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En Israël, les défis de Gadi Eisenkot, général novice en politique chargé de former un gouvernement

 

Le leader de l’opposition au premier ministre sortant Benyamin Nétanyahou doit être officiellement missionné, dimanche, par le président Isaac Herzog, pour constituer le prochain gouvernement israélien. Une tâche ardue après des législatives qui n’ont donné aucune majorité à la Knesset.

Cet homme n’avait pas pu fuir l’annonce, pour paraphraser le roman d’un des plus grands écrivains israéliens, David Grossman (Une Femme fuyant l’annonce, 2008), qui racontait le destin d’une mère de famille et, à travers elle, du pays tout entier face aux conséquences meurtrières de la guerre. Contrairement à l’héroïne du livre de Grossman, qui ne voulait pas savoir, Gadi Eisenkot a, lui, pratiquement appris en direct la mort de son fils en tant que membre du cabinet de guerre.
Gal Eisenkot, un sergent-chef de 25 ans, venait d’être mortellement touché par un engin explosif dans le nord de Gaza, le 7 décembre 2025. Devant la tombe, et devant les caméras, le lendemain, Gadi Eisenkot avait pleuré et cherché ses mots, des tréfonds de sa douleur, pour exprimer son amour pour « Galush », le surnom de son fils : « Je te promets que nous continuerons la mission, que nous ferons en sorte que ton sacrifice et celui de tes camarades ne soient pas vains », avait-il dit dans les larmes.
Trois jours plus tard, rompant le shiva, le deuil d’une semaine, il était revenu siéger avec les membres du cabinet pour piloter la guerre lancée après l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. « Je ne peux pas revenir en arrière, a-t-il expliqué. Je ferai tout mon possible pour être digne du lourd tribut payé par Gal. » Jusqu’à tenter de devenir premier ministre en remplacement de Benyamin Nétanyahou qu’il accuse aujourd’hui de mettre en danger la démocratie et la sécurité nationale.
Samedi 7 novembre, après avoir reçu les recommandations en sa faveur d’une majorité de députés élus à la Knesset, le chef de l’Etat, Isaac Herzog, a annoncé qu’il confiait à l’ancien officier supérieur la mission de former un nouveau gouvernement. Une tâche particulièrement délicate après des élections législatives, le 27 octobre, qui n’ont donné aucune majorité parlementaire et qui l’obligent à élargir une coalition d’opposition forte de 48 sièges, seulement, sur les 120 de la Knesset.

Le père de la « doctrine Dahiya »
La désignation de Gadi Eisenkot, 66 ans, entré en politique en 2022 dans l’ombre de Benny Gantz, un autre ancien chef d’état-major, marque une nouvelle étape dans l’ascension d’un homme venu de la « périphérie », comme sont désignées en Israël les villes où avaient été entassés les immigrants juifs venus d’Afrique du Nord dans les années 1950.
Ses parents avaient quitté le Maroc, en 1957. Lui a grandi à Eilat, à l’extrême sud d’Israël, près de la frontière égyptienne. S’il devait réussir à remplacer Benyamin Nétanyahou, en obtenant un vote de confiance de la Knesset d’ici vingt-huit jours, voire quarante-deux jours si nécessaire, il serait ainsi le premier chef de gouvernement « mizrahi », ce terme qui désigne les Juifs d’Orient et d’Afrique du Nord, par opposition aux Ashkénazes, venus d’Europe.
Gadi Eisenkot n’est pas seulement un général parmi d’autres : c’est un homme du rang, passé par tous les niveaux hiérarchiques de l’armée et toutes les guerres depuis celle du Liban, en 1982. Il n’est pas non plus un héritier ou le fils d’une grande famille, comme la plupart des précédents premiers ministres. Gadi Eisenkot a gravi tous les échelons, en commençant par la Golani, une brigade d’infanterie, populaire, loin des unités les plus élitistes et les plus prestigieuses.
Etre devenu le premier opposant à Benyamin Nétanyahou – et potentiellement son successeur – ne signifie pas qu’il défend une vision radicalement différente sur la nécessité des guerres et les méthodes employées. Gadi Eisenkot a marqué l’histoire de l’armée israélienne en formulant la « doctrine Dahiya », du nom d’un quartier de Beyrouth violemment frappé au moment de la seconde guerre du Liban. « Ce qui s’est produit dans le quartier de Dahiya à Beyrouth, en 2006, se produira dans chaque village à partir duquel on tirera sur Israël. Nous appliquerons une force disproportionnée sur ce village et y causerons des dommages et des destructions immenses. De notre point de vue, ce ne sont pas des villages civils, ce sont des bases militaires », avait-il justifié.
Après le 7-Octobre, ses principaux différends avec Benyamin Nétanyahou ont d’abord porté sur le dossier des otages. En tant que membre du cabinet de guerre, nommé en même temps que Benny Gantz, son mentor, le 11 octobre 2023, il a accompagné la période la plus dévastatrice des opérations à Gaza, qui ont fait plus de 33 000 morts en six mois. Il avait fini par démissionner, en juin 2024. Une question d’efficacité, pas de morale ; et de refus des manipulations de Benyamin Nétanyahou, pas de la stratégie d’anéantissement de Gaza. « La vérité, c’est qu’il faudra de trois à cinq ans pour stabiliser [Gaza], puis encore de nombreuses années pour mettre en place un autre régime », avait expliqué Gadi Eisenkot, dénonçant les mensonges du premier ministre israélien sur l’objectif d’une « victoire totale ».

Pragmatisme impitoyable
Ses quatre années comme chef d’état-major, de 2015 à 2019, lui ont donné une légitimité aux yeux de l’opinion. Notamment parce qu’il n’a jamais hésité à frapper fort l’ennemi. A l’époque, à Gaza, il avait dû faire face aux « marches du retour », des manifestations organisées en mars 2018 pour protester contre le blocus de l’enclave et réclamer un droit au retour des réfugiés.
Comme le reste de la hiérarchie militaire, Gadi Eisenkot avait estimé qu’il s’agissait en réalité, pour le Hamas, de tester les lignes de défense et de tenter des incursions en Israël. Il avait, dès lors, donné l’ordre aux snipers, positionnés le long de la frontière, de tirer sur les manifestants. Des ONG avaient plaidé, devant la Cour suprême, que faire feu sur des civils en train de manifester était contraire au droit international. Sans succès. Plus de 200 Palestiniens, dont 46 mineurs, avaient été tués, selon le bilan de l’ONG B’Tselem.
A la tête de l’état-major, Gadi Eisenkot avait élaboré la doctrine de la « campagne entre les guerres », une logique de harcèlement de l’ennemi visant à l’empêcher de préparer une éventuelle offensive. Une méthode appliquée au Liban et, plus encore, en Syrie, après 2016, pour contenir l’influence de l’Iran. Avec le risque, parfaitement assumé, d’une possible escalade militaire. « Les dirigeants politiques et militaires israéliens sont bien conscients que ce mode d’action comporte des risques et des frictions susceptibles de déclencher un affrontement militaire plus large, voire une guerre totale », avait écrit l’officier supérieur, en 2019.
Gadi Eisenkot est un homme de planification. Il avait plaidé, quand il était chef d’état-major, pour que l’Etat hébreu se dote d’une doctrine de sécurité nationale afin que les hommes politiques cessent de naviguer à vue, ce qu’il déteste. Au charisme de Benyamin Nétanyahou, il oppose sa méthode et une forme de pragmatisme impitoyable.
« C’est un homme d’équipe. Il ne s’estime pas supérieur aux autres autour de la table. Au contraire, il bâtit un écosystème de collaborateurs fiables, avec lesquels il avance », indique au Monde Tamir Hayman, ancien directeur du renseignement militaire (2018-2021), aujourd’hui patron de l’INSS, le principal think tank israélien en matière de défense. « Il applique ce principe : liberté totale pendant le processus de décision, puis autoritarisme absolu une fois le choix arrêté », poursuit Tamir Hayman.
Après la faillite sécuritaire du 7 octobre 2023, l’armée israélienne a décidé qu’elle protégerait son territoire derrière des « zones de sécurité » à Gaza, dans le sud du Liban ou en Syrie. Même si M. Eisenkot s’est engagé à suivre le plan de paix de Donald Trump, il ne bougera pas immédiatement sur ce point, notamment pour Gaza, sans doute plus vite pour la Syrie. « A ce jour, nous contrôlons environ 60 % du territoire de Gaza d’une manière qui nous confère de réels avantages tactiques. Conserver cette ligne relève d’un véritable intérêt national. Tant qu’il n’y aura pas de changement politique majeur à Gaza concernant le Hamas, Eisenkot ne modifiera rien », estime un de ses anciens supérieurs, le général Gilad Eiland, aujourd’hui retraité, connu pour avoir prôné des plans d’attaque encore plus offensifs en 2024.
La rupture devrait être plus franche en Cisjordanie, ce territoire qu’il a arpenté en tant que commandant. Gadi Eisenkot a exprimé, pendant la campagne, tout le mal qu’il pense des colons violents en Cisjordanie. Le général y voit une atteinte insupportable à l’autorité de l’armée, plus encore qu’une atteinte aux droits des Palestiniens. Il n’a jamais, non plus, dissimulé son inquiétude face à la place croissante prise par les sionistes religieux parmi les officiers. Il a, depuis longtemps, eu des mots très sévères contre l’extrême droite, notamment Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, devenus ministres en 2022.
Quatre ans plus tard, Gadi Eisenkot est en situation de les remplacer s’il parvient à former ce qu’il appelle « un gouvernement d’urgence ». Ensuite, seulement, il sera possible de savoir si, comme d’autres avant lui, les hommes de guerre deviennent parfois des hommes de paix.

Par Luc Bronner
Le Monde du 08 novembre 2026

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