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En Israël, le gouvernement de Benyamin Netanyahou multiplie les attaques contre les médias indépendants

 

En Israël, le gouvernement de Benyamin Netanyahou multiplie les attaques contre les médias indépendants, tandis que les journalistes étrangers subissent intimidations, entraves et violences. Cette offensive contre la liberté de la presse s’inscrit dans une érosion démocratique indissociable de la volonté de perpétuer l’occupation des territoires palestiniens. ( Par Ofer Chen, chercheur à l’Université de Tel-Aviv )

La liberté de la presse est considérée comme l’une des caractéristiques fondamentales d’une démocratie libérale. Sa véritable signification ne se limite toutefois pas à sa reconnaissance formelle ou à son affirmation de principe. Elle dépend de la liberté de mouvement accordée aux journalistes, de leur accès aux sources d’information et aux lieux où se déroulent les événements, ainsi que, bien entendu, de la protection de leur sécurité personnelle.
Le non-respect de ces principes, qui constituent des conditions essentielles à l’existence d’une presse libre, témoigne d’une fragilisation des fondements mêmes de la démocratie. Les atteintes persistantes à la liberté de la presse en Israël et aux médias étrangers qui y travaillent doivent donc être replacées dans le contexte de l’érosion continue de la démocratie israélienne. Celle-ci se manifeste notamment par l’absence d’égalité civique, les atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire et l’affaiblissement du système de contre-pouvoirs.
Tout au long des années où Benyamin Netanyahou a été au pouvoir, et plus particulièrement sous son gouvernement actuel, diverses tentatives ont été menées pour affaiblir la presse libre en Israël. Parallèlement, et apparemment sans lien avec ces évolutions, de nombreux incidents visant des représentants des médias étrangers travaillant en Israël se sont produits, parmi lesquels des agressions physiques.

Affaiblissement des mécanismes internes de contrôle
Une analyse plus large de cette tendance conduit à considérer ces deux phénomènes comme des manifestations distinctes d’une même politique, dont l’objectif est de s’en prendre à tout acteur, israélien ou international, susceptible de remettre en cause le maintien de la droite au pouvoir et de menacer la poursuite du contrôle israélien sur les territoires de Cisjordanie.
Les mesures prises par les différents gouvernements dirigés par Netanyahou contre les médias israéliens, à l’instar de celles qu’ils ont engagées contre le système judiciaire et les organisations de la société civile, visent à affaiblir les mécanismes internes de contrôle et à limiter la possibilité de porter les défaillances du gouvernement à la connaissance du public : la corruption, les dysfonctionnements administratifs ou encore la distribution des fonds publics selon des considérations politiques et sectorielles.
La révélation de ces faits pourrait en effet susciter des critiques publiques susceptibles de fragiliser le soutien au gouvernement de droite. En revanche, les mesures prises par le gouvernement contre les représentants des médias étrangers visent à réduire la visibilité internationale de ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie, notamment le terrorisme des colons, l’application sélective de la loi et les atteintes systématiques à la population palestinienne. La connaissance de ces pratiques à l’échelle internationale pourrait renforcer les critiques à l’égard d’Israël et menacer la stabilité du gouvernement.
Sur le plan intérieur, l’affaiblissement des médias en Israël se manifeste dans plusieurs domaines complémentaires. Le premier consiste à promouvoir et à soutenir des médias de droite qui ne se contentent pas d’appuyer Netanyahou et son gouvernement, mais mènent également des campagnes visant à délégitimer ses adversaires politiques.

Une campagne systématique de propagande politique
Certes, de nombreux médias à travers le monde adoptent des positions politiques clairement affirmées. Mais dans l’Israël de Netanyahou, les médias qui soutiennent sa politique bénéficient d’avantages institutionnels et réglementaires, tandis que son gouvernement a promu des dispositifs élargissant les pouvoirs de contrôle ainsi que les possibilités de sanctionner les médias critiques. Parallèlement à ces changements réglementaires, une campagne systématique de propagande politique est menée sous la direction de Benyamin Netanyahou lui-même.
Elle vise à mettre en doute la crédibilité et, surtout, la loyauté nationale de la presse critique. Celle-ci est régulièrement présentée comme agissant pour des motifs politiques, dans le but de nuire au gouvernement de droite et, par là même, à l’État lui-même. L’expression qu’il a utilisée pour la désigner — « chaînes de mensonges et d’incitation à la haine » — ne traduit pas simplement son mécontentement à l’égard d’un traitement médiatique particulier.
Elle s’inscrit dans une campagne visant à présenter la critique journalistique comme une activité hostile et à la priver de sa légitimité publique. La décision du gouvernement de boycotter le quotidien Haaretz, à la suite des critiques qu’il a formulées contre la politique gouvernementale à Gaza, illustre par exemple la manière dont une campagne contre la critique journalistique se traduit par une mesure institutionnelle visant un organe de presse. La frontière entre critique de la politique gouvernementale et hostilité envers l’État s’en trouve ainsi brouillée, tout comme celle entre le rôle du journaliste, qui consiste à révéler les défaillances, et sa présentation comme un traître de l’intérieur.
Ce message ne reste pas cantonné au discours politique ou aux mesures réglementaires. Les journalistes particulièrement critiques sont exposés au harcèlement et à la violence, et certains bénéficient même d’une protection rapprochée. Malgré la multiplication des actes de violence contre les journalistes, aucune voix de protestation ou de condamnation ne s’est fait entendre parmi les responsables politiques de droite. Ce silence n’est pas neutre : il traduit un soutien tacite à la violence contre la presse libre. Les intimidations et les agressions physiques viennent ainsi s’ajouter aux tentatives réglementaires et propagandistes visant à affaiblir la presse libre et à vider de son sens le principe de la liberté de la presse.

Des restrictions imposées aux journalistes étrangers
Le même objectif sous-tend également les tentatives visant les médias étrangers en Israël, même si les moyens employés diffèrent. Alors que l’affaiblissement des médias israéliens passe principalement par des instruments réglementaires et par la délégitimation de la critique elle-même, les mesures visant les médias étrangers se traduisent par des restrictions à la liberté de circulation et à la couverture journalistique, par la présentation des journalistes comme des acteurs politiques hostiles et par des entraves à leur travail, pouvant parfois aller jusqu’à la violence physique.
Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, en octobre 2023, de nombreux témoignages ont fait état de restrictions imposées aux activités des journalistes étrangers, sous divers prétextes administratifs et procéduraux. Il s’agit notamment de retards et d’interrogatoires aux frontières, de demandes d’informations sur la nature des activités prévues, de révocations d’autorisations d’entrée, de confiscations de matériel et de restrictions à la liberté de circulation.
À plusieurs reprises, ces procédures ont dépassé le cadre des justifications sécuritaires invoquées et ont directement porté sur le contenu de la couverture journalistique. Ces cas montrent que les publications antérieures d’un journaliste sont désormais prises en compte dans la décision de l’autoriser ou non à entrer en Israël. La critique journalistique elle-même devient ainsi un motif de restriction de la liberté de la presse.
Un indice de la politique qui se cache derrière ces intimidations se trouve dans les déclarations de certains ministres du gouvernement actuel. En juin 2025, par exemple, le ministre des Communications, Shlomo Karhi, et le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, ont publié une déclaration commune dans laquelle les médias étrangers étaient présentés comme un acteur hostile agissant « sous couvert du journalisme ». Ben Gvir a même déclaré que « l’anarchie médiatique de la presse étrangère est terminée ».
Une enquête du Comité pour la protection des journalistes (Committee to Protect Journalists, CPJ), publiée en juin 2026, a effectivement recensé au moins six cas dans lesquels Israël a empêché des journalistes étrangers d’entrer dans le pays, notamment en raison de publications antérieures. L’un des cas documentés est celui d’Alessandro Stefanelli, journaliste et photographe indépendant italien, dont l’accréditation de presse a été révoquée en juillet 2025. Les autorités lui ont remis un document officiel indiquant que ses précédents articles avaient été « unilatéraux ».

Interdiction d’entrée en Israël
La liberté de circulation de la journaliste espagnole Queralt Castillo Cerezuela a également été restreinte, après que le ministère des Affaires de la Diaspora eut diffusé, dans un groupe WhatsApp réunissant des journalistes étrangers en Israël, un message l’accusant d’antisémitisme et de soutenir le boycott d’Israël, notamment en raison de ses publications critiques.
Aucune preuve n’a évidemment été trouvée à l’appui de ces accusations. Un cas particulièrement frappant est celui de l’interdiction d’entrée opposée à la journaliste française Alice Froussard, en juin 2026. Pendant environ six ans, Froussard avait couvert l’actualité d’Israël et de la Cisjordanie pour différents médias. Selon les informations publiées par le CPJ, la décision de lui interdire l’entrée en Israël était liée à des déclarations antérieures dans lesquelles elle avait qualifié les opérations militaires à Gaza de « massacre » et la politique israélienne en Cisjordanie d’« apartheid ».
Les atteintes à la presse étrangère ne se limitent pas aux restrictions administratives. Les journalistes étrangers sont également exposés à des menaces et à des agressions physiques. Selon les données du CPJ, au cours des dix premiers mois de 2026, au moins 16 incidents violents ayant touché au moins 35 journalistes étrangers ont été recensés. En mars 2026, une équipe de télévision de CNN a été agressée ; en août 2026, une équipe de NBC a été prise à partie dans le village de Jalud ; le 6 octobre, le photographe de l’AFP Jaafar Ashtiyeh a été agressé alors qu’il couvrait la récolte des olives près d’Aqraba.
Il a été frappé à coups de crosse de fusil et blessé à la tête et au haut du corps. Le 16 octobre Heidi Levine, photographe pour le Washington Post, a été agressée par des terroristes juifs, qui lui ont fracturé quatre vertèbres. La réaction de Netanyahou, qui a déclaré qu’« il fallait déterminer qui avait déclenché les violences » : le groupe de terroristes juifs ou la photographe âgée de 65 ans, est éloquente.

Un contexte plus large d’érosion de la démocratie
Bien entendu, toute agression commise par des particuliers ne saurait être attribuée à la politique du gouvernement. Cependant, lorsque les forces de sécurité n’assurent pas la protection nécessaire et que les agresseurs ne sont pas tenus responsables de leurs actes, la violence devient, dans les faits, un moyen supplémentaire de restreindre la liberté de la presse.
L’absence d’une application effective de la loi ne constitue pas seulement un échec des autorités compétentes : elle envoie également aux agresseurs le message qu’ils risquent peu d’avoir à répondre de leurs actes. Dans le même temps, elle produit un effet dissuasif sur les journalistes qui cherchent à documenter ce qui se passe sur le terrain.
En définitive, les atteintes à la liberté de la presse en Israël doivent être replacées dans le contexte plus large de l’érosion de la démocratie israélienne. Les atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire, les tentatives d’affaiblissement des organes de contrôle et de démantèlement du système de contre-pouvoirs, ainsi que le refus d’inscrire le principe d’égalité dans la Constitution, ne doivent pas être considérés comme des mesures isolées ou fortuites
Tous ces éléments découlent d’une idéologie attachée à la poursuite de l’occupation et au maintien du contrôle israélien sur les territoires de Cisjordanie. Or, la perpétuation de l’occupation ne peut durablement coexister avec une démocratie libérale solide, dont les institutions et les principes sont susceptibles de lui imposer des limites, de la soumettre à la critique et d’en remettre en question la légitimité.
Les atteintes à la liberté de la presse s’inscrivent donc dans une dynamique plus large visant à réduire la capacité des mécanismes de contrôle à révéler les conséquences de l’occupation et à les soumettre à l’examen du public. L’idée selon laquelle il serait possible de poursuivre l’occupation tout en consolidant la démocratie israélienne ignore la contradiction fondamentale entre ces deux objectifs : la poursuite de l’occupation implique nécessairement l’érosion des fondements de la démocratie ; inversement, y mettre fin est une condition indispensable pour garantir la pérennité d’Israël en tant que démocratie libérale.

Tribune - L'Humanité du 06 novembre 26
Par Ofer Chen, chercheur à l’Université de Tel-Aviv

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