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Dans « Perfect Victims », l’écrivain Mohammed El-Kurd dénonce le rôle que l’Occident assigne aux Palestiniens

 

« Perfect Victims », de Mohammed El-Kurd (Les Liens qui libèrent, 288 pages, 19 euros).
Pour obtenir le droit d’être entendus par les Occidentaux, les Palestiniens doivent se conformer à une injonction leur intimant d’être des « victimes parfaites ». C’est ce que déplore Mohammed El-Kurd, dans un essai dont la radicalité peut parfois tutoyer l’injustifiable.

Le conflit israélo-palestinien est exceptionnel à plusieurs titres. Exceptionnel au sens où il présente des caractéristiques qui le distinguent de tous les autres. Par exemple, il a longtemps été, avant que les victimes se comptent par milliers à partir des années 2010, le seul conflit au monde où l’on recensait le nom de chaque victime, qu’elle soit israélienne ou palestinienne. Le seul, également, qui suscite un intérêt aussi intime et universel tout à la fois. Le seul où l’usage des mots et des symboles − les mains rouges, les triangles rouges, le slogan « du fleuve à la mer », l’apartheid, la colonisation, le génocide, etc. − est souvent plus important que la réalité de ce qui se passe sur le terrain, du moins dans le débat public occidental.
C’est, enfin, le seul conflit où l’on exige des victimes qu’elles montrent patte blanche et fassent preuve d’une impeccable rectitude morale et idéologique : il faut en effet que les victimes sur lesquelles il s’arrête, en l’occurrence les Palestiniens, soient « parfaites » pour avoir le droit d’être reconnues comme telles aux yeux de l’Occident. C’est en tout cas la thèse défendue avec vigueur par Mohammed El-Kurd dans son ouvrage, Perfect Victims (Les Liens qui libèrent, 288 pages, 19 euros).
L’essayiste, à qui il sera reproché de passer sous silence les victimes israéliennes, n’est pas un observateur détaché. C’est un Palestinien de Jérusalem, l’héritier d’une dépossession qui a débuté avec la Nakba (« catastrophe ») en 1948, soit l’expulsion d’environ 700 000 à 800 000 Palestiniens par les forces armées israéliennes.
Cette Nakba, dont sa famille a souffert, Mohammed El-Kurd a continué de la vivre jusque dans son foyer lorsque des colons se sont emparés en 2009, aidés par l’armée, de la moitié de la maison dans laquelle il a grandi, à Jérusalem-Est, au nom d’un « décret divin ». Une occupation personnelle en quelque sorte.
Perfect Victims (« victimes parfaites ») est un livre engagé, un ouvrage difficilement classable : mi-cri du cœur, mi-réflexion philosophique acérée, parsemée de passages mordants et d’autres poignants, de vers poétiques et de récits de presse percutants. C’est un livre qui interpelle son lecteur, le prend à partie, le somme de déconstruire ses a priori. D’abord écrit en anglais, aujourd’hui traduit en français, il s’adresse avant tout à un public occidental, dont l’auteur estime qu’il joue un rôle décisif dans ce conflit en absolvant les « bourreaux » israéliens et en accablant les victimes palestiniennes de reproches et de conditions préalables.
« Ici en Occident (quoi que ce terme puisse signifier aujourd’hui), sur les petits écrans comme sur les campus, dans les allées du pouvoir comme dans l’imaginaire collectif, les Palestiniens existent selon une fausse − et stricte − dichotomie : nous sommes soit des victimes, soit des terroristes », écrit Mohammed El-Kurd. « Ceux d’entre nous qui sont présumés terroristes n’ont pas le droit d’être pleurés. (…) Les victimes palestiniennes doivent être blessées et faibles : trop blessées pour combattre, trop faibles pour être courroucées. »

Codes de la bienséance occidentale
Cette exigence envers les Palestiniens a eu pour effet de développer, chez eux, ce que l’auteur nomme « une stratégie du plaire », soit tout un ensemble de tactiques et de réflexes pour se conformer au statut de « victimes parfaites », donc audibles : ne pas mentionner de coupable ; ne pas se montrer agressif ; toujours en rester à un niveau individuel, apolitique et humanitaire ; mettre en avant une éducation et une culture occidentales, voire une double nationalité, garantie d’humanité aux yeux des civilisés.
Pour Mohammed El-Kurd, le Palestinien est avant tout un « colonisé » et il doit pouvoir le dire sans être stigmatisé, sans se plier aux codes de la bienséance occidentale. L’auteur, lui-même formé dans les universités américaines, maîtrise parfaitement ces conventions, mais a décidé de les répudier, alors que la situation n’a cessé de se dégrader dans les territoires palestiniens. Face à l’inaction occidentale, qu’il qualifie de « complicité », sa pensée s’est radicalisée. Au risque parfois de tutoyer l’injustifiable ou de ne pas laisser de place à la critique.
Deux chapitres sont particulièrement sensibles dans Perfect Victims. Celui consacré à l’antisémitisme dont les Palestiniens doivent constamment se défendre, selon l’auteur, qui avance que leurs oppresseurs, eux, ne cessent de justifier leurs actes au nom d’un judaïsme conquérant. Pour Mohammed El-Kurd, l’accusation d’antisémitisme serait une « diversion », une préoccupation avant tout européenne.
Le second passage qui pourra choquer touche au 7-Octobre et au fait que les Palestiniens, en particulier ceux vivant en Occident, ont été sommés de condamner l’attaque du Hamas dans les termes les plus fermes, sans jamais avoir le droit de mentionner les causes et les crimes qui ont pu y conduire − ce qui est interprété comme une justification des atrocités commises par les terroristes. Mohammed El-Kurd ne veut pas faire de la lutte contre l’antisémitisme et du refus du terrorisme des priorités, tant que l’humanité des Palestiniens et leurs droits ne seront pas pleinement reconnus.
Enfin, ce livre peut être lu comme une apostrophe amicale aux défenseurs de la cause palestinienne : eux aussi doivent apprendre à se déprendre de leur regard sur les « victimes parfaites » que seraient les Palestiniens et apprendre à les « regarder dans les yeux », sans déférence ni idéalisation. Pas seulement des « martyrs », mais des êtres humains avant tout.

Par Christophe Ayad
Le Monde du 09 octobre 26

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