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Palestine. Qibya, anatomie d’une tuerie et d’un déni israélien

 

Le 14 octobre 1953, Israël organise un raid sur le village palestinien de Qibya. Il commet alors son premier meurtre de masse d’État. Négation, manipulation des faits, création de groupes d’influence pro-israéliens : ce massacre annonçait déjà beaucoup de l’histoire de la violence à venir.

« C’est Bibi [Benyamin Nétanyahou], pas Israël », disent les sionistes libéraux lorsqu’ils sont confrontés à la destruction de Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Alors que la plupart des Juifs en Israël croient sincèrement que la guerre d’Israël contre Gaza est juste, les sionistes libéraux répondent à une équation contradictoire : désavouer les actions israéliennes dans l’enclave tout en continuant de défendre la légitimité de l’État d’Israël. Et pour absoudre Israël et le sionisme de la destruction de Gaza, Benyamin Nétanyahou est la figure idéale. Selon le refrain habituel, le problème n’est pas le sionisme, mais une version du sionisme corrompue par des extrémistes messianiques. En d’autres termes, ce que l’armée israélienne fait à Gaza depuis le 7 octobre ne représente pas le « vrai » Israël.
L’histoire prouve pourtant le contraire : le meurtre indiscriminé de civils palestiniens est indissociable du sionisme depuis au moins 1948. Le massacre de Qibya en 1953 en est une démonstration implacable.
Dans cette période, plusieurs attaques sont menées par des Palestiniens ayant été chassés de leur territoire lors de la guerre de 1948. En représailles à l’une d’elles, l’armée israélienne planifie un raid meurtrier sur le village de Qibya, en Cisjordanie, et assassine des innocents.
 Ce crime de masse est la preuve que le génocide à Gaza advient dans la continuité de l’histoire israélienne depuis son origine et qu’il n’y a, entre la destruction de Gaza et les politiques sionistes du passé, qu’une différence de degré et non de nature.

Une extermination systématique
Le début des années 1950 est le terrain des répercussions de la guerre de 1948, au cours de laquelle plus de 700 000 Palestiniens sont chassés de leurs villages – ainsi que le démontrent des documents déclassifiés de l’armée israélienne –, leur territoire annexé formant les nouveaux contours de l’État israélien. De nombreuses familles palestiniennes tentent de revenir dans leur maison, reprendre leurs moissons, la culture de leurs terres. Elles en sont empêchées par Israël. David Ben Gourion, le père fondateur de l’État et premier ministre d’Israël, déclare sans ambiguïté en avril 1949 que « la position du gouvernement est qu’ils ne doivent pas revenir ».
Des milliers de Palestiniens traversent la ligne verte depuis le Liban, la Cisjordanie (sous contrôle jordanien) et Gaza (sous contrôle égyptien) vers le territoire désormais contrôlé par Israël. Yael Vered, une haute fonctionnaire du ministère israélien des affaires étrangères écrit en mars 1953 que « l’infiltration est, dans la plupart des cas, le résultat de difficultés matérielles, d’une situation de séparation de la source de revenus (par exemple des champs du mauvais côté de la frontière) ou de membres de la famille ». Elle conclut : « Rares sont les cas où les objectifs délibérés sont le meurtre et la vengeance. »
Les accrochages et confrontations militaires entre les combattants palestiniens et l’armée israélienne sont alors fréquents. Entre janvier et août 1953, les attaques menées par les Palestiniens causent la mort de trois civils israéliens. Le 13 octobre, des combattants palestiniens traversent la frontière depuis la Jordanie et attaquent la colonie israélienne de Yehoud, à 15 kilomètres à l’est de Tel-Aviv. Une mère et ses deux enfants sont tuées. Le prénom de la petite fille, Shoshana, sera repris pour désigner le raid militaire israélien lancé dès le lendemain.
À la traque des auteurs des attaques, Ben Gourion, au cours d’une réunion avec le ministre de la défense Pinhas Lavon, le chef d’état-major Mordehaï Makleff et l’officier en chef des opérations Moshe Dayan, préfère la vengeance et la dissuasion immédiates. Il cible le village de Qibya, 2 000 habitants, pourtant sans lien apparent avec l’attaque de la veille.
La nuit du 14 octobre, 103 soldats d’un bataillon de parachutistes et 20 de l’unité 101, une unité spéciale de l’armée fondée et commandée par le futur premier ministre Ariel Sharon, fondent sur le village. Ils ont reçu l’ordre « d’attaquer et d’occuper temporairement le village, de faire un maximum de destruction et de morts, dans l’objectif de chasser les villageois de leurs maisons ». Bilan : 69 villageois sont assassinés, dont une majorité de femmes et d’enfants, 45 maisons, une école et une mosquée sont détruites.
Les diplomates états-uniens en poste à Amman rapportent sans ambiguïté les événements à leur administration : « Les Israéliens ont systématiquement exterminé les personnes dans les maisons avant de les faire exploser. » Un télégramme de leurs homologues à Tel-Aviv indique que l’armée israélienne avait « ouvert le feu sur tous les bâtiments, tiré à travers portes et fenêtres, jeté des grenades dans les bâtiments et criblé de balles tout villageois tentant de s’enfuir ».

Le « vrai » Israël
En dépit de quelques voix dissidentes, la classe politique et militaire israélienne, avec à sa tête David Ben Gourion et le futur chef d’état-major Moshe Dayan, soutient la logique de représailles à grande échelle visant à soumettre par la violence toute résistance palestinienne. S’inscrivant dans une recherche de paix durable, sans toutefois remettre en question aucune orientation fondamentale de la politique israélienne, le ministre des affaires étrangères Moshe Sharett plaide, lui, pour des opérations militaires ciblées associées à une action diplomatique. Les voix minoritaires comme la sienne sont systématiquement marginalisées ou ignorées. Alors même que Sharett est à ce moment-là premier ministre par intérim, il n’est pas invité à prendre part aux discussions qui mèneront à l’opération militaire contre le village de Qibya.
La condamnation internationale du massacre de Qibya est unanime. En Jordanie, de grandes mobilisations populaires appellent à des représailles. L’Irak propose de déployer des troupes en Cisjordanie. Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) condamne Israël, tandis que les États-Unis gèlent leurs versements d’aide à l’État israélien. La Grande-Bretagne envisage de déployer des troupes pour rassurer la Jordanie. Le vice-chef d’état-major impérial déclare que les Britanniques « ne [souhaitent] pas combattre les Israéliens », mais devront « manifestement le faire s’ils mènent une attaque directe sur la Jordanie ».
Face à cette crise diplomatique, Israël prend la décision de mentir. Sur l’insistance de Ben Gourion, les diplomates israéliens annoncent que le massacre n’a pas été commis par l’armée mais par des civils israéliens d’une colonie voisine, dont « la patience avait atteint ses limites », appuie Ben Gourion dans un discours radiodiffusé. « Une enquête est en cours, mais il ne fait aucun doute que pas une seule des unités de l’armée ne se trouvait hors de sa base la nuit de l’attaque de Qibya », assène-t-il.
Y compris parmi les alliés d’Israël, bien peu d’acteurs internationaux croient à cette version. La manipulation des faits n’est pas une nouveauté pour le gouvernement israélien. En 1948, l’expulsion de 700 000 Palestiniens avait été documentée par l’armée elle-même, ce qui n’avait pas empêché Israël d’affirmer sans relâche que les réfugiés palestiniens étaient partis volontairement, et que l’État israélien n’en portait aucune responsabilité.
Au fil du temps, les mensonges de ce type allaient devenir un trait caractéristique des relations publiques israéliennes face aux critiques extérieures.
Qibya n’est ni le premier ni le dernier des massacres commis par Israël à cette époque. Mais c’est la première fois qu’un meurtre de masse est perpétré par les forces armées officielles israéliennes sur ordre explicite des dirigeants de l’État. Les précédents massacres de cet ordre, comme celui de l’hôtel King David à Jérusalem en 1946 ou celui du village de Deir Yassin en 1948, avaient été le fait de groupes paramilitaires sionistes.
La coalition au pouvoir au moment du massacre était dirigée par le Mapaï (Parti des travailleurs de la terre d’Israël, devenu en 1968 le Parti travailliste), qui dominait le Yishouv juif d’avant 1948 et la politique israélienne des trois premières décennies. Le gouvernement avait à sa tête David Ben Gourion et comptait des ministres comme Moshe Sharett, Golda Meir et Levi Eshkol. Tous trois passeront par le poste de premier ministre au cours des années suivantes. Moshe Dayan, aujourd’hui vénéré comme héros militaire, était alors le chef des opérations de l’armée et sera nommé chef d’état-major à peine deux mois après le massacre de Qibya. Ariel Sharon, qui deviendra premier ministre un demi-siècle plus tard, était à la tête de l’unité qui avait perpétré le massacre. Ceux qui ont approuvé, planifié et commis le massacre de Qibya ne sauraient mieux représenter cet Israël idéalisé des premières années.

L’unité avant tout
Si le massacre de Qibya a été condamné à l’international, il en a été autrement à l’échelle du pays. La presse et les partis politiques ont exprimé un soutien quasi unanime à l’opération des forces armées israéliennes.
À l’exception du quotidien antisioniste Kol Ha’am, détenu par le Maki, le parti communiste, qui titre « Meurtre de masse commis dans le village arabe de Qibya », tous les grands journaux israéliens reprennent le récit du gouvernement, des médias proches de la droite ultraorthodoxe et nationaliste aux journaux indépendants, centristes ou de gauche comme Haaretz et Davar.
Dans les jours et les semaines qui suivent Qibya, aucun d’entre eux n’emploie le mot « massacre », préférant parler d’« incident » ou d’« événement ». La plupart, après avoir timidement déploré les « malheureuses pertes en vies humaines », désignent les gouvernements arabes ou occidentaux comme véritables responsables du massacre pour n’avoir pas su contenir les « infiltrations ». Les rares critiques de l’opération militaire ont trait à ses conséquences néfastes pour l’image d’Israël à l’étranger. Francis Evans, ambassadeur britannique à Tel-Aviv, frappé par l’ampleur de l’adhésion populaire à l’attaque de Qibya, commente ainsi la situation : « Le gouvernement d’Israël a rarement reçu un soutien aussi unanime de la part de la presse israélienne que lors de cet événement particulièrement indigne. »
Le cas de Moshe Sharett est des plus révélateurs. Bien qu’il manifeste une forte réprobation, écrivant dans son journal : « Le fait que nous soyons capables d’une telle tuerie restera gravé dans les mémoires et ne s’effacera pas. Ce fait ne pourra pas être retiré », il finit par se ranger à la ligne officielle. Il sera même un infatigable défenseur d’Israël durant la crise diplomatique de Qibya.
Cette position, qui consiste à désapprouver l’action d’Israël sur le plan moral tout en continuant de le défendre, est la norme chez les sionistes libéraux en Israël. Mapam, le parti sioniste le plus à gauche du spectre politique israélien (et prédécesseur du parti Meretz) réduit également ses critiques au strict minimum, se concentrant sur le risque que le massacre puisse donner aux « ennemis d’Israël une excuse pour présenter les victimes comme des agresseurs ».
Rose Halprin, ancienne dirigeante de Hadassah, puissante organisation féminine sioniste aux États-Unis, déclare que l’attaque « [est] à l’opposé de la force éthique et morale de [la] tradition [juive]. Il ne se [trouve] pas un sioniste ni un juif qui ne [soit] mortellement blessé par Qibya ». La force de cette réaction s’inscrit dans la tradition de défense par les juifs états-uniens du libéralisme politique et des droits humains aux États-Unis et à l’étranger.
Mais comme leurs homologues en Israël, les sionistes libéraux états-uniens se rallient à la défense d’Israël. Une délégation de notables juifs, dont Maxwell Abbell, président d’United Synagogue of America, et Philip Klutznick, président de la branche internationale du B’nai B’rith, la plus ancienne organisation juive états-unienne, rencontre rapidement des responsables du Département d’État pour tenter de mettre fin au gel de l’aide à Israël. L’ampleur de la crise diplomatique entraîne la création de nouvelles organisations juives pour mieux défendre les intérêts d’Israël, dont l’American Zionist Committee for Public Affairs (AZCPA) qui deviendra plus tard l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), incontournable groupe de pression pro-israélien aux États-Unis. On peut considérer que Qibya a constitué la genèse du lobby pro-israélien aux États-Unis tel que nous le connaissons aujourd’hui.

De Qibya à Gaza
Bien qu’en petit nombre, des juifs et des juives se sont levés contre la sauvagerie exercée par l’armée israélienne à Qibya. Yeshayahou Leibowitz, intellectuel israélien et juif orthodoxe, a désigné Qibya comme « une punition massive et cruelle de personnes innocentes pour un crime commis par d’autres » et s’est interrogé sur « ce qui avait pu donner naissance à cette génération de jeunes qui n’éprouvaient aucune inhibition ni aucun remords en commettant une telle atrocité ». Isaac Steinberg − un territorialiste qui avait, durant l’Holocauste, cherché un refuge pour les juifs ailleurs qu’en Palestine − a condamné le massacre, mais aussi « la réaction indifférente ou satisfaite à cet événement de la part de la population juive en Israël ». Il a ajouté que l’événement « avait été rendu “casher” en mobilisant tous les arguments stratégiques, politiques et sentimentaux possibles », et que « la question morale avait été totalement ignorée ».
Les mots de Steinberg sonnent plus juste que jamais devant l’indéfectible soutien des sionistes libéraux à Israël depuis le 7 octobre 2023, alors que leurs arguments − en premier lieu celui consistant à dénoncer Nétanyahou et sa coalition d’extrême droite – sonnent tout aussi creux aujourd’hui qu’en 1953.

Raphael Mimoun
Orient XXI du 14 octobre 26

La photo: 28 octobre 1955. Officiers du 890ᵉ bataillon de parachutistes avec Moshe Dayan, chef d’état-major (debout, troisième à gauche). Cette unité avait absorbé l’unité 101 en janvier 1954. Parmi les présents, Meir Har-Zion (debout, premier à gauche) et Ariel Sharon (debout, deuxième à gauche) sont des membres de l’unité 101. Moshe Efron (debout, deuxième à droite), Ya’akov Ya’akov (assis, au centre) et Raful Eitan (accroupi, à droite) y sont parfois rattachés.
Avraham Vered / Wikimedia

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