Alors que le sort du monde dépend des stratégies aussi erratiques que criminelles d’autocrates méprisant le droit international, les manifestations citoyennes partout dans le monde, notamment contre la mécanique génocidaire à Gaza, témoignent d’une conscience commune et d’une capacité à marcher ensemble. Elles seules sont à même d’arrêter la catastrophe.
L’avenir du monde est suspendu au bon vouloir d’une poignée de dirigeants incontrôlables, irresponsables, prêts à tout pour se maintenir au pouvoir et indifférents au sort des peuples et au droit international. « Je vais peut-être le faire, peut-être pas », a déclaré Donald Trump, mercredi 18 juin, à propos d’une éventuelle intervention militaire en Iran.
En pleine crise d’hubris, le président états-unien a prévenu qu’il « aime prendre une décision finale une seconde avant de devoir la prendre », alors que son pays détient la bombe GBU-57, seule capable d’atteindre le site nucléaire de Fordo, situé à 150 kilomètres au sud de Téhéran, dont la spécificité est d’être enfoui à flanc de montagne sous une épaisse couche de roche et de béton.
Après s’être vendu à Vladimir Poutine au détriment des Ukrainiens, le président de la première puissance militaire mondiale est désormais prêt à soutenir activement l’escalade mortifère dans laquelle Benyamin Nétanyahou a plongé le Moyen-Orient, et dont les populations régionales sont les premières victimes. Jeudi 19 juin, la Maison-Blanche a annoncé qu’une décision serait prise « au cours des deux prochaines semaines ».
En attendant, les grandes manœuvres ont commencé : selon le site de suivi des mouvements aériens AirNav Radar, une trentaine d’avions ravitailleurs ont quitté les États-Unis, dimanche 15 juin, pour aller se poser sur la base aérienne de Ramstein, dans l’ouest de l’Allemagne, ainsi qu’au Royaume-Uni, en Estonie et en Grèce.
« Cette opération [l’attaque d’Israël contre l’Iran – ndlr] doit vraiment être menée à bien avec la destruction de Fordo », a martelé Yechiel Leiter, ambassadeur d’Israël aux États-Unis, sur l’antenne de Fox News, le jour même du début de l’offensive, vendredi 13 juin, pour pousser Washington à intervenir.
Le nucléaire, un leurre
Mais Fordo et la bombe GBU-57 ne sont qu’un but de guerre intermédiaire. Galvanisé par ce qu’il considère comme des succès militaires (à Gaza et en Cisjordanie, au Liban et en Syrie), Benyamin Nétanyahou n’a pas attendu l’aval de son fidèle pourvoyeur d’armes pour ouvrir le front iranien. Sûr de la supériorité de son armée, il espère faire de Donald Trump le jouet de ses visées bellicistes pour les légitimer auprès du camp occidental.
Convaincu que son maintien au pouvoir est indexé sur sa capacité à soumettre ses voisins – y compris en massacrant leurs peuples, constitués en autant de menaces existentielles –, le premier ministre israélien veut en finir avec le régime des mollahs. Quitte à faire des Iranien·nes les nouvelles victimes collatérales de ses ambitions personnelles. L’arrêt du programme nucléaire n’est ainsi qu’un leurre, que Donald Trump est tenté de gober, même si ses propres services l’en dissuadent.
L’Iran « ne construit pas d’arme nucléaire et le Guide suprême Khamenei n’a pas autorisé le programme d’armes nucléaires qu’il avait suspendu en 2003 », a expliqué la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard, devant une commission de la Chambre des représentants le 26 mars 2025. Le consensus des experts défend la même ligne : les stocks d’uranium enrichi au-delà des normes du nucléaire civil ne représentent pas, en l’état, un danger immédiat.
Mais qu’importe. Interrogé dans l’avion le ramenant du G7 au Canada, Donald Trump a rétorqué : « Je me moque de ce qu’elle a dit », évoquant Tulsi Gabbard, déjà écartée d’une réunion de crise organisée à Camp David le 8 juin.
Benyamin Nétanyahou mène la danse macabre, en contraignant le président états-unien, qui méprise ses alliés occidentaux comme les membres de son administration, à choisir entre deux options diamétralement opposées. Intervenir pour, l’espère-t-il à tort, apporter la preuve de son efficacité, puisque jusqu’à présent, il n’a résolu ni la guerre en Ukraine, ni la guerre à Gaza, malgré ses promesses de campagne. Ou rester en retrait pour se conformer aux attentes de l’« America First », chère au mouvement Maga (pour « Make American Great Again »), qui l’a fait élire.
Pour ajouter à la déraison, et limiter les perspectives de solution tant diplomatique que politique, cette bataille est livrée au nom de Dieu. Alors qu’il s’en prend à la République islamiste, dirigée par le Guide suprême Ali Khamenei, dont le turban noir indique qu’il est reconnu descendant du prophète de l’islam Mohammed (Mahomet), le premier ministre israélien vit, lui, sous la pression de ministres messianiques, le poussant à « réaliser la prophétie d’Isaïe » contre « le peuple des ténèbres ».
Son comparse Donald Trump est sous l’influence de chrétiens évangéliques, ardemment engagés derrière Israël, à l’image de l’ambassadeur américain à Tel-Aviv, Mike Huckabee, persuadé que le président est sur le point d’entendre « la voix de Dieu », considérée comme « bien plus importante que […] celle de quiconque ».
Le droit international au rebut
Face à des ego boostés au fanatisme religieux, le droit international fait pâle figure. Les règles dont s’est doté le monde après la Seconde Guerre mondiale pour que l’impensable ne se reproduise plus sont mises au rebut. L’ONU et ses principes supranationaux de paix et de solidarité sont devenus inaudibles ; ses mécanismes pour les faire respecter, inactifs. Seul prime le droit du plus fort, contre la force du droit.
Faut-il le rappeler, les guerres préventives n’ont pas plus de légalité que les changements de régime imposés unilatéralement par une puissance extérieure. L’intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont supposés inaliénables.
En bafouant les principes constitutifs de l’ordre international, Benyamin Nétanyahou, responsable du pire massacre de Palestinien·nes de l’histoire, et pour cela sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, accélère l’avènement d’un monde aux mains de potentats régionaux en perpétuelle rivalité. De l’instauration de ces sphères d’influence, les peuples sortent toujours perdants.
Même si l’exercice du droit international est piétiné à ses dépens, le régime rigoriste iranien ne mérite pour autant aucune compassion. En plus de réprimer ses concitoyen·nes, il a contribué à déstabiliser le Liban et Gaza en finançant le Hezbollah et le Hamas, puis à maintenir le régime syrien jusqu’à l’effondrement de la dynastie Assad. Il revient à la population iranienne, et à elle seule, de décider de son avenir, d’autant qu’elle a montré sa détermination en défendant ses droits dans le mouvement Femme, vie, liberté.
« On ne libérera pas les femmes iraniennes en bombardant leur pays », comme l’affirment Sepideh Farsi, réalisatrice, et Aïda Tavakoli, fondatrice de l’association We Are Iranien Students, dans notre émission « À l’air libre ».
« Pour l’Iranien que je suis, écrit le philosophe Anoush Ganjipour, rien ne justifie l’atteinte à l’intégrité territoriale de mon pays. En ce qui concerne la politique intérieure, la République islamique devrait être renversée par le peuple iranien, qui est le seul souverain légitime et maître de son destin. Les dirigeants de cet État et ses bourreaux devraient être jugés au tribunal de ce peuple et subir la sanction qu’ils méritent. »
« Les peuples du Moyen-Orient ont besoin de toute urgence de mettre fin aux tensions dévastatrices entre les puissances régionales et mondiales, et d’instaurer une paix juste et durable – une paix dans laquelle les peuples peuvent déterminer leur propre destin en s’organisant, en élargissant les manifestations et en participant directement et collectivement », écrivent de leur côté plusieurs syndicats de travailleurs et travailleuses iranien·nes.
Pour entraver l’internationale des criminels et des voyous, il est prudent de ne pas s’en remettre aux démocraties aujourd’hui plongées dans l’obscurité. En affirmant le « droit d’Israël à se défendre », les États membres du G7 ont, de fait, avalisé de manière rétroactive l’agression contre l’Iran.
Que le chancelier allemand, Friedrich Merz, salue le « courage » d’un pays qui fait « le sale boulot pour nous tous » montre que le précédent irakien de 2003, lorsque les États-Unis avaient envahi le pays, n’a pas servi de leçon. Alors que le passé enseigne le désastre des changements de régime imposés de l’extérieur, il serait irresponsable, si ce n’est criminel, de la part des pays européens, d’ouvrir ne serait-ce que la porte à cette éventualité.
Face à la tétanie des pays du Golfe, il est aussi désolant qu’il faille se tourner vers Pékin pour trouver l’unique défense consistante du droit international. Accusée pour l’ampleur des violations des droits humains, la Chine, qui entretient comme la Russie des relations économiques avec l’Iran, a ainsi exhorté jeudi 19 juin toutes les parties prenantes dans le conflit, et « tout particulièrement Israël », à cesser immédiatement les combats, à travailler à une désescalade et « à donner la priorité aux intérêts des peuples des pays de la région ». Avant d’affirmer s’opposer à toute action « qui porte atteinte à la souveraineté, à la sécurité et à l’intégrité territoriale d’autres États », et « à l’emploi ou à la menace de l’emploi de la force dans les relations internationales ».
Dans une ère de renoncement, d’hypocrisie, voire de compromission, il est urgent que les sociétés civiles, pour ne pas se rendre, à leur tour, complices des exactions commises en leur nom, se mobilisent massivement pour faire entendre leur voix afin d’infléchir les positions des États. Marches, flottilles, interventions publiques, tribunes… : partout dans le monde, la multiplication et la visibilité des initiatives populaires témoignent d’une prise de conscience salutaire et d’une colère légitime.
Les sociétés civiles en première ligne
Pour arrêter le processus génocidaire à Gaza, les dirigeants occidentaux ne sont pas impuissants. De la fin des livraisons d’armes à la reconnaissance de l’État palestinien, en passant par la condamnation des attaques, l’activation de l’ONU et l’exécution de mesures de rétorsion, il est possible d’agir.
Aux citoyen·nes de faire pression pour que soient mises en œuvre sans plus attendre les solutions politiques, diplomatiques et économiques susceptibles de garantir durablement la sécurité et la dignité des peuples de la région. Aux citoyen·nes, via les syndicats, les ONG, les associations et l’ensemble des structures de la société civile, d’organiser les tangentes internationales pour renforcer les connexions et les leviers d’action. Aux citoyen·nes de se tenir aux côtés des Palestinien·nes, des Israélien·nes, des Libanais·es, des Syrien·nes et des Iranien·nes qui, sur place, luttent pour leurs droits.
Nous sommes face à nous-mêmes, individuellement et collectivement. Chacun·e d’entre nous doit s’interroger sur les moyens à sa disposition pour contribuer à la construction d’une paix fondée sur la reconnaissance mutuelle et le partage de la terre. Sans quoi, nous resterons cette génération qui a laissé, sans réagir, massacrer les civil·es du Moyen-Orient.
Carine Fouteau
Médiapart du 21 juin 2025

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