▼

« Contre qui l’armée israélienne se bat-elle vraiment à Gaza ? »

 

Des personnes dans les décombres d’un bâtiment détruit à la suite d’une frappe aérienne, à Nousseirat, dans la bande de Gaza, le 23 octobre 2026. EYAD BABA/AFP
Les menaces de « représailles » après le lâcher de simples cerfs-volants révèlent la difficulté d’Israël à identifier encore un ennemi dans l’enclave palestinienne.

Un cessez-le-feu est censé prévaloir entre Israël et le Hamas depuis le 10 octobre 2025 dans la bande de Gaza. Plus de 1 500 Palestiniens, majoritairement des civils, ont pourtant été tués depuis lors par l’armée israélienne. Celle-ci n’a, en revanche, subi aucune perte directe depuis le 28 octobre 2025, date de la mort d’un de ses soldats dans un accrochage avec des miliciens palestiniens à Rafah, dans le sud de l’enclave palestinienne. Trois militaires israéliens avaient déjà été tués, le 19 octobre 2025, au cours d’un combat dans cette même zone, systématiquement détruite et sous le contrôle désormais exclusif de l’armée israélienne et de ses supplétifs palestiniens.
Cela fait donc une année que les morts dans les rangs des occupants ont toutes été causées par des « tirs amis » entre unités israéliennes ou l’effondrement prématuré d’un bâtiment en voie de démolition. Il n’en est que plus légitime de se demander contre qui l’armée israélienne se bat vraiment à Gaza, où plus de deux millions de femmes, d’hommes et d’enfants restent condamnés à survivre dans des conditions extrêmes.
Durant mon séjour de plus d’un mois dans la bande de Gaza, durant l’hiver 2024-2025, j’avais déjà été frappé par le paradoxe d’une « guerre » menée de fait par un seul des belligérants. Les Nations unies avaient ainsi recensé, du 3 au 10 janvier 2025, 527 « actes de guerre » israéliens (dont 375 bombardements par les airs, la terre ou la mer et dix incursions terrestres) contre six tirs de mortier palestiniens. Alors qu’une cinquantaine de Palestiniens, la plupart civils, étaient tués en moyenne chaque jour, j’avais tenté de décrire des hostilités aussi déséquilibrées par l’expression de « guerre à sens unique ».
Mais le cessez-le-feu proclamé le 19 janvier 2025, sous la pression de Donald Trump, s’était avéré tout aussi unilatéral, puisque Israël avait rétabli, dès le 2 mars, un strict blocus de l’enclave palestinienne, avant de reprendre les bombardements massifs, le 18 mars, en coordination avec le renseignement américain. Durant l’été 2025, des milliers de civils palestiniens périrent du fait de la famine, qu’ils soient morts de faim ou bien emportés par des maladies ou des blessures aggravées par la malnutrition, voire tués lors des distributions chaotiques de nourriture menées par une fondation proche de la Maison Blanche.

Destructions méthodiques
La population, épuisée et traumatisée par deux années de cauchemar, espérait retrouver une forme de normalité avec le nouveau cessez-le-feu du 10 octobre 2025, voué à ouvrir, selon Trump, une ère de paix généralisée au Moyen-Orient. Le Conseil de la paix, lancé par le président américain pour mettre en œuvre son plan pour Gaza, s’est avéré incapable de dépasser la première phase de l’échange de détenus réalisé entre Israël et le Hamas.
Alors que la deuxième phase du plan liait le retrait progressif de l’armée israélienne au désarmement tout aussi progressif du Hamas, Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, s’est montré déterminé à maintenir ses forces sur plus de la moitié de l’enclave palestinienne, avant de leur assigner la mission d’en contrôler 70 %. Chaque nouvelle avancée des troupes israéliennes s’accompagne de destructions méthodiques, refoulant environ deux millions de civils sur un peu plus d’une centaine de kilomètres carrés.
Nétanyahou refuse de suspendre les bombardements qui continuent d’endeuiller l’enclave palestinienne, avec une moyenne quotidienne de quatre tués, dont un enfant, durant cette année de prétendu « cessez-le-feu ». Le chef du gouvernement israélien tient même tête à Jared Kushner, le gendre et émissaire du président américain, venu lui demander, le 17 août, de respecter enfin la trêve (Kushner avait rencontré, la veille au Caire, Khalil Al-Hayya, le plus haut dirigeant du Hamas, qui s’était engagé à appliquer le « plan Trump » pour le désarmement de la milice palestinienne).

Des jouets sans charge particulière
Nétanyahou multiplie, en effet, les surenchères militaristes sur Gaza, avec l’œil rivé sur les élections israéliennes du 27 octobre, qui s’annoncent très disputées. Non seulement le chef du gouvernement n’envisage pas la fin des hostilités à Gaza, mais plusieurs de ses ministres, membres de son parti, le Likoud, ou de l’ultradroite suprémaciste, se vantent de pouvoir vider l’enclave palestinienne de sa population.
L’impasse est d’autant plus inquiétante que Nétanyahou exclut également de confier la gestion de Gaza au comité de technocrates palestiniens pourtant constitué dans ce but par le Conseil de la paix. La poursuite des frappes par Israël doit néanmoins se nourrir d’une « menace » plus ou moins identifiée. C’est pourquoi Nétanyahou et son gouvernement amplifient le danger représenté, selon lui, par la découverte en Israël, à la fin du mois d’août, d’une dizaine de cerfs-volants lâchés depuis Gaza.
Ces cerfs-volants ont beau être de simples jouets, sans charge particulière, ni incendiaire, ni explosive, ils sont considérés comme des armes, dont le « tir » appelle une riposte de l’armée israélienne. Les parents de Gaza ont, dès lors, préféré priver leurs enfants de ce qui était une de leurs dernières distractions pour éviter de nouvelles tragédies. La guerre d’anéantissement que Nétanyahou mène depuis trois ans contre la bande de Gaza, plutôt que contre le Hamas, est à l’évidence devenue une fin en soi.

Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 25 octobre 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire