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« Chaque citoyen doit servir l'armée israélienne s’il est juif. Or aucun parent n'a envie que son enfant soit vu comme un criminel » : l'impact du documentaire « Naza » sur la société israélienne

 

Le sociologue politique Avishai Ehrlich revient sur l’impact du film Naza sur la société israélienne et les débats qu’il provoque bien que ce documentaire ne soit pas distribué en Israël.
Avishai Ehrlich est professeur honoraire de sociologie politique au Collège académique de Tel Aviv-Jaffa. Il est spécialisé dans les conflits comparés prolongés et a également enseigné à l’Université Middlesex-de-Londres, à l’Université York de Toronto, à l’Université de Tel Aviv et à l’Université de Nicosie. Il est particulièrement actif au sein de la gauche antisioniste en Israël.

Pourquoi l’armée a-t-elle réagi de la sorte ?
Depuis le début de la guerre, l’armée a adopté une position claire : elle ne souhaite pas que des journalistes photographient ses opérations ou soient présents à ses côtés sur le terrain. Ce n’est donc pas nouveau.
L’armée n’aime pas que l’on voie ce qu’elle fait. Elle a refusé ce droit aux journalistes palestiniens de Gaza, dont beaucoup ont été tués tout comme elle a interdit aux journalistes israéliens de se déplacer avec les troupes. Elle a aussi empêché la presse étrangère de se rendre dans les zones de combat
L’armée dispose de son propre porte-parole ; c’est par son intermédiaire qu’elle communique les informations ou relate les événements. C’est ainsi qu’ils contrôlent l’information et empêchent le public de voir ce qu’ils font.

De quelle manière le film suscite-t-il un débat en Israël, même si personne là bas n’a pas le voir ?
Le débat se situe à différents niveaux. Le premier concerne la véracité, la réalité de ce qui est rapporté. En substance, le film donne la parole à 24 personnes ayant servi principalement dans les services de renseignement et qui racontent ce qu’elles savent des agissements de l’armée.
Les premières questions soulevées sont donc : qui sont ces gens ? Peut-on leur faire confiance ? Pourquoi devrions-nous les croire ? Et quel genre de méthode d’interview est-ce là ?
Je peux répondre très simplement. Ce n’est pas le premier film à évoquer le comportement de l’armée. L’organisation « Breaking the Silence » (Briser le silence), créée en 2004 interviewe des soldats, ils racontent ce qu’ils ressentent et ce qui pèse sur leur conscience concernant leurs actes passés.
Plusieurs films ont déjà été réalisés avec cette approche. Le cinéaste Avi Mugrabi, militant de gauche et antisioniste a déjà filmé des Israéliens ayant servi dans l’armée racontant ce qu’ils y avaient fait. Évidemment, cela déplaît au gouvernement et à la droite.
Il ne reste donc qu’à accepter les témoignages tels qu’ils sont présentés, tout en gardant à l’esprit les défis auxquels ces personnes sont confrontées. D’une part, elles souhaitent préserver leur anonymat ; d’autre part, il est effectivement dangereux pour elles de se faire connaître en Israël, en raison des risques de discrimination et de violence.

Qui défend le film et qui le dénonce ?
Ses défenseurs sont des gens classés à gauche parce que le film montre les procédures de l’armée présidant aux bombardements, comment cette dernière ne respecte pas les lois de la guerre et comment, une fois les cibles identifiées, elle est prête à frapper tous ceux qui se trouvent à proximité, même non-combattants.
L’une des grandes questions posée par ce documentaire concerne donc les ratios : combien d’innocents êtes-vous autorisé à tuer pour abattre un combattant ? C’est le problème central du film, et l’armée est évidemment contre ce documentaire.
L’autre question est de savoir si l’armée israélienne se comporte selon ce qui est internationalement accepté, respecte-t-elle les lois de la guerre ? Enfin, la dernière interrogation concerne les technologies utilisées : il faut bien comprendre que deux millions et demi de personnes sont constamment surveillées.

Est-ce qu’un tel débat touche aux fondements mêmes d’Israël ?
Bien sûr. Le débat se focalise sur le respect des règles même quand on est attaqué. J’ai réalisé de nombreuses recherches sur d’autres conflits. Et je suis très inquiet, pas seulement à propos d’Israël. La même situation se reproduit ailleurs, comme lorsque les Américains ou les Saoudiens bombardent. On a tendance à ignorer ce qu’est la guerre moderne et quels types d’outils sont utilisés pour traquer et détruire les gens.
Deuxièmement, le débat porte sur ce que l’on fait lorsque l’on ne combat pas une armée. Sous Napoléon, l’armée avait un uniforme -le pantalon rouge et bleu-, on la repérait immédiatement. Face à elle, d’autres uniformes identifiables. Les uns et les autres visaient, tiraient et tuaient l’ennemi en duel. La guerre, aujourd’hui, ne ressemble plus à cela.
En Occident, beaucoup considèrent encore la guerre comme avant la Première Guerre mondiale. Or elle n’est plus conduite de la même manière. Et dans ce contexte, je pense qu’Israël fait des choses illégales.
Il y a ici un débat beaucoup plus vaste sur les guerres du XXIe siècle. A l’heure où tout le monde est localisable et peut être visé -et tuer- avec une certaine précision : dans quelle mesure est-il légal de ne pas être précis si la personne que vous souhaitez attraper est importante ?

Pourquoi ont-ils peur du film ?
Le film interroge : la guerre menée par Israël n’est-elle pas devenue un crime au regard du droit international. La question est cruciale pour l’armée israélienne car celle-ci s’appuie sur ses relations avec des armées et des États extérieurs. C’est une armée moderne et très technologique. Elle s’entraîne avec les Américains, elle travaille avec les Britanniques, avec les Français, avec tout le monde. En fait, tous les Européens achètent désormais du matériel militaire israélien.
La position d’Israël en Europe et aux États-Unis dépend dans une large mesure du fait qu’Israël ne soit pas traduit devant le tribunal international de La Haye, pas contesté comme étant illégal. C’est particulièrement important pour l’armée dont la problématique est maintenant la suivante : est-ce sa faute ou celle des dirigeants de l’État ?
Si c’est la faute des dirigeants de l’État, alors Netanyahou et certains de ses ministres sont des criminels de guerre. La responsabilité revient alors vers les généraux qui répliquent : « Non, nous avons obéi aux ordres d’un gouvernement légal et nous obéissons au droit international. Et nous faisons exactement comme vous le faites tous ».
Cela soulève une question très importante, non seulement pour les Israéliens, mais aussi pour les autres armées. Est-ce que les lois internationales, telles qu’elles existent actuellement, sont vraiment respectées notamment avec les bombardements américains en Iran ? Sont-ils conformes au droit international de la guerre ? Non. C’est donc crucial pour les armées alors qu’un groupe d’États luttent désormais contre les institutions internationales.
Trump se bat contre l’ONU, contre la Cour pénale internationale. Parce qu’il ne veut pas de contraintes ou rendre des comptes. Ce n’est pas seulement pour défendre Israël. Les questions soulevées par le film dépassent Israël, mais elles sont centrales pour l’armée israélienne qui n’est officiellement pas une armée professionnelle mais une armée populaire. En d’autres termes, chaque fils et chaque fille doit servir s’ils sont juifs. Or, personne, en tant que parent, ne veut que ses enfants soient définis comme des criminels.
Israël a créé cette armée parce que le pays était peu peuplé et devait pouvoir recruter beaucoup de jeunes gens, à condition que les guerres qu’il mène soient courtes. Or, cette fois, il s’agit de la guerre la plus longue jamais menée par le pays, elle est différente de toutes celles menées depuis la création d’Israël.
Cela remet en question l’idée selon laquelle les dirigeants israéliens font la guerre pour se défendre, car la seule solution qu’ils voient est d’expulser toute la population palestinienne. Par ailleurs, ils ne peuvent plus se réfugier derrière l’idée selon laquelle cette armée respecte le droit international.
La moitié des jeunes sont mobilisés et ne retournent ni à leur travail ni à l’université. Certains ont servi 700 jours dans l’armée. C’est le bordel, il n’y a pas d’autres mots. Cette guerre a donc remis en question tout le concept de guerre, la légalité de la guerre, la légalité de l’existence même d’Israël, la possibilité pour l’armée de continuer telle qu’elle est.
Tout est remis en question aujourd’hui. Je pense que l’armée se bat pour sa légitimité face à Yuval Abraham et Rachel Szor. Je ne crois pas que cela ébranlera la hiérarchie, mais ces deux personnes ont au moins eu le courage de les défier.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 12 octobre 2026

La photo: Les forces israéliennes à l’intérieur du camp de réfugiés d’Askar lors d’un raid à l’est de Naplouse, en Cisjordanie occupée.
© IMAGO/JNA Press



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