De Jénine à Naplouse, la jeunesse palestinienne fulmine

 


Les portraits des 11 Palestiniens, combattants et non-combattants, tués le 25 février 2023 à Naplouse, sont affichés partout dans la vieille ville. © Photo Joseph Confavreux / Mediapart
Ces hommes et ces femmes ont grandi dans les décombres de l’opération « Rempart » qui, il y a vingt ans, avait rasé des pans entiers des grandes villes palestiniennes de Cisjordanie. Reportage à Naplouse et à Jénine, où l’armée israélienne a opéré, mardi 7 mars, un nouveau raid meurtrier.

Jénine, Naplouse (Cisjordanie occupée).– « J’ai appris la mort de mon père par hasard, sur une boucle Telegram, en voyant une photo de gens applaudissant devant notre maison dans le camp de réfugiés de Jénine. » Somood, jean serré, voile noir ajusté et médaillon de son père au cou, sourit derrière ses yeux embués en racontant l’histoire qui a fait basculer sa vie, le 16 janvier dernier.

« Je suis étudiante à l’université Bir Zeit, à Ramallah, je dormais mais j’ai senti quelque chose qui m’a réveillée. Je me suis connectée et j’ai ensuite appelé ma sœur qui m’a dit que papa avait été tué par l’armée israélienne », poursuit-elle, assise dans un salon absolument impeccable à l’exception de l’impact d’une balle qui a traversé la vitre et le rideau pour atterrir dans la bibliothèque.

La balle, qui a tué le père de Somood, a été tirée durant l’un des nombreux déploiements menés par l’armée israélienne dans les grandes villes palestiniennes depuis des mois, à la recherche de militants du Djihad islamique ou des « lions de Naplouse », sans s’embarrasser de faucher au passage de nombreux non-combattants. Le meurtre a eu lieu une semaine avant une nouvelle incursion qui a fait neuf morts dans ce même camp de réfugié·es de Jénine le 26 janvier, elle-même suivie d’une opération ayant fait onze victimes dans la vieille ville de Naplouse le 25 février.

S’est alors enclenché un cycle de représailles au moment même où une réunion « politico-sécuritaire », tenue dans la ville jordanienne d’Aqaba et rassemblant pour la première fois depuis des mois des représentants palestiniens et israéliens, promettait pourtant de « prévenir toute nouvelle violence » : assassinat de sept colons israéliens lors d’une fusillade dans une colonie de Jérusalem-Est au lendemain de l’opération sur Jénine, meurtre de deux jeunes colons venus de l’implantation de Har Bracha à Huwara le 25 février ; mise à feu et à sang de ce bourg palestinien par des colons le lendemain ; assassinat d’un jeune Américano-Israélien venu pour un mariage en Israël le surlendemain à proximité de Jéricho…

Dernier événement en date, l’armée israélienne a de nouveau, mardi 7 mars, pénétré le camp de Jénine pour éliminer l’auteur de l’attaque du 25 février, qui appartenait au Hamas, tuant par la même occasion cinq jeunes Palestiniens et en en blessant vingt-six autres.

Des portraits du père de Somood, Jawal Bawaqneh, ornent le perron de la maison familiale, à l’endroit exact où ce professeur de sport de 58 ans, connu dans tout le quartier, est mort en tentant de porter secours à un combattant blessé. « Il aidait toujours tout le monde, explique sa fille. Il est sorti pieds nus, en t-shirt, simplement parce qu’il avait entendu appeler à l’aide. On nous a conseillé de porter plainte, mais nous ne l’avons pas fait car cela ne débouche jamais sur rien. On nous a fait comprendre que l’armée israélienne dirait que mon père voulait s’emparer de l’arme pour tirer contre ses soldats… »

Depuis la mort de Jawal, cette étudiante en relations internationales s’est investie à corps perdu sur les réseaux sociaux en défense de la cause palestinienne : « Je me suis donné pour mission de documenter les vies volées par l’occupant. Je publie les photos et j’écris des poèmes pour chacun des morts récents, afin qu’on se souvienne d’eux et de leur combat, explique-t-elle. En tant que femme, il est difficile pour moi d’imaginer prendre les armes. »

A-t-elle des regrets à ce propos ? « Il y a différentes formes de résistance, commence-t-elle par évacuer. Mais ça m’arrive. Pour notre génération, il reste un espoir infime que les choses s’améliorent. Si nous ne faisons pas en sorte de dévier le cours des choses, même cet espoir ténu disparaîtra. »

Son père l’a baptisée Somood parce qu’elle est née en mars 2002, le mois où a commencé l’opération « Rempart » déclenchée par le premier ministre d’alors, Ariel Sharon, qui a réduit la majorité du camp de Jénine à un amas de gravats, à l’acmé de la deuxième Intifada. « Notre maison a été complètement détruite, et nous n’avons pas encore fini de la reconstruire, vingt ans après », explique-t-elle en désignant les travaux en cours à l’étage.

Somood est un terme arabe difficile à traduire, situé quelque part entre « résistance » et « résilience ». Pour Michel Warschawski, figure de la gauche israélienne, « le rapport de force entre Palestiniens et Israéliens est tel qu’il serait délicat de parler en ce moment d’une phase de libération. Mais le terme de somood est important pour comprendre l’état de la résistance palestinienne. Il signifie qu’on s’accroche, qu’on ne sombre pas dans la guerre intestine, qu’on continue de bien habiller ses enfants pour aller à l’école même si le trajet est dangereux parce qu’il passe à côté d’une colonie… ».

Depuis plusieurs mois, de jeunes Palestiniens ont toutefois décidé de ne pas se contenter de « s’accrocher », mais aussi d’attaquer : le « repaire des lions » à Naplouse, les « brigades de Jénine » et même de petits groupes à Jéricho, d’habitude préservée des affrontements armés. Souvent formés de très jeunes gens, ces groupes de combattants ne se revendiquent pas des partis politiques palestiniens, Fatah, Hamas ou Djihad islamique, ni même de leurs branches militaires.

Il ne faut toutefois pas exagérer leur autonomie vis-à-vis des acteurs historiques de la résistance palestinienne. Pour Mahdi Sharqawi, 36 ans dont sept passés en prison, qui est l’un des responsables du Djihad islamique pour le nord de la Cisjordanie, « ces groupes de jeunes n’agissent pas sur ordre, mais ils sont parfois financés par le Hamas ou renseignés par le Fatah. Quant à nous, nous leur fournissons l’idéologie et les forces vives. Chaque ville palestinienne obéit à ses propres logiques. À Jénine, on peut dire que le Djihad islamique supervise ces jeunes, alors qu’à Naplouse c’est plus diffus. Mais, quoi qu’il en soit, la résistance actuelle est forte parce qu’elle peut s’appuyer à la fois sur des structures existant depuis longtemps et sur l’énergie actuelle de ces loups solitaires, prêts à descendre dans la rue sans en référer en amont ».

Hosni, casquette bleue vissée sur la tête et petite barbe encore adolescente, est né dans le camp de Jénine il y a dix-sept ans et ne l’a pas quitté depuis. « Chaque matin, on se réveille avec la peur d’apprendre la mort d’un proche, explique-t-il. En août dernier, j’ai ainsi perdu l’un de mes meilleurs amis lors d’une incursion de l’armée israélienne. Nous avons été élevés dans les décombres du camp et nous devons nous battre pour que ce que nous avons reconstruit ne soit pas de nouveau abattu. Mais, face à la puissance de Dieu, la force de l’armée israélienne ne m’inquiète pas. »

Hosni ne fait pas partie des combattants, mais de ces jeunes qui harcèlent à coups de pierres les véhicules militaires israéliens pour tenter de retarder leur progression et protéger ceux qui se battent les armes à la main. « Il est impossible de savoir vraiment qui combat et qui ne combat pas, nuance-t-il. Nos maisons sont tellement proches les unes des autres qu’on se connaît tous mais, même entre nous, on garde le secret par précaution. »

Pour lui, « l’armée israélienne ne fait jamais de détail : les voitures, les enfants, les personnes âgées, les maisons… Ils détruisent tout sur leur passage pour trouver les personnes qui se cachent dans le camp ». Avec un nombre limité de points d’entrée et une entraide collective forte, les camps de réfugié·es permettent en effet de filtrer les allées et venues et sont donc considérés par les combattants palestiniens comme des lieux susceptibles de leur offrir des abris sûrs, même si les militants recherchés échappent rarement, tôt ou tard, aux soldats israéliens. « Ce qui me semble nouveau, poursuit Hosni, bravache, c’est qu’en dépit de leur force militaire, je vois sur le visage de ces soldats qu’ils sont effrayés. Ils ont davantage peur que nous. »

Adnan Sabah vit à quelques encablures de la maison familiale de Hosni. Cet ancien du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui a passé sept ans en prison dans ses jeunes années, se dit « impressionné par cette nouvelle génération, qui reprend le flambeau. Il faut comprendre qu’ils n’ont pas grand-chose à perdre. C’est à peine une vie que de vivre ici. Quand on se couche, on n’enlève pas ses vêtements de crainte d’être arrêté. Quand on fait l’amour, on se demande si la porte ne va pas être défoncée. Même nos rêves sont occupés ».

Pour cet homme d’une soixantaine d’années, quand on vit dans un camp de réfugié·es d’une ville palestinienne, « il n’y a aucune intimité : vous savez tout ce que fait votre voisin, ce qu’il prépare à manger, ce qu’il dit à ses enfants. Chaque nuit, vous entendez les drones en ayant l’impression qu’ils vont entrer par votre fenêtre. Même les gens comme moi qui ne sont plus dans la résistance, qui ont un travail, une maison et une voiture savent que tout peut être détruit en quelques heures, que l’on peut être tué juste pour avoir regardé dehors au mauvais moment ».

Muhamad, 54 ans, qui vend des légumes sur un étal d’une rue passante de la vieille ville de Naplouse, juge également que la génération qui se bat aujourd’hui est « bien plus forte que la [leur] » : « Je pense qu’eux vont réussir. Ils n’ont peur ni de la tombe, ni de la prison, ni d’être blessés. Et non seulement ils n’ont plus peur de la mort, mais ils la recherchent. Ils hantent ainsi la vie des soldats israéliens. »

Muhamad s’excuse de ne pas saluer avec sa main droite, dont il a perdu l’usage en recevant quatre balles tirées par un sniper de l’armée israélienne. C’était en 1988, au début de la première Intifada. « Je jetais des pierres, mais personne n’avait d’armes et je me suis retrouvé à terre et en sang. Maintenant, c’est différent, les jeunes n’hésitent plus à s’armer. » Il considère les membres d’Areen Al-Oussoud, littéralement « le repaire des lions », comme ses « enfants ». « Je suis fier qu’ils aient remis Naplouse au centre de la carte du monde. »

À Naplouse, les portraits des « lions » sont partout : sur les coques des téléphones portables, portés en médaillon au cou des écoliers, placardés sur les murs de la ville… Ces lions qui ont plutôt l’âge d’être des lionceaux pourraient-ils vraiment réussir là où les brigades militarisées du Fatah, du Hamas et du Djihad islamique ont été brisées au début des années 2000 ? « Ils sont beaucoup plus intelligents que nous ne l’étions, poursuit Muhamad. Et alors que nous obéissions pendant la première Intifada aux directives de l’OLP, ils agissent d’eux-mêmes et ne prennent leurs ordres que de leur âme et de Dieu. »

L’Intifada déclenchée en 1987, « l’Intifada des pierres », fut une vaste révolte populaire sans armes, impliquant des enfants, des femmes et des vieillards, encadrée ensuite par les organisations politiques palestiniennes. Quatorze ans plus tard, prenant acte de l’échec de cette première Intifada, celle du début des années 2000 fut militaire et armée, l’époque des « tanzim » du Fatah ou du Hamas et des attentats suicides et sanglants.

En 2015, « l’Intifada de Jérusalem », comme on la nomme côté palestinien, « l’Intifada des couteaux » comme elle est appelée côté israélien, voit se multiplier les attaques à l’arme blanche ou à la voiture bélier. C’est cette séquence qui semble aujourd’hui se prolonger et s’intensifier avec l’usage d’armes à feu. Les passages à l’acte, qui se concentrent sur les colons de Cisjordanie ou Jérusalem-Est, demeurent le plus souvent individuels et n’obéissent pas nécessairement à une hiérarchie de commandement. Mais cela ne signifie pas qu’ils soient entièrement spontanés, même si le contrôle sécuritaire massif d’Israël empêche la constitution ou la reconstitution de brigades militarisées pérennes.  

Une autre dimension importante réside dans le fait que les opérations de l’armée israélienne qui ont visé Naplouse, Jénine ou Jéricho ces derniers mois se concentrent en réalité sur les camps de réfugié·es présents dans ces différentes villes palestiniennes, dans lesquels les impasses économiques sont les plus criantes et où les forces de l’ordre de l’autorité palestinienne sont le plus souvent absentes.

Pour l’écrivain palestinien Elias Sanbar, « aujourd’hui, ce sont principalement les camps de réfugiés qui se mobilisent en Cisjordanie. Le reste de la société ne bascule pas, notamment parce qu’il faut se rappeler que l’Autorité palestinienne, pour décrédibilisée qu’elle soit, verse des salaires à 180 000 fonctionnaires qui font vivre des centaines de milliers de familles, mais aussi parce que la société craint une répression comme celle qui a étouffé les révoltes arabes de 2011. Tout peut néanmoins s’embraser très vite, en cas d’annexion ou de provocation sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem ».

Pour Amir, rencontré sur la place centrale de la vieille ville de Naplouse, il faut faire le constat que « les pierres ne sont d’aucune utilité contre un véhicule militaire et que défendre la Palestine exige d’utiliser des armes. Les jeunes Israéliens prennent les armes à 18 ans pour nous faire la guerre, il est logique que nous fassions pareil ». Habillé tout de noir mais avec un pull de Noël, barbe fournie et bien taillée, le jeune homme de 22 ans ne tarit pas d’éloges sur les « lions » de Naplouse.  

Ils sont « les seuls à défendre notre nation et notre peuple », poursuit-il. Et les opérations de l’armée israélienne « n’atteignent pas le but fixé de diminuer l’importance de ce groupe. Au contraire, leur puissance ne cesse d’augmenter », affirme ce garçon qui travaille dans une boucherie de la vieille ville.

Songe-t-il à rejoindre ce groupe, alors qu’après la dernière opération de l’armée israélienne dans la vieille ville de Naplouse ayant fait onze morts, dont plusieurs non-combattants puisque l’opération s’est déroulée à l’heure du marché et a cueilli sur place de simples passants, les « lions de Naplouse » ont annoncé que le recrutement était de nouveau ouvert ? « Qui vous dit que je n’en fais pas déjà partie ?, répond Amir du tac au tac. Peut-être pas comme combattant, mais aujourd’hui les lions sont l’incarnation du peuple palestinien. Je suis palestinien, donc je suis avec eux. On a déjà perdu trop de gens autour de nous. Il est impossible d’oublier ou de pardonner. »

Pense-t-il que sa génération puisse mener à terme un combat perdu par la génération précédente ? « Nos pères et nos oncles n’ont pas échoué, juge Amir. Ils se sont sacrifiés et nous ont transmis le flambeau. » Le jeune homme, pourtant, ne se reconnaît pas dans la figure de Yasser Arafat, leader historique de l’Organisation de libération de la Palestine, tant l’Autorité palestinienne, héritière directe de l’OLP, est honnie par cette génération née alors que le processus d’Oslo et la perspective d’une solution à deux États étaient déjà enterrés de facto.

« L’Autorité palestinienne collabore avec les Israéliens, poursuit le garçon. À part le drapeau sur son toit, je ne fais pas de différence entre une jeep de l’Autorité palestinienne et une de l’armée israélienne. Le principal objet de la réunion d’Aqaba était de former et d’armer de nouveaux gardes palestiniens pour nous contrôler et nous attaquer. Mais cela ne marchera pas. »

Dans quelle figure se reconnaît-il, si même Yasser Arafat, dont le portrait continue d’orner certains murs de Naplouse, bien que ceux des martyrs y soient beaucoup plus nombreux, ne trouve pas grâce à ses yeux ? « Saddam Hussein », lance-t-il avec un sourire provocateur mais marqueur du statut de premier résistant aux États-Unis et à Israël acquis par l’ancien dictateur irakien auprès de certains Palestiniens, souvent nés après sa mort en 2003. Avant d’ajouter : « Mais la seule figure que je respecte vraiment, et qui me donne la force de combattre, c’est le prophète Mohammed. » Signe d’un conflit politique et territorial qui se reconfigure de plus en plus en guerre identitaire et religieuse, côté palestinien comme israélien.

Joseph Confavreux
Médiapart du 08 mars 2023

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