En route pour Gaza, la Flottille de la liberté craint pour sa sécurité

 

Le bateau « Madleen » au départ du port sicilien de Catane, en Italie, le dimanche 1er juin 2025. © Photo Salvatore Cavalli / AP via SIPA
Un bateau a mis les voiles vers Gaza le 1er juin, dans l’espoir d’ouvrir une brèche dans le blocus israélien du territoire palestinien. L’équipage, qui compte notamment Rima Hassan et Greta Thunberg, cherche à se prémunir contre toute attaque israélienne.
Un petit voilier et son équipage éclectique ont pris la mer, direction la bande de Gaza, avec l’intention de briser un blocus vieux de dix-sept ans. Voilà la mission que s’est fixée le Madleen, un navire humanitaire appartenant à la coalition de la Flottille de la liberté (Freedom Flotilla) et parti le 1er juin vers l’enclave côtière, pour y livrer vivres et médicaments. 
À son bord, une douzaine d’activistes de la cause palestinienne, parmi lesquels des visages connus du grand public comme l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan et l’activiste suédoise pour le climat Greta Thunberg. Leur objectif est triple : « Dénoncer le blocus et le génocide en cours, casser le blocus israélien sur Gaza et sensibiliser les citoyens du monde entier pour les encourager à faire pression sur leurs dirigeants nationaux et leur demander de mettre fin à l’impunité israélienne », détaille Thiago Ávila, communicant brésilien de 38 ans, reconverti en coordinateur de la mission humanitaire.
De l’aveu de Thiago Ávila, la coalition humanitaire non violente entend surtout « ouvrir une brèche » dans l’hermétique blocus israélien, afin de créer un passage maritime humanitaire pérenne, alors que pratiquement aucuns vivres ni médicaments ne sont entrés dans l’enclave palestinienne depuis le 2 mars.
Évidemment, l’équipage a conscience que sa maigre cargaison est une goutte d’eau par rapport à l’immensité des besoins de la population gazaouie : la petite taille du navire ne lui a permis d’emporter que quelques quantités de jus, riz, boîtes de conserve et des médicaments offerts par des centaines d’habitant·es de Catane, en Sicile (Italie), d’où est partie l’embarcation.
L’enjeu est avant tout symbolique. Car la situation à Gaza est chaque jour plus pressante : « 100 % de la population » est « menacée de famine », affirme l’ONU. « Nous assistons à une famine systématique de deux millions de personnes. Le monde ne peut pas rester spectateur silencieux », a déclaré l’activiste écologiste et humanitaire Greta Thunberg dans un communiqué de l’ONG Ship to Gaza, membre de la coalition de la Flottille de la liberté.

Des tentatives récentes
Les militant·es propalestinien·nes prennent cependant des risques réels. La première Flottille pour la liberté, en 2010, s’était soldée par la mort de neuf personnes. En 2011, une seconde flottille avait tenté de partir de Grèce, en vain ou presque : sabotages, tracasseries administratives, arrestations, pressions diplomatiques avaient eu raison de tous les navires, sauf un navire français qui était parvenu à prendre la mer, avec à son bord Olivier Besancenot du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et l’eurodéputée Europe Écologie-Les Verts Nicole Kiil-Nielsen.
Thiago Ávila a aussi plusieurs fois tenté de briser le blocus israélien, sans succès. Il en est à sa quatrième tentative. La dernière, en avril 2024, s’est soldée par un cuisant échec. « On était plus d’une centaine de personnes à avoir embarqué sur trois grands navires au départ d’Istanbul. Alors qu’on était sur le point de partir, on a été averti qu’Israël avait fait pression sur la Guinée-Bissau pour qu’elle nous retire son drapeau et son certificat d’immatriculation. Or, les autorités portuaires turques n’autorisent pas à un bateau sans pavillon ni certificat d’immatriculation de quitter le port. » De nombreux mois furent nécessaires à la Flotille pour être de nouveau en règle.
Et quand Israël ne peut avoir recours à des voies administratives, elle peut en venir aux armes. En mai, un bateau humanitaire a été attaqué par des drones israéliens dans les eaux internationales, au large de Malte. Chypre et l’Italie avaient envoyé chacune un navire sur les lieux pour lui venir en aide.
Cette fois-ci encore, « Israël ne peut avoir recours à d’autres moyens que la force, explique Rima Hassan, jointe par Mediapart. La flottille est en droit de circuler, la population palestinienne à Gaza est en droit de recevoir de l’aide humanitaire via ces eaux internationales. C’est l’occupation illégale israélienne et le blocus imposé par Israël qui nous empêchent de mener à bien cette mission. »
Jusqu’à présent, pour maximiser leurs chances de réussite, les activistes humanitaires privilégiaient la discrétion et ne communiquaient aucune information sur leurs actions. Cette fois, ils ont fait le choix de médiatiser l’opération et de faire équipage avec des personnalités connues, à la fois pour assurer leur protection mais aussi dans l’espoir de sensibiliser un public plus large. Ce qui ne semble pas affaiblir la pression qui pèse sur les épaules de l’équipage.
Dans la nuit du mardi 3 au mercredi 4 juin, deux drones ont survolé le voilier. Il s’agissait finalement d’un drone de surveillance appartenant aux garde-côtes grecs. « Le bateau sur lequel nous nous trouvons est beaucoup plus petit que le navire qui avait été attaqué par drone le 2 mai. Une simple attaque par drone peut suffire à le faire couler, et nous obliger à en sauter », explique Rima Hassan. 
Mais le danger n’est pas écarté. La marine israélienne a fait savoir qu’elle s’apprêtait à « protéger l’espace maritime ». « Nous avons acquis de l’expérience ces dernières années, et nous agirons en conséquence », a déclaré le général de brigade Effie Defrin, porte-parole de l’armée israélienne. « J’espère que Greta et ses amis savent nager ! », a par ailleurs ironisé de manière macabre le sénateur républicain des États-Unis Lindsey Graham.

Une stratégie de désobéissance civile
Sur place, l’équipage se prépare donc à tout. « Le scénario le plus probable est qu’Israël arrête le bateau et nous renvoie dans nos pays respectifs. Et dans le pire des scénarios, Israël cible le bateau », indique froidement Yanis Mhamdi, journaliste à Blast, qui tourne un documentaire à bord. L’éventualité d’une attaque israélienne, les membres de l’équipage s’y préparent tous les jours. 
« On s’entraîne quotidiennement à mettre nos gilets de sauvetage et à évacuer le bateau », détaille encore le reporteur. « On a suivi plusieurs heures de formation, visant à nous préparer à différents scénarios pour avoir les bons réflexes en un temps très limité », indique aussi Rima Hassan. 
Les militant·es ont reçu le soutien d’expert·es de l’ONU, qui ont appelé à les laisser passer. « La population de Gaza a désespérément besoin de l’aide humanitaire pour ne pas être anéantie, et cette initiative constitue un effort symbolique et puissant pour fournir cette aide. Israël ne doit pas oublier que le monde l’observe attentivement et doit s’abstenir de toute hostilité à l’égard de la Coalition pour la Flottille et de ses passagers », soulignent les expert·es, parmi lesquels Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens.
Le président colombien et le vice-président espagnol ont joint leur voix à celles des experts de l’ONU. Par ailleurs, le Madleen a reçu le soutien logistique et administratif du parti de gauche italien Alleanza Verdi e Sinistra (AVS).
Avec ces soutiens, l’équipage veut croire en ses chances d’amarrer à Gaza dimanche 8 juin, si tout va bien. Il a chargé suffisamment de vivres pour faire un aller-retour et embarqué un médecin, dont il espère qu’il pourra prodiguer des soins aux Gazaoui·es une fois sur place.
Surtout, l’équipage espère que sa démarche va démultiplier l’impact de l’opinion publique sur les gouvernements. « Face au génocide, la seule solution qui s’offre à nous est la désobéissance civile au regard de la passivité et de la complicité de nos dirigeants, qui ont mis énormément de temps ne serait-ce qu’à changer de ton. C’est tout ce qui nous reste pour que les dirigeants s’alignent sur les opinions de leurs pays respectifs et sur l’opinion publique internationale », déclare Rima Hassan. 
« On compte sur les citoyens du monde entier pour embrasser notre cause. C’est de cela dont dépend notre avenir, anticipe aussi Thiago Ávila. On sait que l’armée israélienne a la capacité matérielle de nous éliminer. Mais ce serait la pire erreur de leur existence car la semaine suivante, ce ne sera pas un bateau mais des centaines qui mettront les voiles pour rompre le blocus. »

Yunnes Abzouz et Mathieu Dejean
Médiapart du 04 juin 2025

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