Plus que la colère ou l’indignation légitimes, plus que l’enthousiasme au récit de la révolte des femmes et des hommes à Saint-Domingue, en 1791 et 1793, précédant l’abolition de l’esclavage en 1794 par la Convention, se lisent dans les yeux des étudiants, au moment d’aborder l’histoire de l’esclavage et de ses atrocités, ces deux questions : pourquoi ? Comment ? Et puis, tout à coup, une sorte de protection instinctive, humaine, pour affronter les documents du passé : c’était avant.
Alors, il faut expliquer la genèse du colonialisme, la soif de puissance militaire des monarchies européennes, le moteur d’une économie spoliatrice, la justification religieuse amenant Dieu au sauvage, et l’ignorance ou la bonne conscience de l’éloignement géographique. Mais c’est insuffisant pour répondre aux exigences et aux devoirs que nous impose la science historique. C’est le moment où, avec des milliers de collègues, de l’école au collège, du lycée à l’université, je retourne la question. En quoi le passé nous protège-t-il de quoi que ce soit ?
Transportons-nous dans le futur et demeurons modestes. Comment les professeurs d’histoire, s’il en reste dans deux cents ans, feront-ils cours sur Gaza à leurs étudiants en sciences humaines, s’il y en a encore ? Que diront-ils des Gazaouis, des Israéliens, lorsque l’épaisseur du temps aura relié l’histoire de l’après-Seconde Guerre mondiale au début du XXIe siècle, dans une vision synthétique plus juste, comme nous le faisons aujourd’hui entre 1914-18 et 1939-45 ? Que diront ces professeurs de nous ?
L’histoire récidive. La récidive n’est pas le retour. Elle met en jeu la conscience de la transgression de la loi nationale, internationale, universelle.
Ce n’est pas seulement la restitution du passé dont l’historien est redevable à ses concitoyens dans sa mission de service public, mais c’est aussi de l’épaisseur du futur dont il doit être le comptable prudent, anticipant la dette politique et philosophique que livrera le présent. Quels regards de colère et d’indignation porteront les jeunes de 2200 sur notre monde, si l’esprit critique existe encore, et si nous ne faisons rien pour arrêter la récidive de l’histoire ?
Oui, la récidive. Puisqu’il faut l’écrire, le gouvernement israélien et toutes les extrêmes droites qui le soutiennent, dans son pays et dans le monde, extrêmes droites soudainement philosémites, rejouent la persécution d’un peuple. Netanyahou et ce dont il est le nom reproduisent, par des moyens nouveaux, la destruction d’une population et répètent, contre femmes et enfants, ce que son peuple par le passé a subi, en une pathologie psychiatro-nationale suicidaire, emportant dans son délire ravageur un autre peuple désarmé et affamé.
Il s’agit de récidive et non de retour de l’histoire. Zeev Sternhell, le grand historien socialiste, démocrate et travailliste israélien, ciblé par l’extrême droite de son pays par un attentat en 2008, parlait de « l’éternel retour contre la démocratie ». Il est décédé en 2020 et ne peut assister à la catastrophe. Michaël Fœssel1, de façon lumineuse nous propose un autre moyen de nommer le réel, car tant qu’il n’est pas nommé, telle une solution… terminale…, il n’existe pas. L’histoire récidive. La récidive n’est pas le retour. Elle implique l’intentionnalité, elle assume le crime assumé et recommencé, elle met en jeu la conscience de la transgression de la loi nationale, internationale, universelle.
Certes, ce ne sont pas les professeurs d’histoire ou les lecteurs de l’Humanité magazine qui vont faire plier le gouvernement de ce pays devenu affameur et tueur d’un autre peuple. Mais nous sommes et serons comptables de chaque mot, de chaque action, de chaque manifestation qui sont autant de façons de lutter dans le présent, et de montrer au futur que nous avons refusé la récidive.
Pierre Serna
L'Humanité du 31 mai 2025


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