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Au Brésil, Lula et Flavio Bolsonaro sont au coude-à-coude après une campagne de l’entre-deux-tours à couteaux tirés

 

Des serviettes à l’effigie des candidats à la présidentielle Luiz Inacio Lula da Silva et Flavio Bolsonaro, en vente à Brasilia, le 22 octobre 2026. EVARISTO SA/AFP
En retard sur le candidat d’extrême droite à l’issue du premier tour de la présidentielle, le 4 octobre, le président a depuis bénéficié de la mobilisation massive de ses partisans. Et a pris quelques mesures de dernière minute pour tenter de remporter un quatrième mandat à l’issue du second tour, ce dimanche.

C’est beaucoup plus qu’une alternance de pouvoir qui se joue dimanche 25 octobre au Brésil, où la présidentielle est considérée comme le scrutin le plus important de l’année, avec les élections de mi-mandat américaines qui se tiendront le 3 novembre. Les électeurs sont appelés à trancher entre deux projets radicalement opposés, dont les conséquences dépasseront largement les frontières du pays.
D’un côté, le président de gauche, Luiz Inacio Lula da Silva, incarne la poursuite des avancées sociales, de la protection de l’environnement, de la défense des institutions démocratiques, de la souveraineté nationale et du multilatéralisme. De l’autre, Flavio Bolsonaro, le fils de l’ancien président Jair Bolsonaro (2019-2023), défend une politique sécuritaire répressive, un programme économique ultralibéral et un alignement sur l’administration Trump. Sa victoire ferait basculer toute l’Amérique du Sud, à l’exception de l’Uruguay, sous l’influence de Washington et dans le camp de la droite radicale.
L’arrivée en tête de Flavio Bolsonaro au premier tour, le 4 octobre, avec 47 % des voix contre 45 % pour Lula, et la percée inédite de son camp au Congrès – après les législatives qui se sont tenues le même jour –, ont provoqué un électrochoc à gauche.
Des marées rouges de partisans du Parti des travailleurs (PT) ont spontanément déferlé dans les rues du pays. Pancartes à la main et autocollants à l’effigie de Lula, ils ont battu le pavé pour convaincre les 33 millions d’abstentionnistes du premier tour de se rendre aux urnes lors du second pour défendre leurs droits sociaux, la protection de l’Amazonie et la souveraineté nationale.
« Allez, tous dans la rue ! On va gagner ces élections ! », lançait le 7 octobre, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, un Lula optimiste – qui mène la septième campagne présidentielle de sa vie et brigue un quatrième mandat –, conforté quelques jours plus tard par une nouvelle encourageante. Le 16 octobre, il est parvenu à faire promulguer par le Congrès une réforme populaire faisant passer la semaine de travail de six à cinq jours. Sa popularité est alors légèrement remontée, sans parvenir à devancer celle de son rival. Flavio Bolsonaro est crédité de 51 % des intentions de vote, contre 49 % pour Lula, selon un sondage de l’institut Datafolha publié le 24 octobre.

Procédures judiciaires
Dans cet entre-deux-tours tendu, tant les deux candidats sont au coude-à-coude, Lula a annoncé une série de mesures destinées à la classe moyenne, comme la gratuité dans les transports le week-end et les jours fériés, ou l’effacement de 12,6 milliards de reais (2,22 milliards d’euros) de dettes contractées par des microentrepreneurs.
Pour mettre en avant son action en matière de sécurité publique, première préoccupation des Brésiliens et sujet de prédilection du bolsonarisme, il a fait appliquer, mardi 20 octobre, pour la première fois, la loi dite « antifactions », promulguée en mars, qui vise à combattre le crime organisé par la confiscation de biens d’origine illicite. Son gouvernement a engagé des procédures judiciaires visant à confisquer 190,3 millions de reais d’avoirs liés aux organisations criminelles Primeiro Comando da Capital et Comando Vermelho.
Le président a également défendu sa réforme constitutionnelle destinée à renforcer le rôle de l’Etat fédéral dans la sécurité publique, qui est aujourd’hui une compétence des gouvernements des Etats fédérés. Il s’est aussi prononcé en faveur de l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale de 18 ans à 16 ans pour les crimes graves.
La mobilisation spectaculaire de la gauche dans l’entre-deux-tours ne traduit cependant pas un affaiblissement de la droite. « Les électeurs de Flavio Bolsonaro n’assument pas toujours publiquement leur soutien comme le font les électeurs de gauche », explique Jonas Medeiros, sociologue au Centre brésilien d’analyse et de planification et spécialiste du bolsonarisme. « Nombre d’entre eux votent de manière utile, par rejet du Parti des travailleurs », poursuit le chercheur, qui estime que la majorité des électeurs des quatre principaux candidats éliminés au premier tour – tous de droite – devraient « se mobiliser en faveur de Flavio [Bolsonaro] ».
Cinq partis de droite ont annoncé leur ralliement au fils aîné de Jair Bolsonaro, condamné le 11 septembre 2025 à vingt-sept ans de prison pour une tentative de coup d’Etat contre le gouvernement de Lula le 8 janvier 2023. « Je ne vais pas me dérober ni refuser de prendre position à un moment aussi important. Je vote contre le PT, je vote pour Flavio Bolsonaro. Le Brésil ne peut pas supporter quatre années de plus avec Lula », déclarait, le 5 octobre, Romeu Zema, qui s’était présenté au scrutin sous les couleurs du parti Novo (droite), dans une vidéo publiée sur X.
L’extrême droite conserve, par ailleurs, davantage d’influence sur les réseaux sociaux, malgré la création par la gauche d’un canal WhatsApp baptisé « Armée de Lula », qui a réussi à rassembler plus de 10,7 millions de personnes dans un temps record. Le PT « conçoit les réseaux sociaux comme un mégaphone », explique Marcos Nobre, philosophe et politiste à l’université de Campinas. Or, le bolsonarisme se structure quant à lui « comme un “parti numérique” qui touche davantage le quotidien des gens, précise le chercheur. Il compte sur des chaînes de streaming, des cours en ligne, des conférences, des vidéos qui ne parlent pas seulement de politique mais aussi de sujets comme la manière de rédiger un CV ou d’élever un enfant ».
Selon le camp de Lula, le groupe américain Meta – maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp – aurait en outre donné plus de visibilité aux contenus soutenant Flavio Bolsonaro. La suspension de comptes de gauche, les restrictions imposées à la promotion de publications sur le compte Instagram du président, ainsi que le refus de l’outil d’intelligence artificielle de WhatsApp de générer des contenus qui lui sont favorables ont été dénoncés par de nombreux militants. Le 10 octobre, l’équipe de campagne du président a saisi le Tribunal supérieur électoral, la justice électorale brésilienne, pour dénoncer « une tentative d’ingérence dans le processus électoral brésilien » de la part de Meta, qui a attribué les anomalies à des « failles techniques ».
Conforté par ces avantages et le succès de son camp au premier tour, Flavio Bolsonaro semble déjà s’imaginer au palais présidentiel du Planalto. Il a affiché dans l’entre-deux-tours une assurance de plus en plus triomphante, adopté un ton offensif et proposé des mesures plus radicales, tranchant avec l’image d’un « Bolsonaro modéré » qu’il a cultivée tout au long de la campagne pour rallier les électeurs rebutés par l’agressivité de son père.
Lors de différentes allocutions, le sénateur a déclaré vouloir modifier la Constitution et destituer des juges du Tribunal suprême fédéral, la plus haute cour de justice brésilienne, qu’il accuse de persécuter son père ; il affirme avoir l’intention de faire libérer ce dernier dès son arrivée au pouvoir. Il dit vouloir aussi supprimer les « entraves environnementales » des producteurs privés, « déclarer la guerre au narcoterrorisme » et rejoindre le « Bouclier des Amériques », une coalition d’extrême droite lancée par Donald Trump en Amérique latine pour lutter contre le crime organisé. Il compte par ailleurs couper 200 milliards de reais (35 milliards d’euros) dans les dépenses publiques, soit l’équivalent de 1,5 % du produit intérieur brut du Brésil.
De son côté, Lula a tenté de mettre en garde contre les conséquences sociales des mesures de son rival. « Tu vas choisir le modèle de [Javier] Milei [le président de l’Argentine ] ? Tu vas lui emprunter sa tronçonneuse ? », a lancé le chef d’Etat, lors d’un débat qui a opposé les deux candidats sur la chaîne de télévision Bandeirantes le 18 octobre. Lula a aussi interpellé Flavio Bolsonaro sur ses liens avec les milices, ces groupes paramilitaires qui dominent des quartiers entiers de Rio de Janeiro, avant de le défier de rendre publics leurs comptes bancaires respectifs, « pour que le peuple brésilien sache qui est le voleur dans ce pays ».
Le sénateur fait aussi l’objet d’une enquête pour corruption et blanchiment d’argent de la police fédérale, dans le cadre du scandale financier autour de la banque Master, qui secoue le pays depuis 2025. Flavio Bolsonaro est soupçonné d’avoir utilisé une partie des 61 millions de reais obtenus auprès de la banque – officiellement destinés à produire le biopic Dark Horse sur Jair Bolsonaro – pour soutenir les activités de lobbying de son frère cadet, Eduardo Bolsonaro, à Washington au profit de son camp. Installé en mars 2025 aux Etats-Unis pour fuir les poursuites de la justice brésilienne, l’ancien député a été condamné en juin 2026 pour avoir mobilisé les autorités américaines afin de faire pression sur les juges chargés du procès de son père.

Dernier grand bastion démocratique
Si Flavio Bolsonaro remporte le scrutin le 25 octobre, son gouvernement, faute de contre-pouvoirs, devrait être plus offensif que celui de son père. « Il va contrôler le Congrès et le Tribunal suprême fédéral n’a pas aujourd’hui la légitimité, en raison de scandales de corruption qui le touchent, pour être le rempart qu’il a été [sous le mandat de Jair Bolsonaro] », prévient Pedro Abramovay, politiste et vice-président chargé des programmes de la fondation Open Society. L’expert redoute que bolsonarisme ne suive la même trajectoire autoritaire que les gouvernements des régimes de Viktor Orban en Hongrie, de Recep Tayyip Erdogan en Turquie et de Donald Trump aux Etats-Unis. « Le second mandat est le moment où les attaques contre les institutions sont les plus radicales », souligne-t-il.
L’Amérique du Sud perdrait son dernier grand bastion démocratique et progressiste qui résiste à l’impérialisme américain. Le Brésil devrait « former une alliance avec les Etats-Unis, totalement unilatérale, qui impliquerait de leur livrer les ressources naturelles du pays et de permettre l’installation de bases militaires sur son territoire », craint le chercheur, qui rappelle également que, sous la présidence de Lula, le Brésil s’est affirmé comme une des principales voies diplomatiques des pays du Sud global.
Au sein de ce groupe, alerte-t-il, « il n’existe aujourd’hui aucun pays de la taille du Brésil qui affiche un engagement démocratique aussi profond et qui défende un programme international aussi progressiste, notamment sur les questions environnementales, les droits humains, la paix et la sécurité ».

Par Anne-Dominique Correa
Le Monde du 25 octobre 2026

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