L’historienne Sophie Bessis alerte sur l’anéantissement en cours du peuple palestinien et s’attaque à la notion de « civilisation judéo-chrétienne », une imposture qui peut aider à expliquer le laisser-faire des pays occidentaux à Gaza.
« L’État d’Israël – gouverné par son extrême droite – est en train d’exterminer un peuple et de dépecer le Moyen-Orient », s’indignait début mai l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, dans une tribune publiée sur Mediapart, coécrite avec la prix Nobel de littérature Annie Ernaux, l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira et la romancière libanaise Dominique Eddé. La question palestinienne a toujours préoccupé l’essayiste, autrice de nombreux ouvrages, dont un stimulant petit livre récemment paru, La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture (Les Liens qui libèrent, 2025).
Dans un entretien à Mediapart, Sophie Bessis revient sur la genèse de ce concept de « judéo-christianisme », devenu hégémonique en Occident à partir des années 1980, et sur la nécessité de le déconstruire, quand bien même il aurait encore de beaux jours devant lui. Elle analyse le génocide en cours à Gaza au prisme de cette notion et alerte sur un « séisme » dont on n’a « pas encore pris la mesure » concernant l’État d’Israël : « D’héritier des victimes du génocide, il est en train de passer dans le camp des bourreaux aux yeux d’une grande partie de l’opinion mondiale. »
L’expression de « civilisation judéo-chrétienne », que vous qualifiez d’imposture, est-elle une des clés pour expliquer le comportement des pays occidentaux qui refusent de rompre avec leur allié israélien et le laissent mener un génocide à Gaza ?
Avec le génocide nazi, perpétré avec la complicité active ou l’indifférence de la plupart des pays européens, les « valeurs » occidentales ont été bien abîmées. Il fallait leur redonner du contenu, et cela a été fait de deux façons. D’abord en soutenant la création de l’État d’Israël. Le « foyer juif » créé en 1917 grâce à la fameuse Déclaration Balfour n’aurait probablement pas pu se transformer en État s’il n’y avait pas eu le génocide. Le soutien à la création d’Israël a été pour les Occidentaux un moyen de se laver de leur crime.
Mais cela ne suffisait pas. Pour que l’Occident redevienne et demeure innocent, il faut qu’Israël reste de toute éternité innocent. C’est une des raisons pour lesquelles le discours dominant en Occident auquel on assiste depuis le 8 octobre 2023 est un discours qui sert à préserver l’innocence d’Israël. Israël ne peut pas être coupable. Or, il se trouve que depuis les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023, la riposte israélienne a été d’une brutalité effroyable.
L’État d’Israël a commis et continue de commettre des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité. D’héritier des victimes du génocide, il est en train de passer dans le camp des bourreaux aux yeux d’une grande partie de l’opinion mondiale. Tout cela est parfaitement documenté, mais cela reste nié, tu ou occulté par les dirigeants occidentaux. On n’a pas encore pris la mesure de ce séisme.
Comment expliquez-vous que cette expression de judéo-chrétienté soit devenue à ce point hégémonique dans les discours ?
L’expression « judéo-chrétien » existe depuis bien longtemps dans la littérature religieuse savante, le christianisme étant au départ un rameau du judaïsme ayant mis du temps pour se séparer radicalement de sa matrice juive. La grande nouveauté, c’est que cette formule s’est imposée depuis une grosse quarantaine d’années dans le langage courant.
Quand j’étais enfant, on m’a appris à l’école que la civilisation européenne était gréco-latine. Comment est-on passé du gréco-latin au judéo-chrétien ? Cela montre d’abord comment s’est opéré le passage d’un vocabulaire laïque à une hégémonie des références religieuses qui s’inscrit, entre autres, dans le retour du religieux après la faillite de la grande utopie laïque qu’a été le communisme.
À qui profite véritablement cette hégémonie ?
Ce binôme judéo-chrétien est extrêmement utile à beaucoup de monde. Si la civilisation occidentale est judéo-chrétienne, elle n’a donc pas pu être antisémite, parce qu’elle ne peut pas être contre elle-même. Cela permet ainsi d’occulter près de deux millénaires d’antisémitisme, et bien sûr la Shoah, le judéocide nazi.
L’antijudaïsme chrétien et ensuite l’antisémitisme moderne ont été des éléments structurants de la culture occidentale, européenne d’abord, puis étendue à l’Amérique du Nord. Souvenons-nous de la poussée antisémite entre les deux guerres mondiales aux États-Unis, et de la popularité d’un important mouvement d’extrême droite antisémite. On peut d’ailleurs en retrouver les traces dans certains aspects de l’extrême droite américaine actuelle.
La qualification judéo-chrétienne accolée à la seule civilisation occidentale permet par ailleurs à l’Europe d’évacuer tout l’héritage oriental de son histoire, en oubliant au passage que le monothéisme lui vient d’Orient. C’est d’autant plus paradoxal que jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, les juifs étaient renvoyés à l’Orient dès lors qu’on voulait les stigmatiser, comme en témoigne la littérature européenne du XIXe siècle, qui est très largement antisémite.
Même les plus grands écrivains, ceux que nous admirons le plus, sont souvent d’un antisémitisme incendiaire, comme un certain nombre de philosophes. Je pense à Proudhon, qui appelait à « renvoyer » les juifs en Orient et si c’était impossible, à les exterminer.
Cette volonté de chasser l’Orient de l’histoire de l’Occident ne vise-t-elle pas non plus à s’inscrire en opposition avec l’autre religion monothéiste, l’islam ?
Le fait de s’approprier ce binôme judéo-chrétien et de le rapatrier, ou de l’apatrier, vers l’Occident permet de renvoyer l’islam à une spécificité et à une altérité totales. D’un côté, il y a le judéo-chrétien, qui est exclusivement occidental, et de l’autre côté, il y a l’islam, qui est oriental. Mais ce binôme sert hélas aussi par ricochet au monde arabo-musulman. Certaines mouvances politiques de cette région, du nationalisme arabe à l’islamisme, s’en sont en effet emparées pour crier au « complot judéo-chrétien » contre le monde musulman.
Cette appropriation a plusieurs causes. D’abord, l’existence en Europe et en Amérique du Nord, à partir du XVIIe siècle, d’un sionisme chrétien, dans lequel il faut d’ailleurs voir une des raisons de l’appui inconditionnel des États-Unis à l’État d’Israël.
Toutes proportions gardées, il y a une sorte d’imaginaire commun entre Américains et Israéliens, entre ces « pères pèlerins » arrivés sur la terre américaine pour la coloniser avec la Bible dans une main et le fusil dans l’autre, et les pionniers juifs venus occuper la Palestine. Le sionisme chrétien a eu des incidences politiques extrêmement importantes. Il a conduit au Royaume-Uni à la Déclaration Balfour de 1917. Cette histoire a évidemment servi la thèse du « complot judéo-chrétien » contre l’islam.
La civilisation « judéo-chrétienne » a par ailleurs servi aux régimes à tendance nationaliste arabe à mettre fin à l’existence des minorités juives dans leurs pays et à expulser l’histoire même du judaïsme arabe des mémoires collectives puisque, grâce à ce binôme, le judaïsme devenait un monopole de l’Occident. Au moment de leur maximum démographique en Orient, à la fin des années 1940, on y comptait près d’un million de juifs. Aujourd’hui, ils sont à peine 20 000, si l’on y inclut ceux de Turquie et d’Iran.
Car les nationalismes, quels qu’ils soient, sont habités par le fantasme de l’homogénéité. Ils détestent les sociétés cosmopolites et plurielles. Il y a donc eu une expulsion à la fois réelle et symbolique des juifs de la plupart de ces pays, aidée certes, je ne l’oublie pas dans cet essai, par l’Agence juive, bras séculier de l’émigration juive vers l’État d’Israël, qui avait besoin de ces populations. D’un côté, le nouvel État juif avait besoin de ces juifs et de l’autre, les nationalismes arabes voulaient s’en débarrasser.
Une majorité des juifs d’Orient ont donc émigré en Israël. Mais ils ont été discriminés dans leur nouvelle patrie, car ils étaient des Orientaux. Il ne faut pas oublier qu’Israël a été fondé par des intellectuels juifs européens. Pour eux, il ne fallait surtout pas qu’Israël s’orientalise. Les juifs venus d’Orient se sont mis à détester les Ashkénazes qui les méprisaient. Par cette ruse perverse de l’histoire, les premiers sont devenus des soutiens de la droite et de l’extrême droite israéliennes.
Vous le décryptiez déjà dans votre ouvrage « Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt » (Elyzad, 2021)…
Dans L’État des Juifs [publié en 1896 – ndlr], Theodor Herzl dit très clairement que l’État juif sera un bastion avancé de l’Occident au cœur de la « barbarie » orientale. Il dit aussi que l’État juif sera un État colonial, sans aucune honte. Hertzl était un homme de son temps, c’est-à-dire de l’apogée de l’impérialisme européen. Mais, plus tard, au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, il était moins légitime d’être colonialiste. Donc, il a fallu camoufler dans le discours l’aspect colonial de l’entreprise israélienne.
C’est le paradoxe premier parmi tous ceux qui structurent l’État d’Israël : voilà un État installé au cœur de l’Orient mais qui ne veut pas vivre dans son environnement. Il y a un an, le 30 mai 2024, Nétanyahou brandissait « la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie » dans une interview, sur la chaîne d’information française LCI. La preuve que cette expression encore une fois n’est pas près de mourir.
Vous n’aimez pas vous définir comme « juive de gauche » mais il vous arrive, malgré tout, de prendre la parole en tant que telle, comme récemment dans une tribune où vous condamnez le silence de nombre d’intellectuels et de penseurs « juifs de gauche ». Comment le 7-Octobre vous a-t-il percutée ?
Je partage la position du grand historien Marc Bloch qui se disait juif dans une seule occasion : en face d’un antisémite. Et cela me représente bien. Comme l’antisémitisme n’est pas près de mourir, je crains de rester juive jusqu’à mon décès. Je n’aime pas me définir comme une « juive de gauche » car je suis quelqu’un qui porte des identités multiples. Encore que je récuse dans beaucoup de mes travaux le terme d’identité, tant il est instrumentalisé.
À supposer que je le reprenne à mon compte, mon identité juive est une de ces identités, pas plus, pas moins. D’autant que je ne suis ni pratiquante ni croyante ni sioniste ni nationaliste. J’ai passé une grande partie de ma vie dans mes travaux à analyser le nationalisme, pour en montrer l’extrême capacité de nuisance.
Certains estiment, et on peut le comprendre au vu des drames que cela a occasionnés, que la création de l’État d’Israël a été une tragique erreur historique. La « question juive », pensent-ils, aurait pu trouver d’autres solutions si les États européens avaient été prêts à intégrer réellement les juifs survivants du génocide. Cela, on le sait, n’a pas été le cas. Mais le sionisme n’en a pas moins créé un État, une nation avec une langue, une culture, un habitus communs.
Israël existe et il faut s’accommoder de la réalité. On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Et ce principe de réalité fait qu’aucun des deux extrêmes, d’un côté ou de l’autre, n’est la solution au problème. Aucun des deux côtés n’annihilera l’autre. La droite israélienne, malheureusement suivie par une majorité de l’opinion, a un discours annihilateur, déshumanisant des Palestiniens, de même qu’en miroir le Hamas a une rhétorique analogue. C’est tragique pour les Palestiniens qui se battent depuis des décennies afin de ne pas disparaître. Ils n’ont jamais été autant en danger qu’aujourd’hui.
Rachida El Azzouzi
Médiapart du 31 mai 2025


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire