Une lettre différencie Gaza de Naza mais, entre les deux, des dizaines de milliers de morts. Naza (nezek agavi en hébreu) est le terme utilisé pour désigner les « dommages collatéraux » occasionnés par les bombardements.
Il est le titre du documentaire réalisé par deux journalistes israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor, qui sort ce lundi 12 octobre en France pour deux jours seulement afin de permettre sa diffusion libre et gratuite en ligne dès novembre, comme l’a annoncé le quotidien britannique The Guardian, coproducteur du film avec le cinéaste Jonathan Glazer, auteur de l’oscarisé La Zone d’intérêt.
Alors même que Naza n’est pas officiellement distribué en Israël, parce que, comme le rappelle l’historien Gadi Algazi, « les cinémas commerciaux ont refusé de le diffuser », il déchaîne les passions.
Mais pour le général à la retraite David Agmon, pourtant opposant à Benyamin Netanyahou, « ce n’est pas de la censure, mais un choix des diffuseurs face à un film profondément biaisé. Il dresse un portrait injuste et insultant des soldats de Tsahal, en les présentant à tort comme dénués de toute morale. Les diffuseurs ont estimé que ce récit unilatéral ne correspond ni à la réalité du terrain ni aux attentes du public ».
Menacés de perdre leur nationalité pour avoir dénoncé la barbarie
Tous les médias s’en sont saisis pour, dans leur très grande majorité, dénoncer le travail de Yuval Abraham et Rachel Szor. À Ashdod, dans le sud du pays, le graffeur israélien Dudi Shoval a vomi une fresque murale représentant les créateurs de Naza avec le mot hébreu « traîtres » peint sur leurs portraits.
Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, a annoncé son intention d’engager une procédure pour révoquer la citoyenneté israélienne d’Abraham et de Szor, les accusant de « trahison envers l’État ». Il a qualifié le documentaire d’« ignoble » et a affirmé que les cinéastes étaient prêts à « nuire à leur patrie pour s’attirer les applaudissements d’antisémites du monde entier ».
Benyamin Netanyahou y est aussi allé de son refrain, affirmant qu’il s’agit d’« une incitation mondiale à l’antisémitisme », déclarant vouloir les déchoir de leur nationalité. Ils se trouvent maintenant dans un lieu tenu secret, sans pouvoir rentrer dans leur pays.
Et l’armée s’est empressée de passer à l’offensive en menaçant les auteurs puis en diffusant Naza : la véritable histoire. L’affaire n’est pas prise à la légère.
« L’armée a réagi assez violemment parce que ce film touche le point sensible, très sensible de la philosophie d’une armée qui se dit la plus morale du monde », observe Guy Poran, ancien officier de l’armée de l’air, initiateur d’une lettre dénonçant l’impasse de la stratégie du gouvernement israélien et d’une guerre menée contre Gaza et le Liban.
« Quiconque ose critiquer le gouvernement est perçu comme antisémite »
Ce qui n’étonne pas outre mesure Lior Amihai, directeur de l’organisation anticolonisation La Paix maintenant, qui s’exprime en son nom propre. « Quiconque ose critiquer le gouvernement israélien ou ses politiques est perçu comme antisémite s’il vient de l’extérieur, ou parfois comme ”auto-antisémite” s’il vient de l’intérieur, mais surtout comme un traître, un individu antipatriotique », note-t-il.
Pour Hillel Ben‐Zeev Perlov, 30 ans, réalisateur de Shivtown, sur son service militaire de trois ans dans une base d’artillerie située dans le désert du Néguev, « c’est plutôt une campagne de haine et aussi une réaction très émotionnelle qui montre une société qui souffre d’un post-traumatisme très fort et d’un enfermement. Mais c’est une société dont je fais partie. Ça me touche aussi ».
De quoi s’agit-il ? Ce documentaire de soixante-dix-sept minutes examine la technologie, l’utilisation de l’intelligence artificielle, les systèmes permettant d’espionner à l’intérieur des appartements et les processus décisionnels derrière les frappes aériennes israéliennes à Gaza.
Vingt-quatre militaires israéliens sont interrogés par Yuval Abraham, sur le toit d’un immeuble de Tel-Aviv, de nuit. La plupart d’entre eux sont ou étaient des agents du renseignement, travaillant derrière des écrans et participant à distance aux massacres de Palestiniens.
Ils ont donc joué un rôle actif dans la guerre génocidaire menée contre la bande de Gaza. Certains s’en rendent compte. L’un le regrette. Il est bien seul. « Des centaines de cibles ont ainsi été bombardées, précise un autre, y compris lorsque l’on entendait des bébés crier à l’intérieur. » L’une des sources affirme que l’approbation a été donnée pour une attaque censée tuer 500 civils afin de tuer un seul membre du Hamas.
Yehuda Shaul est l’un des fondateurs de Breaking the Silence, qui rassemble des vétérans de l’armée israélienne engagés contre l’occupation de la Palestine. Il se trouve maintenant à la tête d’Ofek, le Centre israélien pour les affaires publiques.
Il salue pour sa part ce « film important qui raconte l’histoire, ou du moins une partie de l’histoire, de ce qui s’est passé à Gaza. Rachel et Yuval ont essayé d’ouvrir les yeux des Israéliens. Les gens réagissent donc avec hystérie ».
Faire tomber les masques
En réalité, les auteurs de Naza ne cherchent pas tant à faire des révélations – Yuval Abraham avait déjà parlé de l’utilisation de l’IA dans le magazine + 972 – qu’à confronter les Israéliens à une réalité qu’ils connaissent mais qu’ils taisent ou passent sous silence.
D’où cette caméra qui quitte les interviewés pour zoomer sur les immeubles alentour et les appartements confortables avec leurs écrans allumés en permanence sur la guerre, là-bas, chez les autres. « D’importantes preuves documentaires montrent que l’armée israélienne a bafoué son obligation de protéger les civils, rappelle Sari Bashi, directrice exécutive du Comité public contre la torture en Israël. C’est clair en dehors d’Israël. Mais, dans le pays même, le récit est très différent, c’est celui de la survie. Les gens sont en colère contre le film parce qu’ils estiment qu’il porte atteinte à la réputation ou à la légitimité de la conduite du régime israélien. »
Le général Agmon y voit plutôt « une société extrêmement vigilante, unie et protectrice envers ses valeurs et ses institutions démocratiques, veut-il croire. L’armée israélienne dispose d’un code éthique dont les contrevenants sont passibles de poursuites judiciaires, et le peuple israélien dans son ensemble soutient fermement ce code éthique. »
Incontestablement, ce film a fait tomber les masques. L’unité de façade se craquelle parce que la problématique est exposée au grand jour. « Le problème sous-jacent était double. L’armée israélienne commet-elle des crimes de guerre et sommes-nous disposés à y faire face ? Ceux qui veulent soulever cette question et qui veulent le faire, y sont-ils autorisés ? » demande Lior Amihai, qui répond à sa question : « La réponse est doublement non ! »
Yehuda Shaul ne dit pas autre chose : « Nous essayons de ne pas nous regarder dans le miroir concernant ce que nous faisons à Gaza. Il n’y a littéralement rien de nouveau là-dedans. Cela a été le cas avant et surtout après le 7-Octobre. »
À ces yeux, cela révèle un trait « du public juif israélien, une mentalité de « nous contre eux ». Et cette guerre est perçue comme une guerre juste. Nous avons été attaqués de la manière la plus dure. Et, pour vaincre le Hamas, nous devons le faire. Et si vous critiquez Israël, alors vous êtes contre nous ».
Des questions qui taraudent le cinéaste Hillel Ben‐Zeev Perlov, qui se dit « solidaire de Yuval Abraham et Rachel Szor » face aux attaques qu’ils subissent. Et s’il dit « garder espoir », il ne cache pas ses craintes. « J’ai peur qu’un jour, puisque je porte une parole, une opinion, on me traite de traître, comme on appelle Rachel Szor et Yuval Abraham. »
Les deux journalistes avaient déjà documenté la violence israélienne contre les Palestiniens. Leur précédent documentaire, No Other Land, qui a reçu un Oscar, a été réalisé avec les cinéastes palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, à Masafer Yatta, au sud de Hébron en Cisjordanie.
Naza a été primé à la Mostra de Venise. Yuval Abraham avait peu après déclaré que la projection du documentaire en Israël serait « une décision courageuse face à une grande violence visant à le cacher ». Le mur du silence va-t-il se briser ? « Malheureusement, je ne pense pas qu’un événement, une chose ou un problème puissent briser le silence de la société israélienne », déplore Yehuda Shaul.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 12 octobre 2026
La photo: La fresque du graffeur israélien Dudi Shoval représentant les créateurs de « Naza » était barrée du mot hébreu « traîtres » peint sur leurs portraits. L’inscription a ensuite été modifiée par un autre artiste pour lire « héros ».
© Mostafa Alkharouf/Anadolu via AFP

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire