D’Haïfa à Tel-Aviv, reportage auprès de ces Israéliens qui veulent l’arrêt de la guerre à Gaza

 

       Des citoyens israéliens manifestent contre le génocide à Gaza, le 22 mai 2025, à Tel-Aviv.© Itai Ron/Middle East Images/ABACAPRESS
Ces dernières semaines, les Israéliens ont défilé par milliers dans les rues du pays. Pas un jour ne passe sans manifestations contre la politique de Netanyahou, pour demander le retour des otages, pour un arrêt de la guerre à Gaza et plus récemment pour s’indigner de la souffrance des Gazaouis.
On les a d’abord aperçus à l’université d’Haïfa, devant l’école des beaux-arts Bezalel de Jérusalem ou encore sur le campus Ben Gourion de Beer-Sheva, au sud d’Israël. Puis ces drapeaux noirs ont pris place, épars, parmi les symboles brandis par les manifestants, aux côtés du ruban jaune de la campagne pour les otages encore détenus à Gaza, intitulée « Ramenez-les à la maison », et de banderoles anti-Netanyahou.
Le mouvement du black flag (« drapeau noir » en anglais) est né il y a tout juste deux semaines à l’initiative de groupes d’universitaires de Tel-Aviv désireux de délivrer un message : la guerre à Gaza doit prendre fin, et avec elle la dévastation qui frappe les civils gazaouis et leurs enfants – dont 1 309 ont été tués par Israël après sa rupture unilatérale du cessez-le-feu le 18 mars, selon l’Unicef.
« Nous pensons qu’un drapeau noir flotte aujourd’hui sur la conduite du gouvernement et que les soldats et les pilotes qui bombardent Gaza sont complices d’actes criminels », assène Dana Olmert, chercheuse en littérature à l’université de Tel-Aviv et membre du conseil d’administration de l’ONG israélienne anti-occupation Breaking the silence. L’enseignante, par ailleurs fille de l’ancien premier ministre Ehud Olmert issu de la droite et proche d’Ariel Sharon, est l’une des figures actuelles d’un monde universitaire de gauche refusant de rester muet plus longtemps face aux décisions de son gouvernement.

« L’Israélien moyen ne connaît pas les images de Gaza »
« Il existe en Israël une gauche radicale, petite mais engagée, qui résiste à l’occupation depuis des décennies, expose Dana Olmert. Ces derniers mois, de plus en plus de voix se sont jointes à cet appel, exigeant la fin de la guerre et des dommages causés aux civils innocents à Gaza. » L’apparition dans les cortèges de portraits de civils tués dans l’enclave palestinienne est cependant bien récente en Israël. Elle existe aujourd’hui grâce à une prise de conscience tardive par la société israélienne des crimes perpétrés par son armée à Gaza, estime Liran Razinsky, un autre professeur issu de l’université de Bar-Ilan, à Ramat-Gan, dans la banlieue est de Tel-Aviv.
Les médias israéliens sont majoritairement responsables, selon lui, de ce retard : « L’Israélien moyen ne connaît pas les images de Gaza, car les médias locaux, surtout la télévision, ne les ont pas diffusées. Je pense que beaucoup de citoyens ont eu très mal moralement en les découvrant, juge-t-il. Les politiciens savent, les internationaux savent, mais ici tout le monde ne lit pas Haaretz. » Il serait pourtant hypocrite de résumer le problème à un manque d’information, ces universitaires en conviennent.
Comme nombre de citoyens, Liran Razinsky a vu la société se fracturer sur la question israélo-palestinienne. Parfois jusqu’à la rupture. « Au lendemain du 7 octobre 2023, un ami que je fréquentais depuis plus de trente ans m’a dit : « Il faut faire une deuxième Nakba » (exode des Palestiniens avant et pendant la guerre israélo-arabe et la proclamation de l’État d’Israël en 1948 – NDLR) », se souvient-il. « J’ai répondu qu’il s’agissait d’un crime contre l’humanité, et il m’a accusé d’être du côté de Staline, de Pol Pot, parce que je ne condamnais pas assez le Hamas. Puis il a refusé tout contact avec moi. »

Le bloc uni des colons
Cette polarisation de la société israélienne s’exprime dans la rue, foulée ces dernières semaines par des manifestants aux aspirations adverses. Les altercations entre ces groupes ne sont pas rares, alors que l’extrême droite au pouvoir répète sur les plateaux télévisés et lors de marches nationalistes qu’« il n’y a pas de civils innocents à Gaza ».
Le 7 octobre aura eu pour conséquence l’élargissement du fossé entre deux blocs distincts, selon Dana Olmert : « D’un côté, une partie croissante de l’opinion publique recherche une solution politique globale avec les Palestiniens, soutient un cessez-le-feu immédiat, la fin de la famine à Gaza et le renversement du gouvernement actuel. Pour ce groupe, ramener les otages chez eux le plus rapidement possible est la priorité absolue. De l’autre côté, on trouve un public de plus en plus influencé par des idéologies racistes et juives suprémacistes, qui appelle à la vengeance et à l’expansion des colonies dans les territoires occupés. » Les figures de proue de ce combat messianique et anti-Arabes ne sont autres que les influents ministres d’extrême droite Itamar Ben Gvir (Sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (Finances), alliés de Benyamin Netanyahou depuis 2022 au sein de la coalition gouvernementale.
Ceux-là contribuent au défoulement d’un discours sioniste extrémiste : Bezalel Smotrich annonçait encore ce jeudi 29 mai la création de 22 nouvelles implantations juives en Cisjordanie occupée, au mépris du droit international. De son côté, Itamar Ben Gvir s’affichait lundi dernier à Jérusalem aux côtés des colons les plus nationalistes et racistes du pays lors de la Marche des drapeaux, qui célèbre chaque année l’occupation et l’annexion par Israël de la partie orientale de la ville. Une preuve supplémentaire de la prise en otage du pouvoir par une frange nationaliste radicale, qui a poussé des dizaines de milliers d’Israéliens à manifester contre une dérive autocratique et pour le maintien d’un contre-pouvoir institutionnel en avril et mars.

Contestation bâillonnée
« Ce n’est pas que les gens n’ont pas envie de manifester, mais vous allez voir comment la police encadre les manifestations ces temps-ci… Des policiers par centaines, chaque mouvement est scruté et ils peuvent être agressifs. » Ce dimanche 1er juin, Nisreen Mourkus est stressée. Du coffre de sa voiture, elle sort pêle-mêle des affiches en hébreu et en arabe, des portraits d’enfants tués à Gaza et des autocollants et flyers portant le logo du Mouvement démocratique des femmes en Israël, un groupe de femmes juives et arabes créé en 1949 afin de militer pour la solution à deux États.
« D’habitude, je vais faire imprimer tout ça à Acre. Mais mon imprimeur refuse depuis quelque temps, il a peur que la police ne ferme son commerce… Donc j’ai dû en trouver un autre à Nazareth. Lui a accepté ! » raconte-t-elle, en route vers la manifestation prévue ce jour-là sur les hauteurs d’Haïfa, au nord d’Israël, pour l’arrêt des violences à Gaza. Cette Arabe d’Israël, Palestinienne dont la famille est restée sur place lors de la création d’Israël en 1948, ne touche pas terre ces derniers jours.
Elle se trouve prise entre l’organisation de marches contestataires dans le nord du pays, la rédaction de lettres à l’adresse de diplomates internationaux pour les inciter à faire pression sur Israël, et plusieurs visites dans les camps de réfugiés palestiniens de Cisjordanie, où l’armée entreprend des destructions massives depuis le mois de février. « Je milite avec plusieurs collectifs pour les droits humains, les droits des femmes et des enfants, les droits sociaux… Tout est connecté, en particulier en ces temps de guerre », souligne cette militante communiste, avant d’ajouter : « J’espère qu’un jour, les Israéliens comprendront qu’il n’est pas tenable de vivre ici en se préparant constamment à la prochaine guerre contre un de ses voisins. »
Ce jour-là, la manifestation est déplacée sur le mont Carmel. En contrebas, on aperçoit le port d’Haïfa. « Nous sommes bien moins visibles des habitants du centre-ville que lors des défilés précédents », souffle Nisreen Mourkus, ployant sous le poids de ses pancartes. Habituellement, les manifestants empruntent Allenby Street, l’artère fréquentée du centre. Sans cette concession sur le parcours, la manifestation aurait été interdite par le ministère de la Sécurité d’Itamar Ben Gvir, disent ses organisateurs.
C’est donc encadré par un imposant dispositif policier que le cortège s’élance à 17 heures. Des pancartes sur lesquelles on peut lire « Arrêtez la guerre », des slogans écrits en hébreu, en arabe et en anglais, sont brandies. Autour de la bannière de l’Action antifasciste flottent plusieurs drapeaux noirs.

Léonor Varda
L'Humanité du 1er juin 2025



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