Ibrahim Badra, journaliste et traducteur, raconte le quotidien de la bande de Gaza, où il vit. Cette semaine : la famine et le silence du monde.
Khan Younès (bande de Gaza).– « Je rêve de pain chaud avec du
zaatar et de l’huile d’olive. » Voilà ce que m’a dit mon ami
Mohammed quand il m’a rendu visite. Il n’a pas mangé de pain
depuis plus de trois mois. La faute au retour de la famine. Plus
importante encore que la dernière fois.
La famine n’est pas une politique nouvelle. C’est une politique
ignoble menée par les forces d’occupation israéliennes depuis
longtemps. Elle date même d’avant la guerre. Mais nous avions
l’habitude de faire des réserves, de tenir le plus longtemps
possible et de s’entraider.
Là, avec la fermeture des points de passage vers Gaza, nous ne
pouvons plus tenir. Il n’y a plus de nourriture dans les magasins,
même plus de farine. Et quand nous en trouvons, elle est hors de
prix. Personne ne peut se le permettre. Avant la guerre, la farine
coûtait 50 shekels (environ 14 dollars). Depuis, le prix est
dix-huit fois plus élevé, à 2 300 shekels (635 dollars).
De nouveaux types de pains sont apparus : du pain de pâtes, du
pain de lentilles, du pain de haricots, du pain de nourriture pour
animaux… Le goût est atroce, et c’est dur à avaler. Mais nous
n’avons pas le choix, nous devons les manger pour éviter de mourir
de faim.
Aujourd’hui, de nombreuses familles dépendent de ces pains-là.
D’autres ne peuvent même pas trouver les ingrédients pour les
fabriquer. À Gaza, beaucoup de familles survivent avec un petit
repas par jour. Beaucoup d’enfants vont se coucher en ayant faim.
Les yeux exorbités des enfants
La faim n’est pas seulement un sentiment. C’est une condition
permanente qui domine nos corps et nos esprits, qui nous vole
notre énergie, nos rêves et nos droits fondamentaux d’êtres
humains. Et tout cela se déroule sous les yeux d’un monde qui ne
fait que regarder, faire des promesses creuses, et émettre des
condamnations superficielles.
Malgré tout, nous tentons d’être résilients. Nous cherchons
l’espoir dans des petits détails – un morceau de pain, une gorgée
d’eau propre, le rire d’un enfant qui oublie momentanément la
faim. Ce n’est pas parce que nous sommes habitués à la douleur que
nous y parvenons. C’est parce que nous rêvons d’une vie meilleure,
une vie où nous aurions de nouveau du pain frais et de l’huile
d’olive à notre table.
Les organisations internationales telles que l’UNRWA, l’Unicef et
le Programme alimentaire mondial (PAM) font ce qu’elles peuvent.
Mais avec des ressources limitées, les refus d’approvisionnement
et les frontières fermées, cela ne suffit pas.
Les enfants en paient le prix fort. Leur santé se détériore
rapidement en raison du manque de nourriture et d’eau potable.
Certains meurent de faim ou de malnutrition sévère – ils étaient
sévèrement amaigris, presque squelettiques, avec la peau très pâle
et les yeux exorbités. Des âmes d’innocents qui auraient dû vivre,
rêver et grandir – si seulement on avait pu leur donner une miche
de pain par jour.
Lorsque j’ai travaillé dans les camps de déplacés, nous allions
voir les enfants, nous regardions leurs dessins. Fenêtre étroite
sur leur monde fracassé et leurs rêves en suspens. La plupart de
ces dessins racontaient leurs histoires : des tentes blanches
trempées par la pluie de l’hiver, des avions au-dessus de leurs
têtes, des déplacements incessants, et des enfants apeurés tenant
la main de leur mère.
C’est le dessin d’un jeune garçon qui m’a le plus frappé. D’un
pinceau tremblant, il a dessiné un entrepôt rempli de sacs de
farine et de paniers de nourriture, avec des gens faisant la
queue. Il n’a pas dessiné des jouets, des jardins, des écoles, des
maisons. Mais de la farine et de la nourriture.
Un repas est-il devenu un souhait, plutôt qu’un moment de vie ?
Une miche de pain est-elle devenue un rêve, quand d’autres enfants
souhaitent un nouveau vélo ou un voyage scolaire ? Ce dessin, en
dépit de sa simplicité, montre bien l’ampleur de la crise. Ce
n’était pas que le produit de l’imagination d’un enfant. C’était
le témoignage vivant de la tragédie d’un peuple entier luttant
contre la faim et l’état de siège. C’était un cri étouffé.
La faim a tout volé, même les rêves des enfants.
Le monde est silencieux.
La famine n’est pas une catastrophe naturelle. La famine est une
politique. Une politique méprisable et délibérée utilisée par
l’occupant pour opprimer la population de Gaza. Elle s’inscrit
dans une longue série de blocus. L’objectif est clair : briser la
résistance de la population et l’affamer pour qu’elle se rende.
Les institutions internationales multiplient les rapports et les
avertissements. Mais les gouvernements regardent – ou publient des
communiqués vides de sens qui échouent à empêcher que des enfants
meurent de faim. Les marchés sont vides. Les estomacs sont vides.
Les gens courent après des miettes de vie pendant que le monde
reste empêtré dans ses petits calculs politiques.
Jamais le monde n’avait assisté à un tel génocide et à une telle
famine. Ici, à Gaza, un morceau de pain est devenu une arme.
Ibrahim Badra
Médiapart du 05 juin 2025
Ce texte a été confié à Gwenaëlle Lenoir, et traduit de
l’anglais par Lénaïg Bredoux.
Ibrahim Badra est journaliste et défenseur des droits humains. Ce
jeune homme de 23 ans est détenteur d’un diplôme en littérature
anglaise et traduction de l’université islamique de Gaza. Il
aurait dû le retirer le… 7 octobre 2023. Il est né dans une
famille originaire de Jaffa réfugiée de 1948, installée dans le
quartier de Sabra, non loin de la vieille ville de Gaza. Lui-même
a déjà connu sept guerres avant celle déclenchée en octobre 2023.
Il y a survécu, comme il survit au génocide.
Ibrahim affiche des intérêts pour la traduction, la littérature,
les textes politiques, l’éducation. Son travail depuis un an et
demi consiste à documenter la réalité des Gazaoui·es, plaider pour
les droits humains et porter les voix des Palestinien·nes.


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