Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, suivi de son ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, au Parlement israélien, à Jérusalem, le 27 mars 2025. RONEN ZVULUN / REUTERS |
Benyamin Nétanyahou s’apprête à poser, mercredi 2 avril, un pied dans l’Union européenne (UE) pour la première fois depuis qu’il est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Et, sans surprise, c’est la Hongrie de Viktor Orban qui va ouvrir ses portes au premier ministre israélien ; ce dernier devrait passer près de cinq jours à Budapest sans craindre d’être arrêté.
Après que la Cour de La Haye eut émis son mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, le 21 novembre 2024, le dirigeant nationaliste hongrois s’était empressé d’annoncer que son pays ne le respecterait pas. Même si la Hongrie a ratifié le traité de la CPI en 2001 durant le premier mandat de M. Orban, ce dernier a lancé, dès le 22 novembre, une invitation à son homologue israélien en lui garantissant que son pays « ne suivrait pas les termes » d’un mandat qualifié de « cynique ».
Les deux dirigeants, qui sont devenus des figures de la vague illibérale internationale, devraient afficher leur proximité idéologique lors d’une conférence de presse annoncée pour jeudi. Le premier ministre israélien a en effet absous M. Orban depuis longtemps pour ses tirades aux relents antisémites contre le milliardaire juif américain d’origine hongroise George Soros. Leur rapprochement, qui s’est amorcé sur la base de leur combat commun contre l’Etat de droit, s’est accéléré dernièrement à la faveur de l’offensive israélienne à Gaza, à laquelle le pouvoir hongrois a apporté un soutien inconditionnel.
Discuter du projet immobilier de Trump
Budapest s’est, par exemple, opposé, à l’été 2024, à un communiqué européen commun condamnant une résolution de la Knesset qui rejette la création d’un Etat palestinien. Le journal Times of Israel a même évoqué l’idée que le premier ministre israélien pourrait discuter avec M. Orban du projet du président américain, Donald Trump, d’expulser la population de Gaza pour construire un projet immobilier de luxe dans l’enclave. « Toutes les questions peuvent être abordées et négociées dans le cadre du dialogue israélo-hongrois », a répondu le ministre des affaires étrangères hongrois, Péter Szijjarto, interrogé à ce sujet.
M. Nétanyahou devrait prolonger son séjour, avec sa femme, Sarah, jusqu’à dimanche, en célébrant shabbat dans la capitale hongroise, alimentant en Israël les accusations de mélange des genres. Cette longue visite intervient alors que les bombardements sur Gaza se poursuivent – ils ont fait plus de 1 000 morts depuis qu’Israël a rompu le cessez-le-feu, le 18 mars – et qu’il reste encore 58 otages aux mains du Hamas. Ce déplacement en Hongrie offrira au premier ministre israélien l’occasion de décliner les convocations du tribunal israélien qui le juge dans une affaire de corruption présumée.
De son côté, le ministère des affaires étrangères palestinien a vivement protesté, expliquant avoir « demandé des explications » à la Hongrie sur la venue d’un dirigeant « directement responsable de la mort de dizaines de milliers de Palestiniens ». A La Haye, la représentation palestinienne a également demandé à l’Assemblée des 125 Etats membres de la CPI de « veiller au respect par les Etats partis » des décisions rendues par la Cour. Une réunion du bureau de cette Assemblée devait se tenir mercredi.
Condamnation du bout des lèvres
En général, les Etats qui refusent d’exécuter les mandats d’arrêt émis par la Cour doivent s’en expliquer devant ses juges. S’ils le décident, ces derniers pourront référer la « non-coopération » de la Hongrie à l’Assemblée de la CPI, dont elle fait elle-même partie. Seul risque pour Budapest : une condamnation de ses pairs, mais du bout des lèvres. L’Assemblée n’a en effet aucun pouvoir de coercition, et le bureau du procureur aucun pouvoir de police. La Hongrie, qui envisage par ailleurs de plus en plus ouvertement de quitter la CPI, rejoindra la liste des Etats qui ont refusé d’exécuter des mandats d’arrêt délivrés par cette juridiction.
Le dernier en date est l’Italie, qui, le 21 janvier, avait libéré et reconduit chez lui un responsable libyen recherché par la Cour pour des crimes contre l’humanité perpétrés contre des migrants. Plusieurs autres pays européens, dont la France, ont aussi annoncé qu’ils n’appliqueraient pas le mandat d’arrêt contre M. Nétanyahou. Le premier ministre polonais, Donald Tusk, lui avait ainsi proposé, en janvier, de participer à la cérémonie pour le 80e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz. Le premier ministre israélien n’avait toutefois pas donné suite.
Cette première visite dans l’UE est vivement dénoncée par plusieurs organisations non gouvernementales internationales. « C’est une manœuvre cynique visant à saper la CPI et son travail ainsi qu’une insulte aux victimes de ces crimes », a ainsi dénoncé Amnesty International, en critiquant le « mépris [de la Hongrie] pour le droit international ». Responsable du plaidoyer au sein de l’organisation, Erika Guevara-Rosas a appelé les « dirigeants européens et mondiaux » à « sortir de leur silence honteux et de leur inaction ».
« Notre position est claire et inébranlable : l’Union européenne soutient la CPI et les principes énoncés par le statut de Rome », a répondu, lundi 31 mars, le porte-parole de la Commission européenne. Selon lui, « l’UE respecte la neutralité, l’indépendance et l’impartialité de la Cour. [Ils] so[nt] fermement attachés à la justice pénale internationale et à la lutte contre l’impunité ». Mais en réalité, la Commission européenne n’a aucun moyen de forcer les Etats membres à respecter un mandat d’arrêt de la CPI.
« Un nouveau signal clair »
De son côté, la fondation Hind Rajab, une organisation basée en Belgique qui, au cours des dernières semaines, a tenté d’engager de nombreuses procédures contre des soldats israéliens en voyage hors d’Israël, a annoncé vouloir saisir le parquet de Hongrie pour lui demander d’« engager immédiatement des poursuites ». Mais celui-ci est dirigé par un proche de M. Orban connu pour enterrer systématiquement toutes les affaires compromettantes impliquant le premier ministre. Pour justifier son refus de respecter le mandat d’arrêt, le gouvernement hongrois affirme n’avoir jamais promulgué la convention associée au statut de Rome, le texte fondateur de la CPI.
« Ne pas se conformer à la Cour pénale internationale est un nouveau signal clair que la Hongrie ne souhaite pas respecter les normes générales de l’Etat de droit », estime Tamas Hoffmann, chercheur à l’Académie hongroise des sciences et au Centre Lauterpacht de l’université de Cambridge ; il rappelle que « la Hongrie est déjà critiquée en raison de ses atteintes aux droits des homosexuels, à la liberté académique et à bien d’autres droits ». Cette visite suscite cependant très peu de débats dans le pays. Focalisée sur le sujet de la corruption et des liens de M. Orban avec la Russie – un dossier qui préoccupe nettement plus l’opinion publique hongroise que la guerre à Gaza –, l’opposition hongroise n’a pas émis de critique et aucune manifestation n’est annoncée.
Pour Benyamin Nétanyahou, premier ministre d’un pays qui « n’a pas de politique étrangère, mais seulement une politique intérieure », comme l’estimait le diplomate américain Henry Kissinger (1923-2023), la Hongrie de Viktor Orban a l’avantage de plaire à son électorat, séduit par les messages de rejet de l’immigration musulmane que martèle le pouvoir magyar. M. Orban ne cesse ainsi d’affirmer que les juifs sont plus en sécurité dans son pays, qui rejette fermement les musulmans, que n’importe où ailleurs en Europe de l’Ouest. Un message qui rencontre un succès grandissant auprès d’une partie des juifs européens et israéliens.
Par Jean-Baptiste Chastand, Samuel Forey, Stéphanie Maupas et Philippe Jacqué
Le Monde du 02 avril 2025
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