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« Qui vit encore » : des Gazaouis racontent leur vie « d’avant »

 

D’une grande sobriété formelle, le documentaire de Nicolas Wadimoff donne la parole à onze Palestiniens ayant réussi à quitter Gaza en mai 2024, avant la fermeture du poste-frontière de Rafah.

Après le choc du documentaire Naza, de Yuval Abraham et Rachel Szor, montré en salle les lundi 12 et mardi 13 octobre, les films documentant les atrocités commises à Gaza semblent se succéder à des intervalles de plus en plus rapprochés. Le critique en charge d’apprécier l’objet se trouve ainsi face à une forme cinématographique qu’il doit évaluer, mais aussi et surtout face à un morceau brûlant d’histoire qui le déborde forcément. L’appréciation formelle s’avère, ici, toujours frustration : on aimerait y mêler nos tripes et la géopolitique.
Qui vit encore, du documentariste suisse Nicolas Wadimoff, a été présenté dans une section parallèle au Festival de Venise. Le film privilégie une grande sobriété formelle, à l’écoute d’une parole directe palestinienne, comme un contrechamp aux témoignages de soldats israéliens de Naza. Ses 11 protagonistes sont parvenus in extremis à quitter Gaza en mai 2024, avant la fermeture du poste-frontière de Rafah.
En Egypte, leur permis temporaire ne leur donne droit ni au travail ni aux prestations sociales. La Suisse ayant refusé leur entrée sur le territoire, le tournage de Qui vit encore a finalement pris place en Afrique du Sud, « rare pays à accepter les Palestiniens sans visa ». Il n’en faut pas plus pour comprendre toute cette obscurité qui les encercle, puisque le film prend place dans un studio aux murs et au sol noirs : des limbes, en somme.

Espace abstrait
Au sein de cet espace symbolique, chacun est invité à raconter sa vie d’avant, à l’aide d’un marqueur noir avec lequel il dessine, à l’intention des autres Palestiniens, la topographie des lieux : ici un jardin, là une chambre ou un bureau avec vue sur la mer. Dans un deuxième temps, c’est la bande de Gaza qui est tracée à même le sol, chacun venant se replacer dans le quartier qui lui correspond. Un troisième temps est consacré à des témoignages face caméra, dans lesquels les protagonistes racontent la guerre : l’attente de la mort, un missile qui s’abat sur une maison, l’amnésie traumatique et les morts, nombreux, au sein d’une même famille.
Sans doute le film tient-il sa force autant de la dévastation qu’il décrit que de la vie purement sensorielle qu’il parvient à mobiliser au sein d’un espace aussi abstrait et schématique : une maison construite pierre après pierre, un arbre, l’odeur d’une rue, la décoration d’un salon, le conservatoire de musique de Gaza ou la mer à portée de main.
Le film se tient en équilibre entre les spectres et une grande sensorialité, parvenant à soustraire Gaza à une appréhension purement médiatico-humanitaire pour la rendre à ce qui fait la texture d’une vie méritant d’être vécue. Un écrivain évoque l’ouvrage qu’il a consacré à y décrire la moindre rue ; une instagrameuse fait défiler des photos de son quotidien d’avant. Mais souvenirs, images et paroles butent sans cesse sur un drame : l’impossible résurrection d’un monde définitivement détruit.

Par Murielle Joudet
Le Monde du 12 octobre 2026

La photo: Image extraite du film documentaire « Qui vit encore », de Nicolas Wadimoff. UNA MATTINA FILMS

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