« Il est de notre devoir de nous opposer au génocide de Gaza » : en Israël, entretien avec David Margalit, responsable des étudiants du mouvement Hadash

 

       Rassemblement pour la paix, à Sderot, près de la frontière de Gaza, le 18 mai 2025.© Eyal Warshavsky/SOPA Images/SPUS/ABACAPRESS
Sur les campus israéliens, la bataille contre la guerre est rude. David Margalit, responsable des étudiants du mouvement Hadash, évoque les attaques et les incitations à la haine contre les étudiants palestiniens et les mesures disciplinaires contre les juifs.
David Margalit, membre de la direction nationale des étudiants du Front démocratique pour la paix et l’égalité (Hadash), a été exclu pour une semaine en raison de ses activités anti-guerre sur le campus, par l’université de Tel-Aviv où il étudie.

Comment les étudiants ont-ils réagi en Israël depuis le début de la guerre et quelle a été votre action en tant qu’étudiants du Hadash ?
Avec le déclenchement de la guerre, les incitations à la haine contre les étudiants arabes sur les campus israéliens se sont immédiatement intensifiées. Le 7 octobre, des groupes WhatsApp ont été créés par des étudiants recherchant des publications d’étudiants arabes sur les réseaux sociaux et déposant des plaintes auprès des administrations universitaires, les accusant de soutenir le Hamas.
Toutes les universités israéliennes ont participé à cette campagne, l’université d’Haïfa s’est distinguée par son zèle : elle a expulsé un grand nombre d’étudiants sans procédure régulière. Certains étudiants ont même fait l’objet de plaintes à la police, d’autres ont été emprisonnés.
Cette persécution a été efficace. Certains étudiants arabes ont choisi de suspendre leurs études dès le début de la guerre. Ceux qui sont retournés sur les campus l’ont fait en ayant peur. Ils craignaient des sanctions disciplinaires, voire pire, s’ils exprimaient une opinion politique en dehors du consensus sioniste soutenant la guerre d’anéantissement à Gaza. Cette peur est toujours présente aujourd’hui.
L’une de nos missions les plus difficiles et les plus importantes est de briser cette peur. C’est pourquoi nous agissons sur le front politique et sur le front socioculturel. Nous sommes convaincus que, malgré la peur, il est de notre devoir de nous lever et de nous opposer au génocide de Gaza et aux crimes atroces qui y sont commis.
À l’université de Tel-Aviv, où nous avons créé une cellule étudiante communiste, nous menons une grève quotidienne des études contre le génocide aux côtés des enseignants et d’autres mouvements. Cette initiative a récemment pris une ampleur considérable dans le cadre des manifestations « Drapeau noir » sur les campus.

Comment les autorités universitaires réagissent-elles ?
L’université de Tel-Aviv, où j’étudie, pratique systématiquement un double standard libéral dans son approche des manifestations anti-guerre et des étudiants arabes. D’un côté, sa direction se positionne publiquement en première ligne de l’opposition au gouvernement d’extrême droite Netanyahou-Ben Gvir, qui fait du monde universitaire l’une de ses principales cibles. Les responsables universitaires émettent régulièrement des critiques à l’encontre du gouvernement.
Le président de l’université est ainsi intervenu à la Knesset pour contribuer à bloquer une loi interdisant aux groupes d’étudiants arabes d’opérer sur les campus. Il a même récemment reconnu que les soldats israéliens tuent des innocents – bien qu’involontairement, selon lui.
Parallèlement, en interne, l’université interdit les manifestations sur le campus, harcèle les étudiants et les professeurs qui osent dénoncer la guerre (moi y compris), entrave ou empêche les activités politiques étudiantes sur le campus et continue de collaborer avec l’occupation militaire et l’industrie de l’armement.
En la matière, l’université de Tel-Aviv entretient de nombreux partenariats. Le plus important est celui qui la lie à l’INSS (Institut d’études de sécurité nationale), géré conjointement par l’université et le ministère de la Défense. De plus, les facultés d’ingénierie de l’université entretiennent des liens étroits avec l’industrie de l’armement. Récemment, un salon de l’emploi a été organisé sur le campus en pleine coopération avec l’armée et les entreprises du secteur de la défense, venues recruter des étudiants.
Les crimes de guerre de l’armée israélienne n’ont pas empêché l’université « libérale » israélienne d’ouvrir une nouvelle filière d’études destinée aux officiers d’élite. Grâce à ce programme, d’excellents combattants obtiennent un diplôme en sciences humaines, avec une spécialisation en études moyen-orientales. Ces soldats se promènent sur le campus armés, vivent dans les résidences étudiantes et y effectuent des exercices militaires.

Pensez-vous qu’il y ait un changement dans la société israélienne concernant Gaza ?
Un changement est indéniable ces deux dernières semaines. L’attention du public commence à se concentrer sur les horreurs qui se déroulent à Gaza. La principale raison en est la pression internationale croissante sur Israël, notamment celle de Donald Trump, qui a déclaré en avoir assez de cette guerre. Lorsque l’opinion publique commence à comprendre que cette guerre prolongée pourrait avoir de réelles conséquences pour elle, elle commence également à entrevoir les aspects sombres qu’elle a soutenus jusqu’à présent.
Cette pression internationale a également contraint les médias israéliens à dénoncer les atrocités que les dirigeants du monde accusent Israël de commettre à Gaza. Ils ont commencé à évoquer la famine à Gaza et la mort des neuf enfants du Dr Alaa Al Najjar lors d’un bombardement aérien. La pression internationale doit s’intensifier encore.
Parallèlement, il faut souligner le rôle important joué par les mouvements de protestation de gauche qui, pendant des mois, ont insisté pour inclure la souffrance des Palestiniens en général et ceux de Gaza en particulier dans leurs manifestations. Notre insistance à présenter l’autre camp – même lorsque cela nous mettait en danger – a contribué à jeter les bases du changement que nous observons aujourd’hui.

Existe-t-il une différence entre ce qui s’est passé dans les universités et dans la société israélienne ?
Les campus israéliens sont, à bien des égards, un microcosme de la société israélienne. Les contradictions libérales observées dans la conduite de l’université de Tel-Aviv ​​sont également répandues au sein de l’opinion publique sioniste de centre gauche.
Celle-ci descend dans la rue pour protester contre la guerre et le gouvernement, appelle à la fin des combats et au retour des otages, et admet même que des crimes de guerre pourraient être commis à Gaza. Dans le même temps, elle exprime sa fierté pour ses enfants engagés dans l’armée, s’oppose aux appels au refus de servir et exige que les jeunes ultraorthodoxes soient également enrôlés – afin qu’ils puissent eux aussi participer aux crimes de guerre.

Pierre Barbancey
 L'Humanité du 1er juin 2025



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