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Israël : au lendemain de législatives cruciales pour l’avenir du pays, le vertige d’une Knesset sans majorité

 

Les différents candidats aux élections législatives israéliennes en Une du journal « Israel Hayom », à Raanana (Israël), le 27 octobre 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »
Selon des résultats provisoires, mercredi matin, le camp Nétanyahou est en net recul mais l’opposition, emmenée par Gadi Eisenkot, échoue à détrôner le Likoud, aucun des deux blocs n’étant en position de former un gouvernement. Les partis arabes effectuent une percée historique et pèseront sur les futures coalitions.

Il est rare qu’une élection désigne autant de perdants et si peu de vainqueurs. Au lendemain d’un scrutin marqué par une participation élevée (77,7 %), Israël se réveille, mercredi 28 octobre, avec la perspective d’un pays sans majorité parlementaire évidente, ni gouvernement solide.
La coalition sortante, au pouvoir depuis 2022, subit en effet une défaite du point de vue arithmétique, passant de 64 sièges il y a quatre ans à 51 à 53 sièges, selon les sondages actualisés publiés dans la nuit. Mais le bloc d’opposition rate complètement son pari en faisant probablement un peu moins bien, avec une cinquantaine de députés, sans avoir, de surcroît, réussi à détrôner le Likoud, et donc son leader, Benyamin Nétanyahou, du titre de premier parti. Cette photographie politique demeure toutefois provisoire. Car, si les dépouillements ont avancé dans la nuit, avec près d’un tiers des suffrages comptabilisés, les résultats définitifs ne seront connus que mercredi, voire jeudi, une fois collectés l’ensemble des bulletins.
Les seuls vainqueurs du scrutin sont les partis dits « arabes ». Grâce à une participation en très forte hausse dans les villes où habite une majorité d’Arabes israéliens – aussi appelés Palestiniens d’Israël –, leurs deux listes pourraient totaliser, a minima, 18 sièges, soit près du double de leurs résultats en 2022. Pour la première fois dans l’histoire du pays, leur représentation politique se rapproche de leur poids réel parmi les électeurs (18 %), bousculant les équilibres politiques dans la mesure où aucune des deux coalitions actuelles ne peut, aujourd’hui, se former sans leur aval. « Le chiffre remarquable de la participation électorale dans la société arabe traduit un sentiment de désespoir et de frustration qui s’est mué en espoir », s’est félicité Mansour Abbas, le leader de Ra’am, un des deux partis.
Le premier enseignement, mécanique, est que Benyamin Nétanyahou, en l’état des rapports de force, ne devrait pas réussir à former de gouvernement avec ses alliés actuels, malgré des résultats meilleurs qu’attendus. Le chef de l’Etat, Isaac Herzog, peut certes le désigner, d’ici à une douzaine de jours, selon le calendrier légal, pour former une nouvelle coalition qui s’appuierait sur une extrême droite ayant plutôt bien résisté (une douzaine de sièges contre 14 en 2022). Il n’a, toutefois, dans cette configuration, que peu de chance d’obtenir un vote de confiance au sein d’une Knesset où ses opposants, « sionistes » d’un côté, arabes de l’autre, disposeraient de près de 70 sièges sur 120. « Nous devons mettre en place un gouvernement de droite fort », a martelé le premier ministre devant ses fidèles réunis à Jérusalem.
Rien n’interdit, néanmoins, dans cette phase complètement différente qui s’ouvre au lendemain du vote, que les alliances préélectorales soient modifiées. Avant le scrutin, Isaac Herzog avait laissé entendre qu’il plaiderait pour un gouvernement d’union rassemblant des partis de chaque coalition, en l’occurrence le Likoud de M. Nétanyahou, et la formation Yashar ! de Gadi Eisenkot, ou bien associant le mouvement du premier ministre et ceux de Naftali Bennett ou d’Avigdor Lieberman, également membres de l’opposition. « Je fais tout pour qu’Israël se dote d’un gouvernement stable. Mais je dirai plus encore : je ferai vraiment, mais vraiment tout pour qu’il n’y ait pas de nouvelles élections à répétition », avait expliqué le président israélien début octobre.

Incertitudes
Gadi Eisenkot avait récusé cette idée avant le scrutin. Il a semblé fermer à nouveau la porte à cette hypothèse. « J’agirai immédiatement pour mettre en œuvre la décision du peuple, remplacer le gouvernement de Nétanyahou et établir un gouvernement sioniste engagé en faveur de la conscription militaire dès que possible », a-t-il déclaré, mardi soir.
Naftali Bennett, le leader de la droite libérale, a tenu un discours similaire : « Nous ferons tout, sans ego, pour former un gouvernement sioniste rassemblant ceux qui servent [le service militaire] », a-t-il affirmé, excluant, lui aussi, une alliance impliquant les ultraorthodoxes. Le leader du parti Les Démocrates, Yair Golan, a aussi condamné cette option : « Nous ne devons pas céder à la tentation d’offres sans lendemain. Nous ne devons pas faiblir. »
La durée des négociations post-élections complique un peu plus la donne. Israël se trouve probablement face à plusieurs semaines ou plusieurs mois d’indécision, avec Benyamin Nétanyahou chargé d’assuré l’intérim. Or, dans le même temps, le risque d’une guerre avec l’Iran demeure très élevé, surtout une fois que le président américain, Donald Trump, aura passé ses propres élections législatives, les Midterms, le 3 novembre. L’éventualité d’une riposte iranienne à une attaque conjointe des Etats-Unis et d’Israël viendrait ajouter un facteur supplémentaire dans l’équation politique si l’Etat hébreu devait se trouver sous le feu des missiles iraniens.
La pression pour former un gouvernement d’union pourrait alors monter d’un cran et conduire certains leaders à remiser leurs engagements d’avant et d’après scrutin. D’autant que Donald Trump a mis en scène, de façon inédite, son soutien à « Bibi », le surnom du premier ministre israélien : « Votez pour “Bibi” Netanyahou, nous devons terminer le travail que nous avons commencé ! », avait-il précisé juste avant le scrutin à propos de la guerre contre l’Iran. « Israël fait face à une opportunité historique unique avec notre partenaire, le président Trump, pour éliminer définitivement la menace existentielle de l’Iran », a répété M. Nétanyahou dans la nuit de mardi à mercredi.
L’autre scénario de recomposition est tout aussi fragile. Le bloc d’opposition et les deux listes arabes partagent certes une même dénonciation du bilan et des pratiques politiques de M. Nétanyahou. Mais cette coalition est, elle-même, traversée de courants très différents. Les Démocrates de Yair Golan (gauche) seraient favorables, sans difficulté, à une alliance avec les formations arabes, qu’ils fassent partie d’un gouvernement ou bien qu’ils s’engagent seulement à ne pas le censurer.
Le parti Yashar ! de Gadi Eisenkot n’avait pas, initialement, exclu l’hypothèse d’un rapprochement. Un autre partenaire, Yisrael Beiteinu, dirigé par Avigdor Lieberman, en a fait, en revanche, une ligne rouge explicite. « Je ne veux pas du soutien des partis arabes, et je ne les appelle pas à me soutenir », avait dû préciser M. Eisenkot début octobre. Le dernier membre de la coalition, Naftali Bennett (droite libérale), apparaît également très rétif pour avoir déjà réalisé, dans le passé, une telle alliance, ce qu’une partie de l’électorat de droite ne lui a jamais pardonné.

Paysage politique plus fragmenté que jamais
Gadi Eisenkot avait aussi évoqué la possibilité d’un cabinet minoritaire. « Si nous arrivons à une situation où je ne dispose pas d’une majorité de 61 sièges, je soumettrai mon gouvernement au vote et j’appellerai également le Likoud, ainsi que tous les partis sionistes, à m’accorder leur soutien », avait-il expliqué, début octobre. Si son bloc devait obtenir moins de sièges que celui de M. Nétanyahou, cette hypothèse s’effondrerait.
L’opposition va, toutefois, tenter de conquérir la présidence de la Knesset, un poste-clé dans le système parlementaire. L’objectif de voter, très vite, des premiers textes législatifs, comme le permettent les Lois fondamentales, même en l’absence de nouveau gouvernement, apparaît plus difficile. La seule exception pourrait être l’instauration, d’ici à la fin novembre, d’une commission d’enquête sur le 7-Octobre.
S’il a confirmé sa place de leader de l’opposition, Gadi Eisenkot ressort fragilisé, sur un plan personnel, des résultats du scrutin. L’ancien chef d’état-major n’est pas parvenu à remplir son ambition de faire de sa formation le premier parti d’Israël, échouant assez loin du mouvement de M. Nétanyahou. Ses alliés lui avaient reproché, ces dernières semaines, de chercher à gagner des parts de marché électoral sur leurs propres bases. A plusieurs reprises, les dirigeants de l’opposition avaient tenté de s’entendre pour ne pas apparaître en concurrence – sans succès.
Un des paradoxes de cette élection, c’est que, si elle marque un désaveu arithmétique pour M. Nétanyahou, elle consacre aussi le fait que le rejet de sa personnalité et de sa politique ne constitue pas un programme, ni une vision. La stratégie très prudente de Gadi Eisenkot, tout entière construite sur un discours anti-Nétanyahou, n’a pas donné d’élan suffisant. Comme si l’ancien général avait conduit une campagne de second tour, consensuelle, sans risques, dans un scrutin à un seul tour, où compte d’abord la mobilisation de sa propre base. Comme s’il n’était pas parvenu, non plus, à prendre la main sur l’agenda des débats publics face à l’agilité du premier ministre, boussole politique d’Israël depuis trente ans, malgré le traumatisme immense du 7-Octobre. L’autre leader de l’opposition, Naftali Bennett, de son côté, n’a pas réussi à surmonter la défiance d’une partie de la droite et du centre à son égard.
Le paysage politique apparaît plus fragmenté que jamais. Onze listes se partagent 120 sièges, dont deux seulement dépassent vingt mandats de députés. Au-delà du résultat immédiat, l’élection tend un miroir préoccupant à l’Etat hébreu et à son système politique, composé de plusieurs blocs difficilement réconciliables. Si aucun gouvernement ne peut être formé à partir de ces équilibres électoraux, un nouveau scrutin devra être organisé d’ici au printemps 2027. Avec ce constat, historique, que vont longuement mûrir les états-majors des partis dits « sionistes » : les Arabes israéliens entendent désormais prendre toute leur place dans la société politique. Avec 18 sièges, ils pèseraient plus lourd que l’extrême droite de Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich ou que les ultraorthodoxes.

Luc Bronner
Le Monde du 28 octobre 2026

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Le dépouillement se poursuit
Après le dépouillement de 77,6 % des bulletins, la coalition des partis de droite et d’extrême droite menée par le premier ministre sortant, Benyamin Nétanyahou, reste créditée de 54 sièges, selon les dernières projections du quotidien Haaretz, fondées sur les données publiées par la Commission centrale des élections israélienne à 12 h 37 (11 h 37 à Paris).
Le bloc de l’opposition, emmené par le centriste Gadi Eisenkot, obtiendrait 49 sièges. Les partis arabes, qui pouvaient jusqu’ici espérer en obtenir 19, reculent légèrement et devraient – à ce stade – envoyer 17 élus à la Knesset.

(Agences de presse - Le 28 octobre 2026)

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