L’opprobre visant la politique de l’Etat hébreu, qui dépasse aujourd’hui largement les frontières du Moyen-Orient, et les menaces de sanctions économiques occidentales inquiètent les milieux économiques israéliens.
Benyamin Nétanyahou a esquissé un sourire, comme pour mieux signifier son indifférence. En dénonçant, jeudi 24 septembre, durant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, les « hypocrites » et les « lâches de la moralité » qui le condamnent en public mais le soutiendraient en secret, le premier ministre israélien n’a pourtant, ce jour-là, pu effacer l’image d’une assemblée désertée du fait de sa seule présence par les diplomates du monde entier. Ni faire taire les huées qui lui étaient adressées.
Lors de son voyage express à New York, le chef du gouvernement de l’Etat hébreu n’a pas rencontré son allié de toujours, Donald Trump – qui était trop occupé à recevoir le président chinois, Xi Jinping –, ni le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, pas plus qu’aucun représentant de l’administration américaine.
La France avait certes autorisé l’avion du dirigeant israélien à survoler son territoire afin de lui permettre de se rendre aux Etats-Unis, en dépit du mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale de La Haye, qui le poursuit pour crime de guerre et crime contre l’humanité.
Mais l’avant-veille, lors de son discours onusien, Emmanuel Macron avait condamné le « spectacle qui nous fait honte à tous » en évoquant Gaza, bande de territoire palestinien progressivement anéantie par l’armée israélienne, tout comme il avait dénoncé comme nombre de ses pairs l’annexion qui s’accélère en Cisjordanie occupée.
« Israël est probablement aujourd’hui plus isolé qu’il ne l’a été depuis sa création en tant qu’Etat il y a près de quatre-vingts ans », s’effraie le journaliste Yaakov Katz, spécialiste de géopolitique à l’Institut de politique du peuple juif, à Jérusalem. « Le gouvernement peut nous expliquer qu’il s’agit d’antisémitisme, mais la réalité, c’est que le monde voit la terreur exercée par les colons en Cisjordanie et la désolation à Gaza », constate Michael Milshtein, chercheur au Centre Moshe-Dayan, à Tel-Aviv.
Voir chuter Nétanyahou
Qu’il est loin le temps de la « normalisation » triomphante des relations entre Israël et ses voisins arabes. Ce temps où, en 2021, Benyamin Nétanyahou signait avec les Emirats arabes unis les accords d’Abraham, tandis que l’Arabie saoudite caressait l’idée de les rejoindre rapidement. A un mois des législatives du 27 octobre, où M. Nétanyahou joue sa survie politique, le premier ministre s’est rendu dans l’urgence à Abou Dhabi. Las.
Aucun démenti n’a été émis à la suite de cette visite par le pouvoir émirati concernant l’information divulguée, le 8 septembre, par le quotidien Haaretz, affirmant que M. Nétanyahou aurait ignoré les renseignements fournis par le président des Emirats, Mohammed Ben Zayed, dit « MBZ », sur l’imminence de l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, peu avant les massacres du 7 octobre 2023.
Lasse du premier ministre israélien, la fédération du Golfe cherche à préserver son entente avec Israël, tout en rêvant de voir chuter M. Nétanyahou. « L’armée israélienne est la plus grande armée immorale au monde, et Israël figure parmi les cinq pays les plus détestés au monde », avait cinglé, sur le réseau social X, le 16 septembre, Abdulkhaleq Abdulla, analyste politique considéré comme l’une des voix officieuses du pouvoir émirati, décrivant le premier ministre israélien comme « un tueur d’enfants de Gaza », dont les jours au pouvoir sont comptés.
Le lendemain de ce voyage, le Wall Street Journal publiait de nouvelles révélations sur une autre mise en garde concernant l’imminence de l’attaque du 7-Octobre ignorée par M. Nétanyahou. Déjà documentée, celle-ci émanait de l’ancien patron du renseignement égyptien Abbas Kamel, et tout indique une tentative de l’allié et voisin arabe d’influer sur la campagne électorale israélienne.
« Plus que d’isolement diplomatique d’Israël, il faut parler d’isolement diplomatique de Nétanyahou. Aucun pays arabe ne veut être associé à la politique qu’il mène dans la région et tous auraient intérêt à un changement de premier ministre », observe Camille Lons, spécialiste du Moyen-Orient à l’European Council on Foreign Relations.
« Menace crédible »
L’opprobre visant la politique du premier ministre israélien dépasse largement le Moyen-Orient, se diffusant à l’ensemble de l’Occident. « Plusieurs pays d’Europe occidentale − en premier lieu le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas et la Norvège, qui comptaient autrefois parmi les meilleurs amis d’Israël − ont commencé à présenter des mesures devant leurs parlements respectifs et à adopter des décisions gouvernementales qui aboutiront inévitablement à des sanctions douloureuses. Ce n’est pas un hasard si ces initiatives n’ont pas encore abouti. Les gouvernements les considèrent comme une balle dans le chargeur. Ils garderont cette arme, chargée et prête à tirer, jusqu’au 27 octobre », s’inquiètait Nahoum Barnea, éditorialiste au quotidien Yediot Aharonot, le 27 septembre.
La veille, la procureure générale d’Israël, Gali Baharav-Miara, a donné la mesure de la nervosité qui s’installe au plus haut niveau de l’Etat. La magistrate a imposé à l’exécutif de repousser, après les élections, la clôture d’un appel d’offres et l’attribution de chantiers à des entreprises du bâtiment israéliennes pour la colonisation de la zone dite « E1 », en Cisjordanie, censée « enterrer l’idée d’un Etat palestinien », selon le ministre des finances, Bezalel Smotrich.
C’est ce projet qui a convaincu le Royaume-Uni, la France et une dizaine de pays d’annoncer des sanctions contre les biens issus des colonies, le 8 septembre. « Dans les heures qui ont suivi, l’Association des banques d’Israël, la Banque d’Israël, le ministère des affaires étrangères et le ministère des affaires stratégiques tenaient des consultations en urgence. Les annonces du Royaume-Uni et de la France sur la zone “E1” ont été entendues haut et fort à Jérusalem. Ils sont inquiets, très inquiets », avance le militant israélien hostile à l’occupation Daniel Seidemann.
Les banques israéliennes observent de près la modification de la jurisprudence amorcée par le gouvernement travailliste à Londres, qui, selon nos informations, tend à faire de toute construction en Cisjordanie, et de toute garantie financière à ces entreprises une violation du droit international humanitaire. Si l’exécutif britannique en a la volonté politique, une telle bascule rendrait possible, à terme, des sanctions contre les banques israéliennes, qui pourraient se voir privées de correspondance avec leurs homologues à Londres, place majeure de la finance internationale, comme de leur accès à la livre sterling et à la Bourse de Londres pour leurs portefeuilles d’investissement.
« C’est cette menace crédible que le premier ministre britannique, Andy Burnham, a posée sur la table, tout comme le Congrès américain et plusieurs membres de l’Union européenne. Il n’est pas même nécessaire que des lois soient effectivement votées à ce stade », veut croire M. Seidemann.
Les sanctions françaises, plus limitées car contraintes par le cadre de l’Union européenne, ne concernent que le commerce de produits − et non de services − avec les colonies israéliennes. Mais en avançant seuls, Paris et ses alliés exercent une pression sur la présidente de la Commission de Bruxelles, Ursula von der Leyen, laquelle bloquait depuis l’été un projet de sanctions similaires contre les biens des colonies à l’échelle des 27 membres de l’Union européenne.
Profond ressentiment américain
A l’heure où toutes les gauches occidentales se recomposent sur la question de leur soutien à l’Etat hébreu, c’est la mue du Parti démocrate américain qu’Israël suit avec la plus grande anxiété. L’élection à la mairie de New York de Zohran Mamdani, en novembre 2025, représentant de l’aile gauche du parti, qui dénonce le « génocide à Gaza » tout en promettant de combattre l’antisémitisme grandissant, illustrait déjà la rupture de la gauche américaine avec l’allié israélien historique. Mais la bascule a lieu aussi au cœur même de l’establishment progressiste du parti, comme l’illustre un projet de loi déposé, le 23 septembre, par 19 sénateurs démocrates emmenés par Christopher Coons.
Ce texte appelle à des sanctions obligatoires contre toute entreprise israélienne impliquée dans la colonisation de la zone « E1 », y compris les institutions financières. Il ne peut, à ce stade, espérer obtenir une majorité, mais « si 40 élus le soutiennent, cela peut influencer la position des candidats du parti à la présidence, et le texte peut se muer en un décret dans trois ans », analyse un Israélien habitué des couloirs du Congrès, qui devine « un mouvement des plaques tectoniques » dans la relation de Washington avec son pays.
Israël observe avec crainte le profond ressentiment qui monte parmi les démocrates comme chez les républicains américains, après trois ans de guerres dans lesquelles l’Etat hébreu a entraîné les Etats-Unis. Jusqu’au conflit qui s’éternise en Iran et pèse sur les prix à la pompe à l’approche des élections de mi-mandat, prévues le 3 novembre.
Cette lame de fond incite le gouvernement Nétanyahou à préparer dès aujourd’hui une réévaluation attendue de l’aide militaire américaine, soit plus de 3,5 milliards de dollars annuels (3,1 milliards d’euros), en insistant sur la nécessaire autonomie de l’industrie militaire d’Israël.
« Les Etats-Unis mettront fin à leur aide, c’est inéluctable, mais cela n’entamera pas nos capacités. Le problème est symbolique, à l’heure où les démocrates commencent à voir Israël comme un Etat paria », estime l’ancien député centriste israélien Ofer Shelah, aujourd’hui analyste à l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel-Aviv. Un « tsunami » s’approche de l’Etat hébreu, alerte Michael Milshtein. Mais la plupart des Israéliens feignent de l’ignorer, observe-t-il : « En Israël tout est regardé au prisme du 7-Octobre, les gens vivent dans une bulle. »
Par Louis Imbert et Claire Gatinois
Le Monde du 1er octobre 26

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