| Soutenu par les Émirats arabes unis, le Conseil de transition du Sud affirme être désormais solidement implanté dans toutes les provinces de l’ancien État du Yémen du Sud.© REUTERS / Fawaz Salman |
Rien ne va plus entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, les deux pétromonarchies du Golfe les plus en vue, alliées jusque-là. Les tensions couvaient depuis quelques mois, Riyad et Abu Dhabi s’opposant sur des dossiers aussi importants que la Somalie et le Soudan.
Des antagonismes qui ne pouvaient que s’étendre à d’autres dossiers alors que la question de la mer Rouge (Moyen-Orient et Corne de l’Afrique) prend une dimension géopolitique de plus en plus aiguë. D’une certaine manière, le Yémen, le golfe d’Aden et ses îles, balisant l’entrée dans les eaux de cette mer Rouge, ne pouvaient que se retrouver impliqués dans les calculs de ces deux puissances régionales.
Le pays est divisé. Ansar Allah – plus communément désigné sous le nom de Houthis – contrôle une grande partie du nord du pays et la capitale Sanaa, tandis qu’une coalition appuyée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis soutient officiellement le gouvernement internationalement reconnu au sud.
Le spectre d’une guerre civile vieille de dix ans
Le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste, épaulé par les Émirats arabes unis, affirme maintenant avoir pris le contrôle des provinces orientales d’Hadramaout, riches en pétrole, et de Mahra et être désormais solidement implanté dans toutes les provinces de l’ancien État du Yémen du Sud.
Ce qui risque de raviver une guerre civile vieille de dix ans après une longue période d’accalmie, et faire naître de nouvelles incertitudes dans un pays situé à proximité de voies maritimes stratégiques. D’autant que le CTS a joué un rôle important au sein de la coalition combattant, aux côtés du gouvernement internationalement reconnu, contre le mouvement houthiste.
Ce dernier se range dans ce qui est appelé l’axe de la résistance, avec l’Iran, le Hezbollah libanais et les milices chiites irakiennes. Leurs attaques menées contre les navires en mer Rouge, en raison de la guerre à Gaza et en soutien au peuple palestinien, ont perturbé le commerce mondial.
Jeudi 1er janvier, malgré les avertissements et frappes aériennes de l’Arabie saoudite (l’une d’elles a ciblé un convoi émirati à son arrivée au Yémen), le CTS a réaffirmé son intention de poursuivre ses opérations dans ces régions, tout en tendant la main aux forces gouvernementales dans un apparent geste de bonne volonté. « Nous avons lancé aujourd’hui une opération visant à associer les forces sudistes du Bouclier national afin qu’elles assument les responsabilités et les missions qui incombent à nos forces armées », a annoncé le mouvement dans un communiqué.
Cette nouvelle organisation correspond à « notre volonté de répondre aux efforts louables de nos frères de la coalition, afin de garantir la sécurité, la sûreté et l’unité du pays », a-t-il ajouté. Les mises en garde de l’Arabie saoudite, qui a exhorté le mouvement séparatiste à se retirer des régions conquises, et le bombardement du port d’Al-Mukalla, dans le sud du Yémen, aux mains du CTS, a fait bouger les lignes, mais il n’est pas certain que Riyad ait les moyens de sa politique.
« Un partenariat stratégique s’est instauré entre Israël et les Émirats arabes unis »
Pour les Saoudiens, il importe de préserver la sécurité de sa frontière avec le Yémen et ses liens historiques avec la région d’Hadramaout. « Historiquement, Riyad a considéré Hadramaout comme un point d’accès à la mer d’Arabie lui permettant potentiellement de diversifier ses routes commerciales et d’exportation d’énergie », soulignait il y a déjà un an Ibrahim Jalal, chercheur associé au centre de réflexion Carnegie.
Les Émirats arabes unis ont un autre scénario en tête, qui s’appuie sur une certaine autonomie du Yémen du Sud. « Un partenariat stratégique s’est instauré entre Israël et les Émirats arabes unis (désormais signataires des accords d’Abraham de 2020), se traduisant au Yémen par l’établissement de bases et de pistes d’atterrissage sur l’archipel de Socotra et sur le continent méridional, explique le chercheur Nabil Khoury dans un récent texte. Les points forts de la mainmise du Conseil de transition du Sud (CTS) sur le sud du pays se concentrent principalement le long du littoral, assurant ainsi aux Émirats arabes unis le contrôle des ports et des accès à Socotra et à la mer Rouge. » La récente reconnaissance du Somaliland par Israël est à comprendre dans un tel contexte.
Pour les États-Unis, ce qui se passe est un véritable casse-tête au vu des relations politiques, économiques et financières qu’ils entretiennent avec les deux pétromonarchies. Lors de sa récente rencontre avec Donald Trump, Mohammed ben Salmane, prince héritier saoudien, lui avait demandé d’intervenir pour mettre fin au soutien des Émirats aux milices soudanaises, les Forces d’intervention rapide.
Le Yémen apparaît comme la révélation publique de l’antagonisme entre Riyad et Abu Dhabi sur un front beaucoup plus large, qui pourrait avoir des répercussions dans la région entière.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 1er janvier 26
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