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| Le domaine d’une ferme israélienne proche de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 12 août 2026. KOBI WOLF POUR « LE MONDE » |
Le syndrome de Massada, forteresse juchée sur un promontoire du désert de Judée, est de retour en Israël. De sa force dépendra le sort de Benyamin Nétanyahou aux élections législatives du 27 octobre. A la suite du traumatisme des massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas, le premier ministre israélien s’est gardé de rendre des comptes pour cette débâcle sécuritaire. Il joue son va-tout sur ce syndrome de la citadelle assiégée, Massada ayant été le tombeau du dernier soulèvement juif de l’Antiquité, et sur l’état de guerre permanent qu’il implique à la périphérie d’Israël.
Dans cette vision du Proche et du Moyen-Orient, Israël ne porte aucune responsabilité dans l’isolement sans précédent que son bellicisme a pourtant grandement contribué à installer. Les images du nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie occupée, appuyé sur une forme de terrorisme tacitement accepté par l’armée d’occupation, n’existent pas plus.
Des pays européens adoptent-ils de premières sanctions pour protester contre les violences imposées aux Palestiniens de Cisjordanie ? « L’Europe occidentale a autorisé l’immigration d’une minorité musulmane très active, qui soumet désormais les gouvernements à sa volonté », assurait le premier ministre israélien en décembre 2025. C’est plus commode.
Le 18 octobre, en présentant une stratégie de sécurité à vocation surtout électoraliste qui résume cet état d’esprit, Benyamin Nétanyahou a ajouté les Etats-Unis de l’après-Trump à la liste, en assurant que « d’ici à deux ans, un président extrêmement hostile à Israël pourrait arriver au pouvoir ». Le sionisme aveugle d’un Joe Biden appartient en effet au passé, et le soutien de l’actuel président des Etats-Unis, réitéré le 19 octobre, ne vaut que ce que vaut sa cote de popularité.
Cette analyse d’un éloignement possible des Etats-Unis est partagée dans certains cercles sécuritaires israéliens, mais elle repose, selon Laure Foucher, chercheuse au sein de la Fondation pour la recherche stratégique, sur la même « erreur de diagnostic » que celle qui a été commise avec les Européens. Comme le détaille la note qu’elle a publiée en octobre, la potentielle remise en cause de cette relation privilégiée n’est expliquée que par les dynamiques politiques internes américaines, et non par les choix de l’Etat hébreu. La faute des autres, toujours.
« Pureté des armes »
Dans cette vision qui enclenche automatiquement un mécanisme paranoïaque, les auteurs du documentaire Naza (sorti en France le 12 octobre), qui porte la parole dans la plaie en décrivant le mécanisme guerrier déployé par Israël contre Gaza, ne peuvent être que les éléments d’une cinquième colonne qu’il faudrait sanctionner. Les déchoir de leur nationalité israélienne devient alors une punition à la hauteur de la trahison supposée.
L’isolement étant un état subi et permanent, toute quête de la paix devient dépourvue d’intérêt, analysait en août, pour le déplorer, l’ancien député Ofer Shelah dans une note de l’Institute for National Security Studies, un cercle de réflexion israélien. Elle impliquerait en effet des concessions qui feraient perdre les avantages territoriaux obtenus par la guerre.
Face à l’hostilité générale, la « pureté des armes » – prescrivant leur utilisation uniquement dans le cadre de la mission assignée, en évitant de cibler des innocents –, longtemps revendiquée par les militaires israéliens comme une forme de soft power, devient de même un handicap. Seul compte en effet le résultat, quels que soient les moyens utilisés, ce qui est précisément le propos de Naza. La commission d’enquête, en tant qu’instance de contrôle démocratique, n’a donc plus lieu d’être.
C’est à ce point que Massada rejoint métaphoriquement la grecque Sparte (ce qu’interdit la géographie). Il s’agit du projet esquissé par le même Benyamin Nétanyahou, en septembre 2025, au travers d’un oxymore. Le premier ministre fixait alors aux Israéliens un double cap : être à la fois « Athènes » et « super Sparte ». Ses actes, tout au long de ce mandat de fureur, n’ont cependant cessé de brutaliser la première et la démocratie à laquelle elle est associée, pour le seul bénéfice de la force, caractéristique de la seconde. La guerre et le réflexe obsidional, voilà la promesse de campagne du premier ministre aux Israéliens.
Cette force, sous son égide, est mise au service d’un militarisme qui s’écarte de celui ayant accompagné Israël depuis sa création en méprisant les contrepoids démocratiques avec lequel il coexistait, garantis par la Cour suprême. Avec la fétichisation de la terre portée par un sionisme religieux d’essence suprémaciste et messianique, l’Etat hébreu rompt également avec l’héritage qu’incarnait David Ben Gourion (1886-1973), l’un des pères fondateurs de l’Etat hébreu.
Cette logique sectionne la double promesse d’un Etat juif et démocratique. Il ne s’agit pas ici de sa légitimité, mais de son identité, une mutation que Benyamin Nétanyahou avait engagée en 2018 avec l’adoption de la Loi fondamentale sur Israël comme Etat-nation du peuple juif, aux dépens des autres.
La jonction de Massada et de Sparte fait par ailleurs que la citadelle assiégée pousse ses murailles. Pour que « Massada ne tombe plus de nouveau », exhortation du poète Yitzhak Lamdan en 1927, elle multiplie les zones tampons, au Liban, en Syrie, et instaure l’état de guerre préventive comme nouvelle normalité, non pas subie mais choisie, de l’Etat hébreu.
La logique de Sparte est aussi celle de l’autarcie, qui devient progressivement une nécessité, en premier lieu vis-à-vis des Etats-Unis et de leur aide militaire massive susceptible de se transformer, au gré des alternances démocratiques outre-Atlantique, en levier politique. Ce fut déjà le cas pour forcer Benyamin Nétanyahou à accepter un cessez-le-feu pourtant de façade à Gaza, en octobre 2025, ou à faire mine de négocier avec le gouvernement libanais, au cours des derniers mois, sous les hurlements de l’extrême droite.
Cette nouvelle Massada figurera sur les bulletins de vote, le 27 octobre. Il est probable que sa victoire éventuelle pousserait de nombreux Israéliens à rejoindre en silence ceux qui ont déjà choisi d’abandonner la citadelle.
Gilles Paris
Le Monde du 21 octobre 2026

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