Trois ans après les massacres perpétrés par le Hamas, le 7 octobre 2023, Israël et ses dirigeants n’ont toujours pas tiré la plus importante leçon d’un tel carnage terroriste. Il est vrai que cette leçon est bien amère, même si elle est d’une implacable simplicité : l’armée israélienne ne peut plus prétendre assurer seule la sécurité de son peuple, malgré un rapport de force écrasant en sa faveur et un arsenal sans égal au Moyen-Orient, rehaussé par le monopole de l’arme nucléaire.
Jamais le bain de sang du 7-Octobre ne se serait produit si la bande de Gaza avait été intégrée à un État palestinien vivant en paix aux côtés d’Israël. Mais le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait préféré accentuer le fossé entre la Cisjordanie livrée à la colonisation et la bande de Gaza soumise au blocus. Il était en effet convaincu d’avoir piégé le Hamas et ses partisans dans le huis clos de Gaza, enterrant ainsi la question palestinienne.
Une illusion aussi cynique a volé en éclats il y a trois ans, quand des commandos palestiniens ont envahi le territoire israélien pour y tuer 1 221 personnes – dont deux tiers de civils – et capturer 251 otages. Benyamin Nétanyahou a veillé depuis lors à ce qu’aucune commission d’enquête n’éclaire ses compatriotes sur l’effondrement de la sécurité et du renseignement en ce jour le plus sanglant de l’histoire d’Israël. Il a au contraire lancé son pays dans un cycle de guerres sans fin, à Gaza bien sûr, mais aussi en Cisjordanie, au Liban, en Irak, en Iran, en Syrie et au Yémen.
La succession depuis trois ans de conflits sans perspective, chacun aggravant l’autre et devenant une fin en soi, a installé la société israélienne dans un mélange délétère de désespoir et de détermination face à la supposée fatalité de la guerre. Cet enchaînement d’hostilités n’a pourtant rien d’inévitable puisqu’il découle du même déni de la réalité palestinienne qui a déjà débouché sur l’épouvante du 7-Octobre.
L’impasse extérieure
L’armée israélienne maintenait la bande de Gaza sous blocus depuis plus de seize ans à l’automne 2023. Elle avait délimité dans l’enclave palestinienne une zone tampon de 300 mètres de profondeur où personne ne pouvait pénétrer sans risquer d’être abattu. Un tel cadenassage n’a pas épargné aux militaires l’humiliation du 7-Octobre. Ils ont réagi en instaurant une « zone de sécurité » de tir à vue sur 15 % de la bande de Gaza, elle-même soumise à des bombardements d’une violence inouïe. Méthodiquement dévastée et vidée de sa population, elle correspondait à plus de la moitié de l’enclave lors du « cessez-le-feu » en trompe-l’œil d’octobre 2025. Elle en représente aujourd’hui les deux tiers sans pour autant que l’armée israélienne ait suspendu ses frappes meurtrières.
C’est dans le même esprit que Benyamin Nétanyahou a ordonné à son armée, en décembre 2024, de rompre le cessez-le-feu prévalant avec Damas depuis un demi-siècle et d’occuper une « zone de sécurité » en territoire syrien. La manœuvre a été encore plus dévastatrice au Sud-Liban où, depuis le printemps dernier, Israël occupe une « zone tampon » correspondant à 6 % du territoire libanais. Les gouvernements aujourd’hui en place à Damas et à Beyrouth ont, sous l’égide des Etats-Unis, négocié en vain avec Israël.
La Maison Blanche n’a même pas pu obtenir l’entrée dans Gaza du comité de technocrates palestiniens formé avec son aval. Au lieu de chercher des arrangements avec des interlocuteurs à l’évidence de bonne volonté, Israël persiste à ne recourir qu’à la force brute pour imposer un fait accompli après l’autre. Un tel jusqu’au-boutisme a définitivement épuisé la dynamique de normalisation israélo-arabe des accords d’Abraham, conférant à la question palestinienne une centralité renouvelée.
L’impasse intérieure
La fuite en avant belliciste de Nétanyahou à l’extérieur s’accompagne d’une dérive illibérale et liberticide à l’intérieur même d’Israël, ne serait-ce que pour préserver l’adhésion de l’ultradroite suprémaciste à la coalition gouvernementale. Ces deux tendances aussi funestes ne peuvent être renversées, dans un cas comme dans l’autre, que par la coopération avec des Palestiniens enfin considérés comme des partenaires.
Ce qui devrait être le cas à Gaza comme en Cisjordanie vaut aussi pour la minorité palestinienne d’Israël, soit un cinquième de la population, car les « partis arabes » détiennent la clé des élections du 27 octobre prochain. Aucune alternative solide à Nétanyahou n’est en effet concevable sans l’appoint des députés arabes, d’ailleurs présentés comme un repoussoir par l’actuel premier ministre. C’est l’exclusion des Palestiniens d’Israël hors de toute alliance gouvernementale qui fait aujourd’hui le jeu des suprémacistes, voire des ultraorthodoxes.
« Si la force ne marche pas, alors utilisez encore plus de force. » Cet adage israélien, qui se voulait par le passé ironique, apparaît aujourd’hui dans toute sa tragique inefficacité. Non, la force à elle seule ne résout rien, ni avant ni après le 7-Octobre. Il n’est que temps de comprendre que les Palestiniens représentent le véritable espoir d’Israël, car ils lui offrent, à ses frontières comme au sein de sa propre société, le seul et unique moyen de retrouver un horizon politique, et donc des perspectives d’avenir. Quant à ceux qui se proclament « amis d’Israël », leur amitié ne vaudra pas grand-chose s’ils persistent à laisser les Israéliennes et les Israéliens s’enfoncer dans un aussi étrange aveuglement.
Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 04 octobre 2026

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