Le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a annoncé le lancement de consultations sur un plan de gouvernance. Il prévoit le désarmement des factions palestiniennes et la centralisation de la gestion des camps.
Les camps palestiniens au Liban sont-ils à la veille d’une transformation en profondeur ? Le premier ministre, Nawaf Salam, a annoncé, vendredi 30 octobre, le lancement de consultations qui doivent ouvrir la voie à la mise en œuvre d’un plan de gouvernance pour ces lieux dispersés sur le territoire. Il prévoit leur passage sous l’autorité exclusive de l’Etat. Environ 200 000 réfugiés palestiniens vivent dans les douze camps de béton que compte le Liban.
Les concertations, durant six mois, vont réunir des acteurs libanais et palestiniens, du milieu institutionnel à la société civile, pour aboutir à une version finale du plan. Ensuite, une période de six ans est prévue pour son application. Son canevas actuel a été préparé par le comité de dialogue libano-palestinien (LPDC, selon l’acronyme anglais), une instance qui dépend du premier ministre.
La feuille de route comprend le désarmement de toutes les factions palestiniennes à l’intérieur des camps, l’introduction de postes de police, la réalisation d’une enquête socio-urbaine, ou l’organisation de la fourniture en eau et en électricité. Le principe est de réguler la gestion des camps, qui dépend aujourd’hui d’acteurs disparates : les comités locaux, chargés du quotidien ; les factions palestiniennes, dotées de leurs propres forces de sécurité ; l’appareil sécuritaire libanais ; l’UNRWA (l’agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient), avec ses écoles, ses centres de santé, ses programmes d’assainissement…
En parallèle, un projet de loi visant à faciliter l’accès au marché du travail des réfugiés palestiniens, exclus aujourd’hui de l’exercice de dizaines de professions, a été élaboré par le LPDC. Il doit, pour pouvoir passer au conseil des ministres, obtenir au préalable un consensus politique libanais, un processus d’ordinaire lent.
Problèmes de vétusté et de pauvreté
L’objectif de ces efforts est d’« étendre l’autorité de l’Etat sur tout son territoire et d’améliorer les conditions de vie socio-économiques des réfugiés palestiniens » au Liban, dit au Monde Ramez Dimechkie, président du LPDC.
La quasi-totalité des douze camps se trouvent en milieu urbain. Ils sont souvent très politisés et ont été, à l’origine, organisés selon les villages d’origine de la première génération de réfugiés arrivés au Liban en 1948, lors de la Nakba (catastrophe), la dépossession palestinienne à la création de l’Etat d’Israël.
Tous connaissent des problèmes de vétusté et de pauvreté. Dans la plupart, les factions palestiniennes gèrent la sécurité et l’armée n’entre pas, un reliquat de la souveraineté accordée à ces espaces en 1969 – du temps où le Liban était la base centrale de l’Organisation palestinienne au Liban (OLP) – même si ces dispositions ont été abrogées depuis bientôt quarante ans. Les questions sécuritaires font l’objet d’échanges entre l’institution militaire et les groupes palestiniens.
Tant M. Salam que M. Dimechkie ont pris soin, dans leurs allocutions, vendredi, de rappeler le refus de Beyrouth d’une implantation des réfugiés palestiniens. Une manière de tenter de désamorcer les craintes autour de ce sujet très sensible au Liban, et d’appeler la communauté internationale à poursuivre son soutien financier, qui se traduit par l’appui de pays donateurs à l’UNRWA.
M. Dimechkie a plaidé pour que les réfugiés sortent de la précarité. Le Liban a eu, historiquement, une approche discriminatoire envers les réfugiés palestiniens, à l’exception de la bourgeoisie qui a été intégrée. La participation des factions palestiniennes à la guerre civile (1975-1990), durant les sept premières années, a ensuite nourri des rancœurs, dont les réfugiés ont été les boucs émissaires. Les groupes palestiniens ont eu, jusqu’ici, un intérêt politique à conserver leur influence dans les camps.
L’accent mis sur la confiscation des armes, dans le processus de gouvernance, fait suite à une précédente initiative pour désarmer les camps palestiniens, lancée en 2025 après un accord avec Mahmoud Abbas, le dirigeant vieillissant de l’Autorité palestinienne. Elle s’est avérée limitée : seule une partie de l’OLP, dont le Fatah est la principale composante, a remis des armes. Le Hamas et ses alliés, eux, s’y sont refusés. Des discussions ont repris entre le mouvement islamiste et le LPDC sur ce sujet.
Le changement de cap en gestation est présenté dans un moment de grande incertitude pour les Palestiniens dans la région, avec l’anéantissement de la bande de Gaza par l’armée israélienne, lors de la guerre lancée en représailles au massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 et l’accélération de la colonisation en Cisjordanie. Pour réussir, la feuille de route devra vaincre les inquiétudes des réfugiés palestiniens au sujet d’un règlement politique à leurs dépens. Le « droit au retour », reconnu par les Nations unies en 1948, ne s’est jamais matérialisé.
« La question de la sécurité et de la gestion des camps est importante tant pour les réfugiés palestiniens que pour les Libanais. Une gouvernance adéquate sera un soulagement pour les Palestiniens, qui souhaitent voir finir les problèmes de drogue [le trafic est devenu un fléau dans plusieurs camps] et d’affrontements entre factions [des combats ont eu lieu dans le camp d’Aïn El-Héloué, le plus grand du Liban, durant l’été 2023] », considère Sawsan Masri, directrice de la branche au Liban de l’ONG palestinienne Taawon. Elle avait pris part aux consultations préliminaires du LPDC commencées avant la guerre de Gaza.
« Toutefois, l’approche sécuritaire domine sur l’humanitaire, dans les discours que nous avons entendus vendredi, regrette Mme Masri. C’est d’ailleurs un ancien officier qui a détaillé le plan. Très peu a été dit sur une amélioration des conditions socio-économiques. Or la pauvreté ne cesse de s’étendre dans les camps, aggravée par la crise financière de l’UNRWA et le financement en baisse de la société civile. »
A l’exception de la fourniture en eau à laquelle participe aujourd’hui l’UNRWA avec d’autres acteurs, il n’est pas question, selon le plan, d’un transfert d’administration des services (éducation, santé…) gérés par l’agence onusienne, qui restent de son ressort. Mais la possibilité d’un effondrement de l’organisation, en crise financière et sous le coup d’attaques politiques américaines et israéliennes, est dans l’esprit des décideurs libanais. « Le fait que l’UNRWA ne soit pas en bonne santé est une raison de plus pour changer tout le paradigme », observe M. Dimechkie.
Selon les informations du Monde, l’UNRWA s’apprête d’ailleurs à annoncer des décisions drastiques, qui devraient à ce stade exclure le Liban : l’agence va notamment licencier entre 3 000 et 4 000 de ses employés, en premier lieu dans la bande de Gaza (qui compte près de 12 000 salariés), à moins d’un rebondissement de dernière minute.
Par Laure Stephan
Le Monde du 1er novembre 26

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