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| « Juger malgré tout. Une ethnographie de la Cour pénale internationale », de Milena Jaksic, CNRS Éditions, 416 pages, 19 euros. |
Elle se définit comme yougoslave. Adolescente, quand la guerre a commencé dans son pays, elle en a été profondément marquée. Sociologue chargée de recherche au CNRS, elle a été mise sur le chemin des procès pénaux internationaux par les travaux de l’anthropologue française Élisabeth Claverie sur le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Après avoir travaillé sur le thème des enfants-soldats en Afrique, Milena Jaksic s’est immergée durant presque dix années au cœur de la Cour pénale internationale (CPI). Elle a suivi des audiences, conduit des entretiens, analysé des archives par centaines.
Son ouvrage Juger malgré tout, qui vient de paraître aux éditions du CNRS, documente le travail difficile d’une institution fragilisée par la guerre ouverte que lui livre Donald Trump, et pourtant si nécessaire pour poursuivre et juger les responsables de crimes de masse et de génocides. Au moment où la force tend à primer sur le droit, ce livre, fruit d’une enquête au long cours, est un plaidoyer en faveur de la justice internationale et de la lutte contre l’impunité.
Juger malgré tout, que dit ce malgré tout, lourd de sens ?
Mon ambition était de regarder ce que la CPI fait, dans ses pratiques, en reconstituant toute la trajectoire du travail judiciaire, depuis les enquêtes jusqu’au jugement en passant par les procès. À chaque étape, les professionnels de la cour rencontrent des obstacles et des incertitudes. Le « malgré tout » renvoie à ces difficultés quotidiennes, mais aussi aux controverses politiques et aux attaques qui affectent son travail.
Malgré les enquêtes qui sont parfois très difficiles à mener, malgré les procès qui sont parfois très difficiles à instruire, malgré les jugements qui sont parfois difficiles à conclure. Comment cette institution parvient-elle à accomplir sa mission malgré ces obstacles ? C’est le cœur de l’ouvrage.
Vous avez compulsé des centaines de milliers de pages, suivi des centaines d’audiences et réalisé autant d’entretiens. Est-ce cela que vous nommez une ethnographie ou une anthropologie des violences de guerre ?
Depuis sa création en 2002, la CPI fait l’objet de nombreuses critiques, jusque dans les milieux académiques, qui l’accusent notamment d’être néocolonialiste, inefficace ou trop éloignée des populations touchées par les conflits. J’ai voulu déplacer ce regard en menant une enquête de terrain fondée sur l’observation des procès, des entretiens et, principalement, l’analyse des archives judiciaires. Ces transcriptions d’audience et de témoignages constituent ce que j’ai appelé des « archives de la parole ».
Elles donnent accès au monde social de la guerre : ce que signifie concrètement combattre, se déplacer, fuir, survivre, mais elles permettent aussi d’observer la justice au travail. Car ce qui se dit dans un prétoire n’est jamais simplement le récit de ce qui s’est passé. Les juges et les avocats doivent faire entrer des expériences souvent confuses et incertaines dans des catégories juridiques précises. Les enfants-soldats, par exemple, sont souvent incapables de donner leur date de naissance, la date précise d’une bataille ou de nommer précisément un proche.
Le droit doit réduire ces incertitudes pour les traduire dans des qualifications juridiques. C’est cette double lecture qui m’a intéressée : comprendre l’ordinaire de la guerre et la manière dont la justice internationale fabrique une connaissance de ces guerres. Le travail judiciaire ne fait pas que qualifier la guerre, il la documente.
C’est aussi, comme vous le développez, « une sociologie des conduites ordinaires en situation de guerre » ou un « observatoire » des contextes locaux où émergent les conflits.
L’exemple des enfants-soldats est particulièrement éclairant. On est loin de l’image stéréotypée de l’enfant victime avec son AK-47 plus grand que lui. Certains ont été enlevés ou recrutés de force, comme dans le nord de l’Ouganda, mais d’autres, comme en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, ont été encouragés par leurs parents à rejoindre un groupe armé pour obtenir de quoi vivre ou venger la mort d’un proche. Certains sont passés d’un groupe à l’autre, parfois rivaux, au gré des rapports de force.
Les témoignages devant la CPI donnent ainsi accès au vécu ordinaire de la guerre : les économies de la débrouille, les façons de circuler quand les routes sont barrées, de se protéger ou de dissimuler son identité. Bref, ce que signifie survivre dans des situations de violence extrême.
Onze condamnations ont été prononcées en vingt-trois ans, depuis la création de la CPI. Pourquoi si peu ?
Ce chiffre traduit toute la difficulté pour cette cour de juger malgré tout. Elle est prise dans une dualité qui la rend extrêmement vulnérable aux pressions externes : c’est à la fois une organisation internationale dépendante des États parties et une juridiction qui se doit d’être neutre et indépendante. Elle n’a pas de force de police propre. Elle peut mener des enquêtes et émettre des mandats d’arrêt, mais ceux-ci ne sont pas toujours exécutés. C’est ce que l’on voit avec Gaza et l’Ukraine. Les responsables de crimes de guerre ont des alliés qui les protègent.
La difficulté pour cette cour d’accomplir sa mission n’est pas d’ordre juridique, elle est d’ordre politique. Les attaques contre la CPI ont pris une ampleur inédite depuis l’émission des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant. Ces attaques contre la CPI révèlent ce que cette justice dérange.
Vous dites que, sous le second mandat de Trump, c’est une véritable guerre ouverte. Quelles en sont les conséquences sur le fonctionnement et les missions de la CPI ?
Le 22 septembre dernier, Donald Trump a franchi un seuil rhétorique spectaculaire. À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, il a qualifié la CPI d’institution « out of control » (hors de contrôle, NDLR), parlé d’un « evil group of people » (groupe de personnes malveillantes, NDLR) et appelé tous les États parties à quitter la cour immédiatement.
Plus concrètement, le problème est l’escalade des sanctions. Les États-Unis ont d’abord sanctionné des juges, des procureurs et des membres du personnel. Fin août, 9 de ses 18 juges étaient sous sanction américaine. Mais, d’après le Wall Street Journal et Reuters, l’administration Trump prépare désormais des sanctions visant la cour elle-même.
C’est la survie même de la cour qui est en jeu ?
Je n’emploierais pas ce mot sans le nuancer. L’existence juridique de la CPI n’est pas entre les mains des États-Unis, qui n’ont ni signé ni ratifié le statut de Rome. En revanche, sa capacité matérielle à fonctionner peut être sérieusement atteinte. Les sanctions institutionnelles pourraient toucher les transactions bancaires, les fournisseurs informatiques, les assurances ou le paiement de certains personnels : toute l’intendance quotidienne. C’est très inquiétant.
La question est maintenant de connaître la réaction des États membres. Une juridiction internationale ne fonctionne jamais par la seule force du droit : elle dépend de la coopération des États pour financer ses activités, arrêter les personnes recherchées ou protéger les témoins. Cette crise des sanctions américaines révèle la fragilité d’une institution judiciaire internationale lorsque les États qui l’ont créée ne sont pas prêts à la défendre.
Au-delà de la CPI, pensez-vous que c’est l’ensemble de l’écosystème du droit et de la justice internationale, déjà affaibli, qui est menacé ?
Oui, ce qui se joue, avec notamment les graves atteintes au droit international et humanitaire, dépasse le périmètre de la CPI. Le credo des années 1990, à l’origine de la création des tribunaux internationaux dans l’héritage de Nuremberg, était la lutte contre l’impunité. Or, nous assistons aujourd’hui à une offensive politique visant à soustraire certaines personnes à l’action de la justice internationale et à sanctionner ceux qui cherchent à les poursuivre. C’est un renversement du paradigme.
Mais on se focalise essentiellement sur les sanctions américaines, sans assez interroger l’inaction des États membres, notamment européens. Le discours d’Emmanuel Macron à l’Assemblée générale était beau : oui, c’est une honte de voir ce qui se passe en Palestine. Mais qu’a-t-il fait ? La reconnaissance de l’État de Palestine par certains pays, très bien, mais qu’ont-ils fait depuis ? Sans volonté politique, il n’y a pas de lutte contre l’impunité.
Que pensez-vous de cette controverse autour de la qualification de génocide concernant les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza ?
Je serai très prudente, précisément parce que je travaille sur la manière dont la justice internationale qualifie les violences. La commission d’enquête indépendante mandatée par l’ONU a conclu en septembre 2025 à un génocide à Gaza. La Cour internationale de justice, saisie par l’Afrique du Sud, a ordonné des mesures conservatoires, mais n’a pas encore rendu de jugement définitif sur le fond.
À la Cour pénale internationale, la question se pose autrement : il s’agit d’établir la responsabilité pénale de personnes déterminées. Le génocide est une qualification juridique extrêmement exigeante. Il ne suffit pas d’établir l’ampleur des crimes commis contre une population, il faut aussi démontrer l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé.
Les mandats d’arrêt délivrés en novembre 2024 contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant ne portent pas sur une accusation de génocide. La CPI a considéré qu’il existait des motifs raisonnables de croire qu’ils étaient responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, notamment l’utilisation de la famine comme méthode de guerre, le meurtre, la persécution et d’autres actes inhumains. Ces mandats concernent des faits commis entre le 8 octobre 2023 et le 20 mai 2024 au moins : ils ne couvrent donc pas l’ensemble de la guerre à Gaza.
Cela dit, et c’est important de le rappeler, un mandat d’arrêt ne clôt pas l’enquête et ne fige pas les qualifications juridiques. Le procureur pourrait poursuivre ses investigations et, si les preuves recueillies le justifient, formuler une accusation de génocide. C’est pourquoi il me semble essentiel de laisser ce travail se poursuivre. La qualification juridique résulte d’une enquête, de la production de preuves et, si un procès a lieu, de leur confrontation contradictoire. Or, les sanctions prises par les États-Unis à partir de février 2025, après la délivrance de ces mandats, visent précisément les activités de la cour concernant les responsables israéliens et entravent la possibilité de mener ce travail à son terme.
Latifa Madani
L'Humanité du 09 octobre 2026
« Juger malgré tout. Une ethnographie de la Cour pénale internationale », de Milena Jaksic, CNRS Éditions, 416 pages, 19 euros.

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