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« La libération des otages était un objectif secondaire », le journaliste Shlomi Eldar revient sur la responsabilité de Netanyahou dans le massacre du 7-Octobre

 

« Je suis un journaliste d’investigation, je n’écris pas dans un but politique », affirme Shlomi Eldar.
© Yanai Yechiel
Le journaliste Shlomi Eldar et sa consœur Ruth Yuval signent une enquête accablante pour le premier ministre israélien. En refusant in extremis un accord avec le Hamas, il aurait précipité les attaques du 7-Octobre, dont il avait pourtant été prévenu. Et, durant deux ans, ne s’est pas soucié du sort des otages.
Votre enquête révèle que, durant les mois qui ont précédé l’attaque du 7-Octobre, des discussions très poussées avaient lieu entre le Hamas et le Shin Bet (l’un des services de renseignement israélien, NDLR), principalement par l’intermédiaire d’un officiel du Fatah, que vous surnommez « Coal Eyes ».
Cette source vient de révéler son nom : il s’agit de Sufian Abou Zaida, qui fut ministre des prisonniers du Fatah il y a vingt ans. Un personnage central, respecté de part et d’autre, qui a joué les intermédiaires au plus haut niveau entre le Shin Bet et le Hamas et peut donc raconter, en détail, les négociations secrètes auxquelles il a participé.
Celles-ci démarrent une dizaine de mois avant le 7-Octobre, au lendemain des élections de novembre 2022 qui ont vu l’extrême droite prendre le contrôle du gouvernement de Benyamin Netanyahou. Elles sont longues, difficiles. L’objectif initial est d’alléger le blocus de la bande Gaza, d’intensifier les expéditions de nourriture et de matériel en direction de cette zone, et de créer des zones d’emploi entre les frontières de la bande de Gaza et l’Égypte.
Un projet gazier, appelé G4G – Gaz for Gaza – est aussi dans la balance. Et, en échange de la libération de prisonniers palestiniens – 500 au départ, beaucoup moins par la suite –, le Hamas était prêt à libérer deux otages ainsi que le corps de deux soldats israéliens. En septembre 2023, cet accord était sur le point d’aboutir.

Pourquoi cet accord n’a-t-il finalement pas été conclu ?
Tout le temps des négociations, qu’il craignait de voir fuiter dans la presse, Netanyahou était sous la pression de Bezalel Smotrich et d’Itamar Ben-Gvir, ses deux principaux ministres d’extrême droite. Ils lui disaient que, si un accord était signé avec le Hamas, ce serait la fin de la coalition. Netanyahou a dansé sur leur musique. Il a laissé faire les négociateurs. Il ne s’est pas opposé aux pourparlers. Mais il n’a jamais poussé pour que les discussions aboutissent. Au dernier moment, alors que l’accord était sur le point d’être signé, alors que tous les voyants étaient au vert, il a fait en sorte qu’il capote.
Alors qu’elle aurait dû être réglée, la question de la libération des prisonniers palestiniens est restée en suspens. Yahya Sinouar, le chef du Hamas dans la bande de Gaza, est entré dans une colère noire. Du jour au lendemain, il a disparu des radars. Et le 15 septembre, il a prévenu Sufian Abou Zaida – celui que nous surnommons « Coal Eyes » – que si l’accord n’était pas signé, le Hamas infligerait un « zilzal » – un tremblement de terre – à Israël.

Cette menace du dirigeant du Hamas a-t-elle été prise au sérieux par les officiels israéliens ?
Avant de prévenir les Israéliens, Coal Eyes a d’abord fait part de cette menace à l’entourage de Mohammed Ben Zayed (MBZ), le président des Émirats arabes unis. Puis il est allé à Gaza afin d’y rencontrer Sinouar qui, à nouveau, a réitéré sa menace. Coal Eyes l’a transmise à Ronen Bar, le chef du Shin Bet. À sa demande, il a relaté, dans le détail, les termes exacts employés par Sinouar ainsi que son langage corporel, tout ce qui pouvait permettre d’évaluer la réalité de ce « tremblement de terre ».
Ronen Bar a alors alerté Netanyahou. Le 17 septembre, une discussion téléphonique a lieu avec le premier ministre israélien. Si une attaque devait avoir lieu, elle ne proviendra pas de Gaza, assure-t-il. On peut dormir tranquille à ce sujet. La zone est sous contrôle. Si quelque chose doit se produire, cela pourrait éventuellement concerner la chercheuse Elizabeth Tsurkov, otage israélo-russe d’une milice pro-iranienne, alors retenue en Irak, croit-il.
Cela pourrait peut-être, aussi, se passer en Cisjordanie. Il faut renforcer la surveillance du Hezbollah. Mais à Gaza, rien à craindre, selon Netanyahou. C’est exactement ce discours qu’il a tenu, douze jours plus tard, à Mohammed Ben Zayed.

Parlez-nous de cet échange, que vous révélez, entre Benyamin Netanyahou et Mohammed Ben Zayed ?
Cette conversation a eu lieu dix jours avant le 7-Octobre et a duré quarante-cinq minutes. MBZ, le président des Émirats arabes unis, était très inquiet. La signature des accords d’Abraham avec l’Arabie saoudite était imminente, à ce moment-là. Mais parallèlement, la tension sur la question palestinienne ne faisait que s’intensifier, d’autant plus que Sinouar craignait qu’avec de tels accords le monde oublie la Palestine.
S’il se produisait un bain de sang, à Gaza ou en Cisjordanie, le processus de rapprochement risquait d’être compromis. Pour MBZ, ces accords représentaient un pari risqué, il avait misé gros sur leur conclusion. Il prenait au sérieux la montée des tensions et la menace de Sinouar. Netanyahou l’a rassuré. La situation à Gaza est sous contrôle, a-t-il répété.

Benyamin Netanyahou n’a parlé de cet appel à personne. Ni au Mossad, ni au Shin Bet, ni aux Forces de défense israéliennes. Aujourd’hui, il nie même l’existence de cet échange. Que répondez-vous ?
Netanyahou affirme aussi que les Émirats arabes unis ont démenti cet appel : c’est faux. Ils ne l’ont pas démenti. Il nous menace de poursuites judiciaires… Mais il n’a toujours pas saisi la justice. Le premier ministre israélien sait que nos affirmations sont étayées. Elles reposent sur deux ans de travail, des centaines d’interviews partout dans le monde, au Qatar, aux États-Unis, en Amérique du Sud, avec toutes les parties impliquées dans les négociations. Nous sommes absolument certains de ce que nous avançons, tout a été vérifié.
Et ce qu’impliquent nos révélations est particulièrement grave : des responsables de la sécurité israélienne nous ont affirmé que, s’ils avaient eu connaissance de l’appel de MBZ, ils auraient reconsidéré la situation entre Gaza et Israël. Le chef du Shin Bet se serait probablement rendu aux Émirats arabes unis pour y rencontrer le président des Émirats, ou un autre responsable de son entourage, afin de comprendre directement et avec précision le message envoyé par Sinouar.

Cela aurait-il pu éviter les attaques du 7-Octobre ?
Difficile de répondre. On peut au moins penser qu’en cas d’accord avec Israël, le Hamas aurait remis à plus tard un projet d’attaque.

Ces attaques seront finalement lancées, le 7 octobre 2023, une semaine et demie après l’appel de MBZ. Et, très vite, le Hamas se dit prêt à relâcher « tous les civils » qu’il a pris en otage. C’est-à-dire ?
Le Hamas a été surpris par son propre succès. Il a tout de suite compris que retenir des enfants, des bébés, des femmes, serait désastreux pour son image, Israël commençait à le comparer à Daesh. Il s’est dit prêt à relâcher ces otages – les femmes, les enfants et les jeunes jusqu’à 18 ans, parce qu’ils ne servent pas dans l’armée – ainsi que les civils de plus de 50 ans. Mais il était trop tard.
À ce moment-là, en Israël, plus personne n’était prêt à la moindre négociation avec le Hamas. La libération des otages n’est pas un but de guerre, elle n’est pas prioritaire. Netanyahou, sous la pression de ses ministres d’extrême droite, a promis d’éliminer le Hamas. Personne, à ce moment-là, n’aurait compris que l’armée israélienne ne pénètre pas dans la bande de Gaza.

Les familles des otages ont-elles su qu’une telle proposition avait été faite ?
Non. Et pendant deux ans, pour conserver sa coalition, Netanyahou a tout fait pour éviter le moindre accord avec le Hamas. Nous avons rencontré des centaines d’officiers et de politiques durant notre enquête. Toutes ces personnes nous ont fait part de leur frustration. Selon elles, si Netanyahou n’avait pas privilégié l’élimination du Hamas, il aurait été possible d’obtenir la libération de tous les otages.
Mais cette libération était un objectif secondaire, comme l’a déploré l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, au moment de sa démission, en juin 2024. Et, aujourd’hui, le Hamas n’est pas éliminé ; 70 000 personnes ont été tuées à Gaza ; et la guerre continue.

Vos révélations peuvent-elles affecter la réélection de Benyamin Netanyahou ?
Je suis un journaliste d’investigation et je n’écris pas dans un but politique. Notre travail montre la responsabilité de Netanyahou, en tant que premier ministre, dans les événements qui ont conduit à l’attaque du Hamas et dans le sort des otages. On comprend ainsi mieux son refus d’une commission d’enquête indépendante sur le 7-Octobre, pourtant largement réclamée en Israël.

Elisabeth Fleury
L'Humanité du 06 octobre 26

Le livre de Shlomi Eldar et Ruth Yuval, paru le 7 septembre en Israël sous le titre Otages. 843 jours d’abandon, sera publié aux éditions du Seuil avant la fin de l’année.

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