Ancien président de l’International Crisis Group, spécialiste du Moyen-Orient qui a conseillé plusieurs présidents des États-Unis, Robert Malley signe avec Hussein Agha un livre qui affronte les véritables questions concernant le dossier palestinien.
Robert Malley a occupé les plus hautes responsabilités états-uniennes sur le Moyen-Orient auprès des présidents Clinton, Obama et Biden. Avec Hussein Agha, conseiller de dirigeants palestiniens depuis un demi-siècle, il signe un ouvrage, Demain c’est hier. Vie, mort et quête de la paix en Israël/Palestine. Forts de leur expérience qu’ils décryptent sans concession, ils proposent une lecture originale du processus de paix et replacent les événements du 7-Octobre dans un processus historique plus complexe.
Dans le prologue du livre vous écrivez que l’ère du processus de paix et de la solution à deux États a pris fin. Sur quoi se base ce constat ?
Trois réflexions : d’abord, c’est un constat d’échec. Voilà trente ans qu’on nous promet un processus de paix qui déboucherait sur une solution à deux États, et voilà trente ans que, loin d’y avancer, nous marchons à reculons. Nous en sommes beaucoup plus éloignés qu’à n’importe quel moment depuis les accords d’Oslo, avec colonisation effrénée, violences et haines accumulées. Dans des circonstances bien plus favorables à cette issue qu’elles ne le sont aujourd’hui, la quête de la solution à deux États a échoué. Comment y parvenir alors que tout sur le terrain s’est dégradé ?
Ensuite, soyons francs : de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque cette solution à deux États ? Du côté israélien, il s’agissait tout au plus de créer une entité palestinienne étriquée, sans souveraineté véritable, sans maîtrise de ses frontières ni de sa sécurité, bref qui ne mettrait pas en cause le contrôle qu’exerce Israël sur l’étendue du territoire de l’ancien mandat britannique, qui de plus reconnaîtrait la légitimité de l’État juif et proclamerait la fin des revendications du mouvement national. Du côté palestinien, il s’agissait de jouir d’un État pleinement souverain, mais de ne pas ignorer pour autant les origines du conflit, c’est-à-dire justice et rédemption pour les victimes de la Nakba de 1948 et les millions de réfugiés.
La création de deux États pourrait, à la rigueur, régler la question de l’occupation israélienne – celle qui commence en 1967 – ; elle ne résoudra pas pour autant le conflit israélo-palestinien, qui débute bien avant. En ce sens, l’idée de la solution à deux États n’a jamais réellement répondu aux aspirations profondes des deux peuples.
Troisième réflexion : dans ce contexte, le fait d’invoquer sans cesse la solution à deux États ressort le plus souvent de paroles creuses émanant de responsables politiques qui cherchent à masquer par leur rhétorique leur impuissance ou manque de volonté.
Mais est-ce que le ver n’était pas déjà dans le fruit avec les accords d’Oslo, notamment avec la création de l’Autorité palestinienne, qui a pris la place du mouvement de libération nationale, l’OLP ?
Le processus d’Oslo repose sur une double asymétrie entre les parties. Asymétrie dans leur compréhension respective de l’accord, d’abord. Je l’ai dit, les Palestiniens espéraient obtenir une véritable souveraineté et exercer pleinement leur droit à l’autodétermination ; les Israéliens cherchaient avant tout à se délester du poids de l’occupation sans pour autant se délester de leur mainmise : à la communauté internationale de financer l’Autorité palestinienne et à l’Autorité palestinienne d’essayer tant bien que mal de juguler les militants dans leurs rangs.
Asymétrie de pouvoir, ensuite. Le processus d’Oslo lance des négociations entre deux parties foncièrement inégales, chapeautées par une tierce partie hyperpuissante – les États-Unis – qui se range du côté du plus puissant des deux.
En somme, Oslo définit un processus aux contours vagues dans lequel chacun projette des objectifs contradictoires, dont l’une des parties jouit de quasiment tous les pouvoirs, et dont le médiateur – biaisé – aggrave sévèrement la disparité.
Est-ce le tropisme américain pro-israélien qui a empêché la mise en place d’une véritable solution, une incapacité culturelle à comprendre, la préservation d’intérêts stratégiques, ou les trois à la fois ?
La responsabilité première de l’absence de solution incombe à Israël et aux Palestiniens. Mais si notre livre est particulièrement sévère à l’égard des États-Unis, c’est qu’au fond les deux protagonistes ont joué leur rôle naturel. Israël, en position de force dominante, a tout logiquement cherché à préserver le statu quo ou même – de son point de vue – à l’améliorer. Les Palestiniens, opprimés, ont cherché à résister par divers moyens, et à faire avancer leurs propres aspirations.
Les États-Unis, quant à eux, ont prétendu vouloir trouver un compromis entre les deux et forger la paix. Dans les années 1990 et au début des années 2000, ils semblaient en avoir les moyens. Ils étaient en position de surpuissance, exerçant une influence écrasante sur toutes les parties en présence, que ce soit Israël, Palestiniens ou régimes arabes. Pourtant, leur bilan est désastreux, d’où la question : pourquoi ce gouffre entre intentions proclamées et capacité intrinsèques, d’une part, et résultat calamiteux de l’autre ?
À cela, de multiples raisons. Premièrement, il existe indéniablement une proximité culturelle ou idéologique, une accointance entre la société américaine et le peuple juif éminemment plus forte qu’entre Américains et Palestiniens. Les responsables et le système médiatique américains ont perçu les uns avec empathie, les autres avec méfiance et, souvent, hostilité. Ils ont eu tendance à adopter le récit historique israélien et à rejeter celui des Palestiniens, incapables de comprendre leur histoire, d’où ils venaient et ce qui les motive.
Le second facteur est politique. Jusqu’à une époque récente, un candidat ou personnalité politique américain avait tout à gagner – et quasiment rien à perdre – à soutenir Israël et critiquer les Palestiniens. Cela est en train de changer, mais durant la période du processus de paix, les règles du jeu politique étaient on ne peut plus claires et déséquilibrées, comme j’ai pu le constater auprès des présidents que j’ai servis.
Enfin, il y a l’aspect stratégique. L’« échec » américain est relatif. Certes, le processus de paix n’a pas débouché sur la paix. Mais il a permis aux États-Unis de conserver leur position prééminente au Moyen Orient, d’en exclure tout rival potentiel, de nouer des liens étroits avec Israël mais aussi avec quasiment tous les régimes arabes.
Alors, faites le compte : proximité culturelle, équation politique qui dissuade de mettre la pression sur Israël, contexte stratégique somme toute favorable, on comprendra dès lors que les États-Unis se sont satisfaits d’un processus de paix qui n’avançait guère mais dont l’existence suffisait à asseoir leur position dominante.
Vous évoquez à plusieurs reprises dans le livre le statu quo existant jusque-là. Le 7 octobre 2023 l’a-t-il fait voler en éclats ?
Ni ce qui s’est passé le 7-Octobre, ni la guerre qui a suivi ne sont des ruptures ou des anomalies historiques. Il faudrait au contraire parler d’un retour de l’histoire, d’une résurgence des dynamiques profondes qui régissent les relations entre les deux parties depuis au moins 1948. Les massacres du 7-Octobre ne sont pas l’expression d’un messianisme islamiste singulier ; ils rappellent à bien des égards – avec une intensité et une brutalité exceptionnelles – les actes violents perpétrés par le passé par des groupes palestiniens non islamistes qui cherchaient eux aussi à faire en sorte que les Israéliens souffrent comme eux souffraient, vivent dans la terreur comme eux y vivaient, voient leurs proches pris prisonniers comme l’étaient les leurs. Et la réplique déchaînée d’Israël n’est pas non plus inaccoutumée. Elle renvoie à de nombreux exemples de férocité et d’épuration ethnique perpétrés contre les populations palestiniennes.
Bien sûr, ces événements changent la donne. Mais ne nous leurrons pas : l’horreur à laquelle nous assistons ne rompt pas avec trente années de processus de paix. Elle en découle.
Vous dites dans votre livre que les Palestiniens et les Israéliens cherchent un refuge dans le passé. Résonnent-ils dans le même espace-temps ?
Ce que nous écrivons est qu‘ils cherchent refuge dans le souhait de voir disparaître l’autre. Beaucoup de Palestiniens aspirent au fond d’eux-mêmes à une époque révolue où ils vivaient plus ou moins en sécurité, avant la dépossession de leur terre et l’exil forcé des réfugiés. Nombre de juifs israéliens, hantés par le souvenir de la Shoah et de la persécution, aspirent à ne plus vivre dans la crainte, aspiration qui dans les faits ne se distingue guère de celle d’une domination absolue. Les uns comme les autres, lorsqu’ils se battent pour demain, se battent à propos d’hier. L’avenir qu’ils contemplent se nourrit de leur mémoire du passé.
Le processus de paix a cherché à faire abstraction de l’Histoire. Hussein et moi en avons été coupables. Nous disions qu’il fallait d’abord traiter du problème immédiat, c’est-à-dire du problème territorial, et qu’ensuite seulement on s’attellerait au reste – aux griefs historiques et émotionnels beaucoup plus lointains. Mais c’était ne rien y comprendre car le problème immédiat, justement, ce sont ces dimensions historiques et émotionnelles. En les mettant de côté, on mettait de côté l’essor même du conflit.
Est-ce pour cela que vous écrivez aussi que se concentrer seulement sur Netanyahou ou sur le Hamas peut « permettre d’imaginer une vie apaisée une fois débarrassée des uns et des autres, mais c’est un leurre » ?
C’est une des motivations majeures du livre. Que n’a-t-on entendu d’officiels ou d’observateurs affirmer que l’attaque du 7-Octobre était le fait d’une frange religieuse, messianique du Hamas dont il fallait se débarrasser pour en revenir à une époque plus rationnelle ? Que de fois nous a-t-on ressassé que la guerre israélienne était celle de Netanyahou, qu’il suffisait qu’il s’en aille pour retrouver un pays plus sage, plus apaisé ? Or, je le répète, dans son objectif comme dans sa méthodologie, le 7-Octobre n’a rien de spécifiquement islamiste ; la plupart des Palestiniens, au début tout du moins, s’y sont reconnus et en ont ressenti une incontestable fierté. De même, de par son ambition et sa logique, la réponse israélienne n’est en rien l’œuvre de Netanyahou et de ses alliés d’extrême droite. Les sondages le montrent : dans leur écrasante majorité, les citoyens juifs israéliens estiment que la force que leur gouvernement a déployée était appropriée, voire insuffisante.
Nous ne disons pas qu’il existe une hostilité immémoriale, invétérée entre ces deux peuples. Mais – et c’est un constat douloureux – trente ans de processus de paix n’auront rien fait pour atténuer les sentiments de haine et les désirs de vengeance qui les animent depuis le début de leur conflit au tournant du siècle dernier. Quel gâchis.
Ce demain tant attendu c’est hier, dites-vous. De quoi pourrait être fait « demain » ?
Parler de plans de paix aujourd’hui n’a pas de sens. Les deux parties n’ont en commun ni boussole, ni objectif, ni même définition du conflit. La question prioritaire n’est pas celle d’un, deux ou trois États. Elle est celle de la survie même de la société palestinienne, victime d’un processus de destruction systématique et de nettoyage ethnique.
Au-delà de ce fait, notre livre demande qu’on mette un terme à la charade, qu’on arrête de se réfugier derrière ce verbiage creux du processus de paix comme si on n’avait rien appris de ces trois dernières décennies. On nous dit : il n’y a qu’une seule solution, celle de deux États, que toute autre serait irréaliste. D’abord, il y a bien évidemment une solution plus réaliste, qui est celle qui se déroule sous nos yeux et qui, hélas, a toutes les chances de perdurer. Ensuite, en quoi la solution à deux États – qui a été tentée en vain à de multiples reprises – serait-elle plus pragmatique que d’autres qui restent encore à explorer ?
Notre livre invite à tout remettre en question, que ce soient le but à atteindre, les parties à réunir autour d’une table, l’identité du (ou des) médiateur. Demain c’est hier, car comme hier, Israéliens et Palestiniens n’ont ni feuille de route commune ni vision partagée, mais le néant et le besoin pressant de trouver un mode de coexistence paisible entre deux peuples vivant sur une même terre.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 21 octobre 2026
Demain c’est hier. Vie, mort et quête de la paix en Israël/Palestine, de Robert Malley et Hussein Agha, éditions Max Milo, 256 pages, 21,90 euros.

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