi et du collectif AIN.
"La butte rouge" (Marc Ogeret)
Notes
(1) « Condamnés à la détention à vie, les derniers membres du “réseau terroriste juif” ont été libérés au bout de sept ans », Le Monde, 28 décembre 1990.
(2) « Witnesses weren’t questioned, cases were closed : A year after the attack, palestinian villagers still seek justice », Haaretz, Tel-Aviv, 29 novembre 2022,
(3) Herzog Strategic, « Avis et recommandations à la lumière des changements de la politique douanière et des conditions commerciales entre Israël et les États-Unis, et de leur impact sur le secteur viticole israélien, pour le Conseil de la vigne en Israël » (en hébreu), mai 2025.
(4) « State business. Israel’s misappropriation of land in the West Bank through settler violence », B’Tselem, novembre 2021.
(5) Selon les données du ministère des finances israélien, consultées par Shalom Akhshav (La Paix maintenant) et rapportées par l’organisation Who Profits.
(6) « US duty free magnates fund controversial Israeli settlements », Associated Press, 5 septembre 2019.
(7) Cf. eeas.europa.eu/archives/delegations/israel
(8) François Dubuisson, « The international obligations of the European Union and its member states with regard to economic relations with Israeli settlements » (PDF), février 2014.
(9) Cour internationale de justice, « Avis consultatif du 19 juillet 2024. Conséquences juridiques pour les autres États ».
(10) « Trading with illegal settlements : How foreign states and corporations enable Israel’s illegal settlement enterprise », Oxfam, 15 septembre 2025.
(11) Cf. le film de Ian McGonigle, Redemption : Wine and Prophecy in the Land of Israel, 2021.
(12) Cf. Christophe Chaland, « “Aidez-nous à faire face” : l’appel du curé de Taybeh, village chrétien de Cisjordanie, face aux violences des colons », Le Pèlerin, Malakoff, 29 juillet 2025.

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