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Le Québec a-t-il oublié ce que signifie être dominé ?

 

La campagne menée contre Ruba Ghazal pour avoir brandi un keffieh palestinien lors de la cérémonie d’assermentation des députés de Québec solidaire mérite mieux qu’une polémique sur un morceau de tissu.
Des pétitions circulent pour réclamer sa démission ou son exclusion. Certains y voient une provocation, une transgression du cadre institutionnel, voire une offense aux valeurs québécoises.
Mais une question devrait être posée : qu’est-ce qui fait qu’un peuple qui possède sa propre mémoire de la domination en vient à condamner, chez une de ses élues, un geste de solidarité envers un autre peuple qui affirme vivre sous occupation, colonisation et dépossession ?
L’histoire du Québec n’est évidemment pas celle de la Palestine. Les deux expériences ne sont ni identiques ni interchangeables. Mais le Québec a connu la conquête britannique, la domination politique, les tentatives d’assimilation, les luttes pour la reconnaissance de sa langue et de sa culture. La mémoire québécoise s’est précisément construite, en partie, autour de la question du rapport entre un peuple dominé et les structures de pouvoir qui le dépassent.
Cette mémoire devrait-elle conduire à l’indifférence devant la domination des autres peuples, ou au contraire à une capacité particulière de comprendre leur situation ?
Le keffieh palestinien n’est pas une déclaration de guerre. Pour des millions de personnes à travers le monde, il est devenu un symbole de l’identité palestinienne, mais aussi de solidarité avec un peuple dont l’existence, les droits et la terre sont au cœur d’un conflit qui dure depuis des décennies.
Mais il y a surtout quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont le débat a été déplacé.
Au lieu de discuter des propositions sociales et politiques portées par Québec solidaire — le logement, les services publics, les conditions de travail, les inégalités, la justice sociale et la redistribution des richesses — une partie du débat public s’est concentrée sur un keffieh.
Comme si le symbole était devenu plus important que les réalités sociales auxquelles le parti prétend s’attaquer.
C’est précisément ce déplacement qu’il faut interroger. Car derrière l’indignation provoquée par un symbole se trouve peut-être une autre question : quelles voix accepte-t-on d’entendre dans l’espace politique, et quelles voix cherche-t-on à faire taire ?
On revendique pour le Québec le droit de préserver sa langue, sa culture, sa mémoire et son identité. On rappelle volontiers les luttes historiques qui ont permis aux Québécois de s’affirmer comme peuple.
Mais lorsque les Palestiniens revendiquent leur propre identité, leur propre mémoire et leur droit à l’existence, certains des mêmes discours deviennent soudain beaucoup moins tolérants.
La solidarité ne devrait pourtant pas être un privilège réservé à son propre peuple.
Un peuple qui connaît la domination devrait être particulièrement attentif à ceux qui la subissent.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi Ruba Ghazal a porté un keffieh.
Il est de savoir ce que nous dit la violence de la réaction contre ce geste sur notre propre rapport à la liberté, à la domination et à la solidarité.
Et surtout, une question demeure :
Le Québec a-t-il suffisamment appris de sa propre histoire pour reconnaître, chez les autres, le droit de lutter pour leur dignité ?

Dr. Tannous Chalhoub 
Le 25 octobre 26

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